Part 4
Pas de bibliothèque, pas de cadres aux murs. Sur la cheminée, la _Moll Flanders_ de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile édition coupée seulement aux deux tiers, et les _Novelle_ d'Anton-Francesco Grazzini, dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intriguèrent Julius. A côté d'eux, derrière un flacon d'alcool de menthe, une photographie ne l'inquiéta pas moins: sur une plage de sable, une femme, non plus très jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d'un homme de type anglais très accusé, élégant et svelte, en costume de sport; à leurs pieds, assis sur une périssoire renversée, un robuste enfant d'une quinzaine d'années, aux épais cheveux clairs en désordre, l'air effronté, rieur, et complètement nu.
Julius prit la photographie et l'approcha du jour pour lire, au coin de droite, quelques mots pâlis: _Duino; juillet 1886,_ -- qui ne lui apprirent pas grand-chose, bien qu'il se souvînt que Duino est une petite bourgade sur le littoral autrichien de l'Adriatique. Hochant la tête de haut en bas et les lèvres pincées, il reposa la photographie. Dans l'âtre froid de la cheminée se réfugiaient une boîte de farine d'avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre le mur, un peu plus loin, un échiquier. Rien ne laissait entrevoir à Julius le genre d'études ou d'occupation auxquelles ce jeune homme employait ses journées.
Lafcadio venait apparemment de déjeuner; sur une table, dans une petite casserole, au-dessus d'un réchaud à essence, trempait encore ce petit oeuf creux, en métal perforé, dont se servent pour préparer leur thé les touristes soucieux du moindre bagage; et des miettes autour d'une tasse salie. Julius s'approcha de la table; la table avait un tiroir et le tiroir avait sa clef...
Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur le caractère de Julius, à ce qui va suivre: Julius n'était rien moins qu'indiscret; il respectait, de la vie de chacun, ce revêtement qu'il plaît à chacun de lui donner; il tenait en grand respect les décences. Mais, devant l'ordre de son père, il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prêtant l'oreille, puis, n'entendant rien venir -- contre son gré, contre ses principes, mais avec le sentiment délicat du devoir, -- il amena le tiroir de la table dont la clef n'était pas tournée.
Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait là; que prit Julius et qu'il ouvrit. Il lut sur la première page ces mots, de la même écriture que ceux de la photographie:
_A Cadio, pour qu'il inscrive ses comptes, A mon loyal compagnon, son vieux oncle.
Faby_
et presque sans intervalle, au-dessous, d'une écriture un peu enfantine, sage, droite et régulière:
_Duino. Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian est venu nous rejoindre ici. Il m'apporte une périssoire, une carabine et ce beau carnet._
Rien d'autre sur cette première page.
Sur la troisième page, à la date du 29 août, on lisait:
_Rendu 4 brasses à Faby_. -- Et le lendemain: _Rendu 12 brasses..._
Julius comprit qu'il n'y avait là qu'un carnet d'entraînement. La liste des jours, toutefois, s'interrompait bientôt, et, après une page blanche, on lisait:
_20 septembre: Départ d'Alger pour l'Aurès._
Puis quelques indications de lieux et de dates: et, enfin, cette dernière indication:
_5 octobre: Retour à El Kantara. 50 kilom. on horseback, sans arrêt._
Julius tourna quelques feuillets blancs; mais un peu plus loin le carnet semblait reprendre à neuf. En manière de nouveau titre, au chef d'une page était écrit en caractères plus grands et appliqués:
QUI INCOMINCIA IL LIBRO DELLA NOVA ESIGENZA E DELLA SUPREMA VIRTU.
Puis au-dessous, en guise d'épigraphe:
_"Tanto quanto se ne taglia"_ BOCCACIO.
Devant l'expression d'idées morales l'intérêt de Julius s'éveillait brusquement; c'était gibier pour lui. Mais dès la page suivante il fut déçu: on retombait dans la comptabilité. Pourtant, c'était une comptabilité d'un autre ordre. On lisait, sans plus d'indication de dates ni de lieux:
_Pour avoir gagné Protos aux échecs = 1 punta. Pour avoir laissé voir que je parlais italien = 3 punte. Pour avoir répondu avant Protos = 1 p. Pour avoir eu le dernier mot = 1 p. Pour avoir pleuré en apprenant la mort de Faby = 4 p._
Julius, qui lisait hâtivement, prit "punta" pour une pièce de monnaie étrangère et ne vit dans ces comptes qu'un puéril et mesquin marchandage de mérites et de rétribution. Puis, de nouveau, les comptes cessent. Julius tournait encore la page, lisait:
_Ce 4 avril, conversation avec Protos: "Comprends-tu ce qu'il y a dans ces mots: PASSER OUTRE"?_
Là s'arrêtait l'écriture.
Julius haussa les épaules, serra les lèvres, hocha la tête et remit en place le cahier. Il tira sa montre, se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda dehors; la pluie avait cessé. Il se dirigea vers le coin de la chambre où, en entrant, il avait posé son parapluie; c'est à ce moment qu'il vit, appuyé un peu en retrait dans l'embrasure de la porte, un beau jeune homme blond qui l'observait en souriant.
III.
L'adolescent de la photographie avait à peine mûri; Juste-Agénor avait dit: dix-neuf ans; on ne lui en eût pas donné plus de seize. Certainement Lafcadio, venait seulement d'arriver; en remettant à sa place le carnet, Julius avait déjà levé les yeux vers la porte et n'avait vu personne; mais comment ne l'avait-il pas entendu approcher? alors, instinctivement, regardant les pieds du jeune homme, Julius vit qu'en guise de bottines il avait chaussé des caoutchoucs.
Lafcadio souriait d'un sourire qui n'avait rien d'hostile; il semblait plutôt amusé, mais ironique; il avait gardé sur la tête une casquette de voyage, mais, dès qu'il rencontra le regard de Julius, se découvrit et s'inclina cérémonieusement.
-- Monsieur Wluiki? demanda Julius.
Le jeune homme s'inclina de nouveau sans répondre. -- Pardonnez-moi de m'être installé dans votre chambre à vous attendre. A vrai dire, je n'aurais pas osé y entrer de moi-même et si l'on ne m'y avait introduit.
Juius parlait plus vite et plus haut que de coutume, pour se prouver qu'il n'était point gêné. Le front de Lafcadio se fronça presque insensiblement; il alla vers le parapluie de Julius; sans mot dire, le prit et le mit à ruisseler dans le couloir; puis, rentrant dans la chambre, fit signe à Julius de s'asseoir.
-- Sans doute vous étonnez-vous de me voir? Lafcadio tira tranquillement une cigarette d'un étui d'argent et l'alluma.
-- Je m'en vais vous expliquer en peu de mots les raisons qui m'amènent, et que vous allez comprendre très vite...
Plus il parlait, plus il sentait se volatiliser son assurance.
-- Voici... Mais permettez d'abord que je me nomme;
-- puis, comme gêné d'avoir à prononcer son nom, il tira de son gilet une carte et la tendit à Lafcadio, qui la posa, sans la regarder, sur la table. -- Je suis... Je viens d'achever un travail assez important; c'est un petit travail que je n'ai pas le temps de mettre au net moi-même. Quelqu'un m'a parlé de vous comme ayant une excellente écriture, et j'ai pensé que, d'autre part -- ici le regard de Julius circula éloquemment à travers le dénuement de la pièce -- j'ai pensé que vous ne seriez peut-être pas fâché de...
-- Il n'y a personne à Paris, interrompit alors Lafcadio, personne qui ait pu vous parler de mon écriture. -- Il porta alors les yeux sur le tiroir où Julius avait, sans s'en douter, fait sauter un imperceptible sceau de cire molle, puis tournant violemment la clef dans la serrure et la mettant ensuite dan sa poche: -- personne qui ait le droit d'en parler, reprit-il, en regardant Julius rougir. -- D'autre part (il parlait très lentement, comme bêtement, sans intonation aucune), je ne discerne pas encore nettement les raisons que peut avoir Monsieur... (il regarda la carte), que peut avoir de s'intéresser particulièrement à moi le comte Julius de Baraglioul. Cependant (et sa voix soudain, à l'instar de celle de Julius, se fit onctueuse et flexible), votre proposition mérite d'être prise en considération par quelqu'un qui a besoin d'argent, ainsi qu'il ne vous a pas échappé. (Il se leva.) -- Permettez-moi, Monsieur, de venir vous porter ma réponse demain matin.
L'invite à sortir était nette. Julius se sentait en trop mauvaise posture pour insister; il prit son chapeau, hésita un instant:
-- J'aurais voulu causer avec vous davantage, dit-il gauchement. Permettez-moi d'espérer que demain... Je vous attendrai dès dix heures.
Lafcadio s'inclina.
Sitôt que Julius eut tourné le couloir, Lafcadio repoussa la porte et tira le verrou. Il courut au tiroir, sortit son cahier; l'ouvrit à la dernière page indiscrète et, juste au point où, depuis bien des mois, il l'avait laissé, il écrivit, au crayon d'une grande écriture cabrée, très différent de la première:
_Pour avoir laissé Olibrius fourrer son sale nez dans ce carnet = l punta.
Il tira de sa poche un canif, dont une lame très effilée ne formait plus qu'une sorte de court poinçon, la flamba sur une allumette et, à travers la poche de sa culotte, d'un coup, se l'enfonça droit dans la cuisse. Il ne put réprimer une grimace. Mais cela ne lui suffit pas. Au-dessous de sa phrase, sans s'asseoir, penché sur la table, il écrivit:
_Et pour lui avoir montré que je le savais = 2 punte._
Cette fois il hésita; détacha sa culotte et la rabattit de côté. Il regarda sa cuisse où la petite blessure qu'il venait de faire saignait; il examina d'anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient comme des traces de vaccin. Il flamba la lame à nouveau, puis, très vite, par deux fois, l'enfonça derechef dans sa chair.
-- Je ne prenais pas tant de précautions autrefois, se dit-il en allant au flacon d'alcool de menthe, dont il versa quelques gouttes sur les plaies.
Sa colère était un peu calmée, lorsque, en reposant le flacon, il remarqua que la photographie qui le représentait avec sa mère n'était plus tout à fait à la même place. Alors il la saisit, la contempla une dernière fois avec une sorte de détresse, puis, tandis qu'un flot de sang lui montait au visage, la déchira rageusement. Il voulut mettre le feu aux morceaux; mais ceux-ci prenaient mal la flamme; alors, débarrassant la cheminée des sacs qui l'encombraient, il posa dans le foyer, en guise de chenets, ses deux seuls livres, dépeça, lacéra, chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et alluma tout.
Le visage contre la flamme, il se persuadait que, ces souvenirs, il les voyait brûler avec un contentement indicible; mais quand il se releva, après que tout fut en cendre, la tête lui tournait un peu. La chambre était pleine de fumée. Il alla à sa toilette et s'épongea le front.
A présent, il considérait la petite carte de visite d'un oeil plus clair.
-- _Comte Julius de Baraglioul,_ répétait-il. _Dapprima importa sapere chi é._
Il arracha le foulard qu'il portait en guise de cravate et de col, défit à demi sa chemise et, devant la fenêtre ouverte, laissa l'air frais baigner ses flancs. Puis, soudain pressé de sortir, promptement chaussé, cravaté, coiffé d'un décent feutre gris -- apaisé et civilisé dans la mesure du possible, -- Lafcadio ferma derrière lui la porte de sa chambre et s'achemina vers la place Saint-Sulpice. Là, en face de la mairie, à la bibliothèque Cardinal, il trouverait sans doute les renseignements qu'il souhaitait.
IV.
En passant sous l'Odéon, le roman de Julius, exposé, frappa ses regards; c'était un livre à couverture jaune, dont l'aspect seul eût fait bâiller Lafcadio tout autre jour. Il tâta son gousset et jeta un écu de cent sous sur le comptoir.
-- Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et monnaie.
A la bibliothèque, un "dictionnaire des contemporains" retraçait en peu de mots la carrière amorphe de Julius, donnait les titres de ses ouvrages, les louait en termes convenus, propres à rebuter tout désir.
Pouah! fit Lafcadio... Il allait refermer le dictionnaire, quand trois mots de l'article précédent entrevus le firent sursauter. Quelques lignes au-dessus de:
_Julius de Baraglioul (Vmte)_, dans la biographie de _Juste-Agénor_, Lafcadio lisait: _"Ministre à Bucharest en 1873."_
Qu'avaient ces simples mots à faire ainsi battre son coeur?
Lafcadio, à qui sa mère avait donné cinq oncles, n'avait jamais connu son père; il acceptait de le tenir pour mort et s'était toujours abstenu de questionner à son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité différente, et trois d'entre eux dans la diplomatie), il s'était assez vite avisé qu'ils n'avaient avec lui d'autre parenté que celle qu'il plaisait à la belle Wanda de leur prêter. Or Lafcadio venait de prendre dix-neuf ans. Il était né à Bucharest en 1874, précisément à la fin de la seconde année où le comte de Baraglioul y avait été retenu pas ses fonctions.
Mis en éveil par cette visite mystérieuse de Julius, comment n'aurait-il pas vu là plus qu'une fortuite coïncidence? Il fit un grand effort pour lire l'article _Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient devant ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, père de Julius, était un homme considérable.
Une joie insolente éclata dans son coeur, y menant un tel tapage qu'il pensa qu'on allait l'entendre au-dehors. Mais non! ce vêtement de chair était décidément solide, imperméable. Il considéra sournoisement ses voisins, habitués de la salle de lecture, tous absorbés dans leur travail stupide... Il calculait: "né en 1821, le comte aurait soixante-douze ans. _Ma chi sa se vive ancore?..." Il remit en place le dictionnaire et sortit.
L'azur se dégageait de quelques nuages légers que bousculait une brise assez vive. _"Importa di domesticare questo nuovo proposito"_, se dit Lafcadio, qui prisait par-dessus tout la libre disposition de soi-même; et, désespérant de mettre au pas cette turbulente pensée, il résolut de la bannir pour un moment de sa cervelle. Il tira de sa poche le roman de Julius et fit un grand effort pour s'y distraire; mais le livre était sans détour ni mystère, et rien n'était moins propre à lui permettre de s'échapper.
-- C'est pourtant chez l'auteur de _cela_ que demain je m'en vais jouer au secrétaire! se répétait-il malgré lui.
Il acheta le journal à un kiosque, et entra dans le Luxembourg. Les bancs étaient trempés; il ouvrit le livre, s'assit dessus et déploya le journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s'il avait su devoir les trouver là, ses yeux tombèrent sur ces lignes:
_La santé du comte Juste-Agénor de Baraglioul, qui, comme l'on sait, avait donné de graves inquiétudes ces derniers jours, semble devoir se remettre; son état reste néanmoins encore précaire et ne lui permet de recevoir que quelques intimes._
Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa résolution fut prise. Oubliant le livre, il s'élança vers une papeterie de la rue Médicis où il se souvenait d'avoir vu, à la devanture, promettre des _cartes de visite à la minute, à 3 francs le cent_. Il souriait en marchant; la hardiesse de son projet subit l'amusait, car il était en mal d'aventure.
-- Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au marchand.
-- Vous les aurez avant la nuit.
-- Je paie double si vous les livrez dès 2 heures.
Le marchand feignit de consulter son livre de commandes.
-- Pour vous obliger... oui, vous pourrez passer les prendre à 2 heures. A quel nom?
Alors, sur la feuille que lui tendit l'homme, sans trembler, sans rougir, mais le coeur un peu sursautant, il signa
LAFCADIO DE BARAGLIOUL
-- Ce faquin ne me prend pas au sérieux, se dit-il en partant, piqué de ne recevoir pas un salut plus profond du fournisseur. Puis, comme il passait devant la glace d'une devanture: -- Il faut reconnaître que je n'ai guère l'air Baraglioul! Nous tâcherons d'ici tantôt de nous faire plus ressemblant.
Il n'était pas midi. Lafcadio, qu'une exaltation fantasque emplissait, ne se sentait point d'appétit encore.
-- Marchons un peu, d'abord, ou je vais m'envoler, pensait-il. Et gardons le milieu de la chaussée; si je m'approche d'eux, ces passants vont s'apercevoir que je les dépasse énormément de la tête. Une supériorité de plus à cacher. On n'a jamais fini de parfaire un apprentissage.
Il entra dans un bureau de poste.
-- _Place Malesherbes_... ce sera pour tantôt! se dit-il en relevant dans un annuaire l'adresse du comte Juste-Agénor.
-- Mais qui m'empêche ce matin de pousser une reconnaissance jusqu'à la rue de Verneuil? (c'était l'adresse inscrite sur la carte de Julius).
Lafcadio connaissait ce quartier et l'aimait; quittant les rues trop fréquentes, il fit détour par la tranquille rue Vaneau où sa plus jeune joie pourrait respirer mieux à l'aise. Comme il tournait la rue de Babylone il vit des gens courir: près de l'impasse Oudinot un attroupement se formait devant une maison à deux étages d'où sortait une assez maussade fumée. Il se força de ne point allonger le pas malgré qu'il l'eût très élastique...
Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait divers et ma plume vous abandonne. N'attendez pas que je rapporte les propos interrompus d'une foule, les cris...
Pénétrant, traversant cette tourbe comme une anguille, Lafcadio parvint au premier rang. Là sanglotait une pauvresse agenouillée.
-- Mes enfants! mes petits enfants! disait-elle.
Une jeune fille la soutenait, dont la mise simplement élégante dénonçait qu'elle n'était point sa parente; très pâle, et si belle qu'aussitôt attiré par elle Lafcadio l'interrogea.
-- Non, Monsieur, je ne la connais pas. Tout ce que j'ai compris, c'est que ses deux petits enfants sont dans cette chambre au second, où bientôt vont atteindre les flammes; elles ont conquis l'escalier; on a prévenu les pompiers, mais, le temps qu'ils viennent, la fumée aura étouffé ces petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas possible d'atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, en s'aidant de ce mince tuyau de descente? C'est un chemin qu'ont déjà pris une fois des voleurs, disent ceux-ci; mais ce que d'autres ont fait pour voler, aucun ici, pour sauver des enfants, n'ose le faire. En vain j'ai promis cette bourse. Ah! que ne suis-je un homme!...
Lafcadio n'en écouta pas plus long. Posant sa canne et son chapeau aux pieds de la jeune fille, il s'élança. Pour agripper le sommet du mur il n'eut recours à l'aide de personne; une traction le rétablit; à présent, tout debout, il avançait sur cette crête, évitant les tessons qui la hérissaient par endroits.
Mais l'ébahissement de la foule redoubla lorsque, saisissant le conduit vertical, on le vit s'élever à la force des bras, prenant à peine appui, de-ci, de-là, du bout des pieds aux pitons de support. Le voici qui touche au balcon, dont il empoigne d'une main la grille; la foule admire et ne tremble plus, car vraiment son aisance est parfaite. D'un coup d'épaule, il fait voler en éclats les carreaux; il disparaît dans la pièce... Moment d'attente et d'angoisse indicible... Puis on le voit reparaître, tenant un marmot pleurant dans ses bras. D'un drap de lit qu'il a déchiré et dont il a noué bout à bout les deux lés, il a fait une sorte de corde; il attache l'enfant, le descend jusqu'aux bras de sa mère éperdue. Le second a le même sort...
Quand Lafcadio descendit à son tour, la foule l'acclamait comme un héros:
-- On me prend pour un clown, pensa-t-il, exaspéré de se sentir rougir, et repoussant l'ovation avec une mauvaise grâce brutale. Pourtant, lorsque la jeune fille, de laquelle il s'était de nouveau rapproché, lui tendit confusément, avec sa canne et son chapeau, cette bourse qu'elle avait promise, il la prit en souriant, et, l'ayant vidée des soixante francs qu'elle contenait, tendit l'argent à la pauvre mère qui maintenant étouffait ses fils de baisers.
-- Me permettez-vous de garder la bourse en souvenir de vous, Mademoiselle?
C'était une petite bourse brodée, qu'il baisa. Tous deux se regardèrent un instant. La jeune fille semblait émue, plus pâle encore et comme désireuse de parler. Mais brusquement s'échappa Lafcadio, fendant la foule à coups de canne, l'air si froncé qu'on s'arrêta presque aussitôt de l'acclamer et de le suivre.
Il regagna le Luxembourg, puis, après un sommaire repas au _Gambrinus_ voisin de l'Odéon, remonta prestement dans sa chambre. Sous une latte du plancher, il dissimulait ses ressources; trois pièces de vingt francs et une de dix sortirent de la cachette. Il calcula:
Cartes de visite : six francs. Une paire de gants : cinq francs. Une cravate : cinq francs (et qu'est-ce que je trouverai de propre pour ce prix-là?) Une paire de chaussures : trente-cinq francs (je ne leur demanderai pas long usage). Reste dix-neuf francs pour le fortuit. (Par horreur du devoir Lafcadio payait toujours comptant.)
Il alla vers une armoire et sortit un complet de souple cheviote sombre, de coupe parfaite, point fatigué:
-- Le malheur c'est que j'ai grandi, depuis... se dit il en se ressouvenant de la brillante époque, non lointaine, où le marquis de Gesvres, son dernier oncle, l'emmenait tout fringant chez ses fournisseurs.
La malséance d'un vêtement était pour Lafcadio choquante autant que pour le calviniste un mensonge.
-- Au plus pressé d'abord. Mon oncle de Gesvres disait qu'on reconnaît l'homme aux chaussures.
Et par égard pour les souliers qu'il allait essayer, il commença par changer de chaussettes.
V.
Le comte Juste-Agénor de Baraglioul n'avait plus quitté depuis cinq ans son luxueux appartenant de la place Malesherbes. C'est là qu'il se préparait à mourir, errant pensivement dans ces salles encombrées de collections, ou, plus souvent, confiné dans sa chambre et prêtant ses épaules et ses bras douloureux au bienfait des serviettes chaudes et des compresses sédatives. Un énorme foulard couleur madère enveloppait sa tête admirable en manière de turban, dont une extrémité restait flottante et rejoignait la dentelle de son col et l'épais gilet justaucorps de laine havane sur lequel sa barbe en cascade d'argent s'épandait. Ses pieds gantés de babouches en cuir blanc posaient sur un coussin d'eau chaude. Il plongeait tour à tour l'une et l'autre de ses mains exsangues dans un bain de sable brûlant, au-dessous duquel une lampe à alcool veillait. Un châle gris couvrait ses genoux. Certainement il ressemblait à Julius; mais davantage encore à quelque portrait du Titien: et Julius ne donnait de ses traits qu'une réplique affadie, comme il n'avait donné dans _l'Air des Cimes_ qu'une image édulcorée de sa vie, et réduite à l'insignifiance.
Juste-Agénor de Baraglioul buvait une tasse de tisane en écoutant une homélie du père Avril, son confesseur, qu'il avait pris l'habitude de consulter fréquemment; à ce moment, on frappa à la porte et le fidèle Hector, qui depuis vingt ans remplissait auprès de lui les fonctions de valet de pied, de garde-malade et au besoin de conseiller, apporta sur un plateau de laque une petite enveloppe fermée.
-- Ce Monsieur espère que Monsieur le comte voudra bien le recevoir.
Juste-Agénor posa sa tasse, déchira l'enveloppe et en tira la carte de Lafcadio. Il la froissa nerveusement dans sa main:
-- Dites que... puis, se maîtrisant: Un Monsieur? tu veux dire: un jeune homme? Enfin quel genre de personne est-ce?
-- Quelqu'un que Monsieur peut recevoir.
-- Mon cher abbé, dit le comte en se tournant vers le père Avril, excusez-moi s'il me faut vous prier d'arrêter là notre entretien; mais ne manquez pas de revenir demain; sans doute aurai-je du nouveau à vous apprendre, et je pense que vous serez satisfait.
Il garda le front dans la main, tandis que le père Avril se retirait par la porte du salon; puis, relevant enfin la tête:
-- Fais entrer.
Lafcadio s'avança dans la pièce le front haut, avec une mâle assurance; arrivé devant le vieillard, il s'inclina gravement. Comme il s'était promis de ne parler point avant d'avoir pris temps de compter jusqu'à douze, ce fut le comte qui commença: