Les Caves du Vatican

Part 2

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-- Je vous en prie, ne soyez pas tous autour de moi, gémit Marguerite; Julius, occupe-toi donc des bagages.

Véronique a fait asseoir sa soeur dans un fauteuil et tient la lampe, tandis qu'Anthime s'attentionne:

-- Le fait est qu'il est enflammé. Si vous retiriez votre chapeau.

Mais Marguerite, craignant peut-être que sa coiffure en désordre ne laisse paraître ses éléments d'emprunt, déclare qu'elle ne le retirera que plus tard; un chapeau cabriolet à brides ne l'empêchera pas d'appuyer sa nuque au dossier.

-- Alors vous m'invitez à sortir la paille de votre oeil avant d'ôter la solive qui est dans le mien, dit Anthime avec une sorte de ricanement. Voilà qui me paraît bien contraire aux préceptes évangéliques!

-- Ah! je vous en prie, ne me faites pas trop chèrement payer vos soins.

-- Je ne dis plus rien... Avec le soin d'un mouchoir propre... je vois ce que c'est... n'ayez pas peur, cré-nom! regardez au ciel!... la voici.

Et Anthime enlève à la pointe du mouchoir une escarbille imperceptible.

-- Merci! merci. Laissez-moi, maintenant; j'ai une affreuse migraine.

Tandis que Marguerite repose, que Julius déballe avec la bonne et que Véronique surveille les préparatifs du repas, Anthime s'occupe de Julie qu'il a emmenée dans sa chambre. Il avait quitté sa nièce toute petite et reconnaît mal cette grande fillette au sourire déjà gravement ingénu. Au bout d'un peu de temps, comme il la tient près de lui, causant des menues puérilités qu'il espérait pouvoir lui plaire, son regard s'accroche à une mince chaînette d'argent que l'enfant porte au cou et à laquelle il flaire que doivent être suspendues des médailles. D'un glissement indiscret de son gros index il ramène celles-ci sur le devant du corsage et, cachant sa maladive répugnance sous un masque d'étonnement:

-- Qu'est-ce que c'est que ces machinettes-là?

Julie comprend fort bien que la question n'est pas sérieuse; mais pourquoi s'offusquerait-elle?

-- Comment, mon oncle! vous n'avez jamais vu des médailles?

-- Ma foi non, ma petite, ment-il; ça n'est pas joli-joli, mais je pense que cela sert à quelque chose.

Et comme la sereine piété ne répugne pas à quelque espièglerie innocente, l'enfant avise, contre la glace au-dessus de la cheminée, une photographie qui la représente et, la désignant du doigt:

-- Vous avez là, mon oncle, le portrait d'une petite fille qui n'est pas non plus joli-joli. A quoi donc peut-il vous servir?

Surpris de trouver chez une cagotine un si malicieux esprit de repartie, et sans doute tant de bon sens, l'oncle Anthime est momentanément désarçonné. Avec une fillette de neuf ans, il ne peut pourtant pas engager une discussion métaphysique! Il sourit. La petite aussitôt se saisissant de l'avantage et montrant les piécettes saintes:

-- Voici, dit-elle, celle de sainte Julie, ma patronne, et celle du Sacré-Coeur de Notre...

-- Du bon Dieu, tu n'en as pas une? interrompt absurdement Anthime.

L'enfant répond très naturellement:

-- Non; du bon Dieu, on n'en fait pas... Mais voici la plus jolie: c'est celle de Notre-Dame de Lourdes, que m'a donnée la tante Fleurissoire; elle l'a rapportée de Lourdes; je l'ai mise à mon cou le jour où petit père et maman m'ont offerte à la Sainte Vierge.

C'en est trop pour Anthime. Sans chercher à comprendre un instant ce qu'évoquent d'ineffablement gracieux ces images, le mois de mai, le blanc et le bleu cortège des enfants, il cède à un maniaque besoin de blasphème:

-- Elle n'a donc pas voulu de toi, la bonne Sainte Vierge, que tu es encore avec nous?

La petite ne répond rien. Se rend-elle compte déjà qu'à de certaines impertinences le plus sage est de ne rien répondre? Au reste, qu'est-ce à dire? après cette question saugrenue, ce n'est pas Julie, c'est le franc-maçon qui rougit, -- trouble léger, compagnon inavoué de l'indécence, confusion passagère que l'oncle cachera en déposant sur le front candide de sa nièce un respectueux baiser réparateur.

-- Pourquoi faites-vous le méchant, l'oncle Anthime?

La petite ne se méprend pas: au fond, ce savant impie est sensible.

Alors pourquoi cette résistance obstinée?

A ce moment Adèle ouvre la porte:

-- Madame réclame mademoiselle.

Apparemment Marguerite de Baraglioul redoute l'influence de son beau-frère et se soucie peu de laisser longtemps sa fille avec lui. C'est ce qu'il osera lui dire, à demi-voix, un peu plus tard, tandis que la famille se rend à table. Mais Marguerite lèvera sur Anthime un oeil encore légèrement enflammé:

-- Peur de vous? Mais, cher ami, Julie aurait converti douze de vos pareils avant que vos moqueries aient pu remporter le plus petit succès sur son âme. Non, non, nous sommes plus solides que cela, nous autres. Tout de même songez que c'est une enfant... Elle sait tout ce qu'on peut attendre de blasphème d'une époque aussi corrompue et dans un pays aussi honteusement gouverné que le nôtre. Mais il est triste que les premiers motifs de scandale lui soient offerts par vous, son oncle, que nous voudrions lui apprendre à respecter.

IV.

Ces paroles si mesurées, si sages, sauront-elles calmer Anthime?

Oui, pendant les deux premiers services (au reste le dîner, bon mais simple, n'a que trois plats) et tandis que la conversation familiale musardera le long de sujets non épineux. Par égard pour l'oeil de Marguerite, on parlera d'abord oculistique (les Baraglioul feignent de ne point voir que la loupe d'Anthime a grossi), puis de la cuisine italienne, par gentillesse pour Véronique, avec allusions à l'excellence de son dîner. Puis Anthime demandera des nouvelles des Fleurissoire que les Baraglioul ont été voir dernièrement à Pau, et de la comtesse de Saint-Prix, la soeur de Julius, qui villégiature dans les environs; de Geneviève enfin, l'exquise fille aînée des Baraglioul, que ceux-ci auraient souhaité emmener avec eux à Rome, mais qui jamais n'avait consenti à s'éloigner de l'hôpital des _Enfants-Malades_, où chaque matin, rue de Sèvres, elle va panser les plaies des petits malheureux. Puis Julius jettera sur le tapis la grave question de l'expropriation des biens d'Anthime: il s'agit de terrains qu'Anthime avait achetés en Égypte lors d'un premier voyage qu'il fit, jeune homme, dans ce pays; mal situés, ces terrains n'avaient pas acquis jusqu'à présent grande valeur; mais il était question, depuis peu, que la nouvelle ligne de chemin de fer du Caire à Héliopolis les traversât: certes la bourse des Armand-Dubois, qu'ont surmenées de hasardeuses spéculations, a grand besoin de cette aubaine; pourtant Julius, avant son départ, a pu parler à Maniton, l'ingénieur-expert commis à l'étude de la ligne, et conseille à son beau-frère de ne point trop dorer son espérance: il pourrait bien rester Gros-Jean. Mais ce qu'Anthime ne dit pas, c'est que l'affaire est entre les mains de la Loge, qui n'abandonne jamais les siens.

Anthime à présent parle à Julius de sa candidature à l'Académie, de ses chances: il en parle en souriant, parce qu'il n'y croit guère; et Julius, lui-même, feint une indifférence tranquille et comme renoncée: à quoi bon raconter que sa soeur, la comtesse Guy de Saint-Prix, tient le cardinal André dans sa manche et, partant, les quinze immortels qui toujours votent avec lui? Anthime esquisse un compliment très léger, sur le dernier roman de Baraglioul: _L'Air des Cimes_. Le fait est qu'il a trouvé le livre exécrable; et Julius, qui ne s'y méprend pas, se hâte de dire, pour mettre son amour-propre à couvert:

-- Je pensais bien qu'un tel livre ne pourrait pas vous plaire.

Anthime consentirait encore à excuser le livre, mais cette allusion à ses opinions le chatouille; il proteste que celles-ci n'inclinent en rien les jugements qu'il porte sur les oeuvres d'art en général, et sur les livres de son beau-frère en particulier. Julius sourit avec une accommodante condescendance et, pour changer de sujet, demande à son beau-frère des nouvelles de sa sciatique, qu'il appelle par erreur: son lumbago. Ah! pourquoi Julius ne s'est-il pas plutôt enquis de ses recherches scientifiques? On aurait eu beau jeu de lui répondre. Son lumbago! Pourquoi pas sa loupe, bientôt? Mais ses recherches scientifiques, apparemment son beau-frère les ignore: il préfère les ignorer... Anthime, tout échauffé déjà et que précisément le "lumbago" fait souffrir, ricane et répond hargneux:

-- Si je vais mieux?... Ah! ah! ah! vous en seriez bien fâché!

Julius s'étonne et prie son beau-frère de lui apprendre ce qui lui vaut le prêt d'aussi peu charitables sentiments.

-- Parbleu! vous aussi vous savez appeler le médecin sitôt qu'un des vôtres est malade; mais, quand votre malade guérit, la médecine n'y est plus pour rien: c'est à cause des prières que vous avez faites pendant que le médecin vous soignait. Celui-là qui n'a point fait ses Pâques, parbleu! vous trouveriez bien impertinent qu'il guérît!

-- Plutôt que de prier, vous préférez rester malade? dit d'un ton pénétré Marguerite.

De quoi vient-elle se mêler? D'ordinaire elle ne prend jamais part aux conversations d'intérêt général et fait la supprimée dès que Julius ouvre la bouche. C'est entre hommes qu'ils causent; foin des ménagements! Il se tourne abruptement vers elle:

-- Ma charmante, sachez que si la guérison était là, là, vous m'entendez bien, -- et il désigne éperdument la salière, -- tout près, mais que je dusse, pour avoir le droit de m'en saisir, implorer Monsieur le Principal (c'est ainsi qu'il s'amuse, dans ses jours d'humeur, à appeler l'Étre Suprême) ou le prier d'intervenir, de renverser pour moi l'ordre établi, l'ordre naturel des effets et des causes, l'ordre vénérable, eh bien! je n'en voudrais pas, de sa guérison; je lui dirais, au Principal: Fichez-moi la paix avec votre miracle: je n'en veux pas.

Il scande les mots, les syllabes; il a haussé la voix au diapason de sa colère; il est affreux.

-- Vous n'en voudriez pas... pourquoi? demanda Julius très calme.

-- Parce que cela me forcerait de croire à Celui qui n'existe pas.

Ce disant, il donne du poing sur la table.

Marguerite et Véronique, inquiètes, ont échangé un clin d'oeil, puis toutes deux reporté le regard vers Julie.

-- Je crois qu'il est temps d'aller se coucher, ma fillette, dit la mère. Fais vite; nous viendrons te dire adieu dans ton lit.

L'enfant, que les atroces propos et l'aspect démoniaque de son oncle épouvantent, s'enfuit.

-- Je veux, si je guéris, n'en être obligé qu'à moi-même. Suffit.

-- Eh bien! et le médecin alors? hasarda Marguerite.

-- Je paie ses soins, et je suis quitte.

Mais Julius, sur son registre le plus grave:

-- Tandis que de la reconnaissance envers Dieu vous lierait...

-- Oui, mon frère; et voilà pourquoi je ne prie pas.

-- D'autres ont prié pour toi, mon ami.

C'est Véronique qui parle; elle n'avait jusqu'à présent rien dit. Au son de cette douce voix connue, Anthime sursaute, perd toute retenue. Des propositions contradictoires se bousculent sur se lèvres: D'abord on n'a pas le droit de prier pour quelqu'un contre son gré, de demander une faveur pour lui sans qu'il en sache; c'est une trahison. Elle n'a rien obtenu; tant mieux! ça lui apprendra ce qu'elles valent, ses prières! Il y a de quoi être fier!... Mais peut-être, après tout, qu'elle n'a pas prié suffisamment?

-- Soyez tranquille: je continue, reprend, aussi doucement que devant, Véronique. Puis toute souriante, et comme hors du vent de cette colère, elle raconte à Marguerite que, chaque soir, et sans en manquer un, elle brûle, au nom d'Anthime, deux cierges, aux côtés de la Madone triviale, à l'angle nord de la maison, celle-là même devant qui Véronique avait jadis surpris Beppo se signant. L'enfant gîtait, nichait, tout auprès dans un renfoncement du mur, où Véronique était sûre de le trouver à heure dite. Elle n'eût pu atteindre à la niche, placée hors de la porte des passants; Beppo (c'était à présent un svelte adolescent de quinze ans), s'agrippant aux pierres et à un anneau de métal), posait les cierges tout flambants devant la sainte image... Et la conversation, insensiblement se détournait d'Anthime, se refermait par-dessus lui, les deux soeurs à présent parlant de la piété populaire si touchante, par quoi la plus fruste statue est aussi la plus honorée... Anthime était tout submergé. Quoi! ne suffisait-il pas que, ce matin déjà, derrière son dos, Véronique eût nourri ses rats? A présent, elle brûle des cierges! pour lui! sa femme! et compromet Beppo dans cette inepte simagrée... Ah! nous allons bien voir!...

Le sang monte au cerveau d'Anthime; il étouffe; à ses tempes bat un tocsin. Dans un immense effort il se dresse en culbutant une chaise; il renverse sur sa serviette un verre d'eau; il éponge son front... Va-t-il se trouver mal? Véronique s'empresse: il la repousse d'une main brutale, s'échappe vers la porte qu'il claque; et déjà dans le corridor on entend sa marche inégale s'éloigner avec l'accompagnement de la béquille sourd et clopant.

Ce départ brusque laisse nos convives attristés et perplexes. Quelques instants ils demeurent silencieux.

-- Ma pauvre amie! dit enfin Marguerite. Mais à cette occasion s'affirme une fois de plus la différence entre le caractère des deux soeurs. L'âme de Marguerite est taillée dans cette étoffe admirable dont Dieu fait proprement ses martyrs. Elle le sait et aspire à souffrir. La vie malheureusement ne lui accorde aucun dommage; comblée de toutes parts, sa faculté de bon support en est réduite à chercher dans de menues vexations son emploi; elle met à profit les moindres choses pour en tirer égratignure; elle s'accroche et se raccroche à tout. Certes elle sait s'arranger de manière à ce qu'on lui manque; mais Julius semble travailler à désoeuvrer toujours plus sa vertu; comment s'étonner, dès lors, qu'elle se montre auprès de lui toujours insatisfaite et quinteuse? Avec un mari comme Anthime, quelle belle carrière! Elle se pique à voir sa soeur savoir en profiter si peu; Véronique, en effet, se dérobe aux griefs; sur son indéfectible onction souriante tout glisse, sarcasme, moquerie -- et sans doute elle a pris son parti depuis longtemps de l'isolement de sa vie; Anthime au demeurant n'est pas méchant pour elle, et peut bien dire ce qu'il veut! Elle explique que s'il parle fort, c'est qu'il est empêché de remuer; il s'emporterait moins s'il était plus ingambe; et comme Julius demande où il peut être allé?

-- A son laboratoire, répond-elle; et à Marguerite qui demande si l'on ne ferait pas bien d'y passer voir -- car il pourrait être souffrant, après une telle colère! -- elle assure qu'il vaut mieux le laisser se calmer tout seul et ne pas prêter trop d'attention à sa sortie.

-- Achevons de dîner tranquillement, conclut-elle.

V.

Non, ce n'est pas a son laboratoire que s'est arrêté l'oncle Anthime.

Il a traversé rapidement cette officine où achèvent de souffrir les six rats. Que ne s'attarde-t-il sur la terrasse qu'inonde une occidentale lueur? Le séraphique éclairement du soir, apaisant son âme rebelle, l'inclinerait peut-être... Mais non: il échappe au conseil. Par l'incommode escalier tournant, il a gagné la cour, qu'il traverse. Cette hâte infirme est tragique par nous qui connaissons aux prix de quel effort il achète chaque enjambée, au prix de quelle douleur chaque effort. Quand verrons-nous dépenser pour le bien une aussi sauvage énergie? Parfois un gémissement échappe à ses lèvres tordues; ses traits se convulsent. Où le mène sa rage impie?

La Madone -- qui, de ses mains offertes laissant couler la grâce et le reflet des célestes rayons sur le monde, veille sur la maison et peut-être intercède même pour le blasphémateur -- n'est pas une de ces statues modernes comme on fabrique de nos jours, avec le carton-romain plastique de Blafaphas, la maison d'art de Fleurissoire-Lévichon. Image naïve, expression de l'adoration populaire, elle n'en sera que plus belle et plus éloquente à nos yeux. Éclairant la face exsangue, les rayonnantes mains, le manteau bleu, une lanterne, en face de la statue, mais assez loin en avant d'elle, pend à un toit de zinc qui déborde la niche et abrite à la fois les ex-voto accrochés aux côtés des murs. A portée de la main du passant, une petite porte de métal, dont le bedeau de la paroisse a la clef, protège l'enroulement de la corde au bout de quoi, la lanterne pend. En plus, deux cierges brûlent jour et nuit devant la statue, qu'a portés tantôt Véronique. A la vue de ces cierges, qu'il sait brûler pour lui, le franc-maçon sent se ranimer sa fureur. Beppo qui, dans le retrait du mur où il niche, achevait de croquer un croûton et quelques griffes de fenouil, est accouru à sa rencontre. Sans répondre à son accorte salutation, Anthime l'a saisi par l'épaule; penché sur lui, que dit-il, qui fasse tressaillir l'enfant? -- Non! non! le petit proteste. De la poche de son gilet, Anthime sort un billet de cinq lires; Beppo s'indigne... Plus tard il volera peut-être; il tuera même; qui sait de quelle éclaboussure sordide la misère tachera son front? Mais lever la main contre la Vierge qui le protège, vers qui, chaque soir, avant de s'endormir, il soupire, à qui chaque matin, au premier réveil, il sourit!... Anthime peut essayer de l'exhortation, de la corruption, du rudoiement, de la menace, il n'obtiendra de lui que refus.

Au demeurant ne nous y méprenons pas. Anthime n'en veut point précisément à la Vierge; c'est spécialement aux cierges de Véronique qu'il en a. Mais l'âme simple de Beppo ne consent pas à ces nuances; et, du reste, ces cierges à présent consacrés, nul n'a le droit de les souffler...

Anthime que cette résistance exaspère a repoussé l'enfant. Il agira tout seul. Accoté contre la muraille, il empoigne sa béquille par le bas, prend un terrible élan en balançant le manche en arrière et, de toutes ses forces, il la lance contre le ciel. Le bois carambole contre la paroi de la niche, retombe à terre avec fracas, entraînant il ne sait quel débris, quel platras. Il ramasse sa béquille et recule pour voir la niche... Par l'enfer! les deux cierges brûlent toujours. Mais qu'est-ce à dire? La statue, à la place de la main droite, ne présente plus qu'une tige de métal noir.

Il contemple un instant, dégrisé, le triste résultat de son geste: aboutir à ce dérisoire attentat... Ah! fi donc! Il cherche des yeux Beppo; l'enfant a disparu. La nuit se clôt; Anthime est seul; il avise sur le pavé le débris que tout à l'heure avait décroché sa béquille, le recueille: c'est une petite main de stuc, qu'avec un haussement d'épaules il glisse dans la poche de son gilet.

La honte au front, la rage au coeur, l'iconoclaste à présent remonte à son laboratoire; il voudrait travailler, mais cet effort abominable l'a brisé; il n'a plus de coeur qu'à dormir.

Certes, il va se mettre au lit sans souhaiter bonsoir à personne... A l'instant d'entrer dans sa chambre, un bruit de voix pourtant l'arrête. La porte de la chambre voisine est ouverte; dans l'ombre du couloir il se glisse...

Semblable à quelque angelet familier, la petite Julie, en chemise, est sur son lit, agenouillée; au chevet du lit, baignant dans la clarté de la lampe, Véronique et Marguerite à genoux toutes deux; un peu reculé, debout au pied du lit, Julius, une main sur son coeur, l'autre couvrant ses yeux, dans une attitude à la fois dévote et virile: ils écoutent l'enfant prier. Un grand silence enveloppe la scène et tel qu'il fait souvenir le savant de certain soir tranquille et d'or, au bord du Nil, où, comme cette prière enfantine s'élève, s'élevait une fumée bleue, toute droite vers un ciel tout pur.

Sans doute, la prière touche à sa fin; l'enfant, à présent, laissant les formules apprises, prie d'abondance, selon la dictée de son coeur; elle prie pour les petits orphelins, pour les malades et pour les pauvres, pour sa soeur Geneviève, pour sa tante Véronique, pour son papa; pour que l'oeil de sa chère maman soit vite guéri... Cependant le coeur d'Anthime se contracte; du pas de la porte, très haut, sur un ton qu'il voudrait ironique, on l'entend à l'autre bout de la pièce qui dit:

-- Et pour l'oncle, on ne lui demande rien, au bon Dieu?

L'enfant alors, d'une voix extraordinairement assurée, reprend, au grand étonnement de chacun:

-- Et je Vous prie également, mon Dieu, pour les péchés de l'oncle Anthime.

Ces mots atteignent l'athée en plein coeur.

VI.

Cette nuit Anthime eut un songe. On frappait à la petite porte de sa chambre; non point à la porte du couloir, ni à celle de la chambre voisine: on frappait à une autre porte, une porte dont, à l'état de veille, il ne s'était pas jusqu'alors avisé et qui donnait droit sur la rue. C'est là ce qui fit qu'il eut peur et d'abord, pour toute réponse, se tint coi. Une demi-clarté lui permettait de distinguer les menus objets dans sa chambre, une douce et douteuse clarté pareille à celle qu'eût répandue une veilleuse; pourtant aucune flamme ne veillait. Comme il cherchait à s'expliquer d'où provenait cette lumière, on heurta une seconde fois.

-- Qu'est-ce que vous voulez? cria-t-il d'une voix tremblante.

A la troisième fois une extraordinaire mollesse l'engourdit, une mollesse telle que tout sentiment de peur s'y fondit (ce qu'il appelait plus tard: une tendresse résignée); soudain il sentit à la fois qu'il était sans résistance et que la porte allait céder. Elle s'ouvrit sans bruit, et durant un instant il ne vit qu'une obscure embrasure, mais où, comme dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. C'était une courte forme blanche, qu'il prit d'abord pour sa petite nièce Julie, telle qu'il venait de la laisser, les pieds nus dépassant un peu sa chemise; mais, un instant après, il reconnut Celle qu'il avait offensée; je veux dire qu'elle avait l'aspect de la statue du carrefour; et même il distingua la blessure de l'avant-bras droit; pourtant le mâle visage était plus beau, plus souriant encore que de coutume. Sans qu'il la vît précisément marcher, elle avança vers lui comme en glissant, et quand elle fut tout contre son chevet:

-- Crois-tu donc, toi qui m'as blessée, lui dit-elle, que j'aie besoin de ma main pour te guérir? -- et cependant elle levait sur lui sa manche vide.

Il lui semblait à présent que cette étrange clarté émanait d'Elle. Mais, quand la tige de métal entra tout à coup dans son flanc, une atroce douleur le perça et il s'éveilla dans le noir.

Anthime resta peut-être un quart d'heure avant de reprendre ses sens. Il sentait par tout le corps une sorte de torpeur étrange, d'hébétude, puis une fourmillement presque agréable, de sorte que la douleur aiguë à son flanc, il doutait maintenant s'il l'avait vraiment éprouvée; il ne comprenait plus où commençait, où s'arrêtait son rêve, ni si maintenant il veillait, ni s'il avait rêvé tout à l'heure. Il se palpa, se pinça, se vérifia, sortit un bras du lit, et enfin gratta une allumette. Véronique, à ses côtés, dormait la face tournée vers le mur.

Alors, débordant les draps, et rejetant les couvertures, il se laissa glisser jusqu'à reposer la pointe des pieds nus sur ses pantoufles. La béquille était là dressée contre la table de nuit; sans la prendre, il se souleva sur les mains, repoussant le lit en arrière; puis enfonça ses pieds dans le cuir; puis se dressa tout droit sur ses jambes; puis, incertain encore, un bras étendu en avant, l'autre en arrière, il fit un pas, deux pas le long du lit, trois pas, puis à travers la chambre... Sainte Vierge! était-il...? -- Sans bruit il enfila ses culottes, repassa son gilet, sa veste... Arrête, ô ma plume imprudente! Où palpite déjà l'aile d'une âme qui se délivre, qu'importe l'agitation malhabile d'un corps paralysé qui guérit?