# Les Caves du Vatican

## Part 17

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/les-caves-du-vatican-6739/index.md

La veille il n'avait revu Julius qu'un instant, lorsque celui-ci, à l'arrivée du train de Naples, était allé prendre livraison du cadavre; puis il avait longtemps marché au travers de la ville, au hasard, pour user cette exaspération que lui laissait, après la conversation du wagon, le sentiment de sa dépendance.

Et pourtant la nouvelle de l'arrestation de Protos n'apporta pas à Lafcadio le soulagement qu'il eût pu croire. On eût dit qu'il était déçu. Bizarre être! D'autant qu'il avait plus délibérément repoussé tout profit matériel du crime, il ne se dessaisissait volontiers d'aucun des risques de la partie. Il n'admettait pas qu'elle fût aussitôt finie. Volontiers, comme il faisait naguère aux échecs, il eût donné la tour à l'adversaire, et, comme si l'événement tout à coup lui faisait le gain trop facile et désintéressait tout son jeu, il sentait qu'il n'aurait de cesse qu'il n'eût poussé plus loin le défi.

Il dîna dans une trattoria voisine, pour n'avoir pas à se mettre en habit. Sitôt après, rentrant à l'hôtel, il aperçut, à travers la porte vitrée du restaurant, le comte Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille. Il fut frappé par la beauté de Geneviève qu'il n'avait pas revue depuis sa première visite. Il s'attardait dans le fumoir, attendant la fin du repas, lorsqu'on vint l'avertir que le comte était remonté dans sa chambre et l'attendait.

Il entra. Julius de Baraglioul était seul; il s'était remis en veston.

-- Eh bien; l'assassin est coffré, dit-il aussitôt en lui tendant la main.

Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l'embrasure de la porte.

-- Quel assassin? demanda-t-il.

-- L'assassin de mon beau-frère, parbleu.

-- L'assassin de votre beau-frère, c'est moi.

Il dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans baisser la voix, sans un geste, et d'une voix si naturelle que Julius d'abord ne comprit pas. Lafcadio dut se répéter:

-- On n'a pas arrêté, vous dis-je, l'assassin de Monsieur votre beau-frère, pour cette raison que l'assassin de Monsieur votre beau-frère, c'est moi.

Lafcadio aurait été d'aspect farouche, que peut-être Julius aurait pris peur; mais son air était enfantin. Même il paraissait plus jeune encore que la première fois que l'avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide, sa voix aussi claire. Il avait refermé la porte, mais restait accoté contre elle. Julius, près de la table, s'affala dans un fauteuil.

-- Mon pauvre enfant, dit-il d'abord, parlez plus bas!... Qu'est-ce qui vous a pris? Comment auriez vous fait cela?

Lafcadio baissa la tête, déjà regrettant d'avoir parlé.

-- Est-ce qu'on sait? J'ai fait ça très vite, pendant que j'avais envie de le faire.

-- Qu'aviez-vous contre Fleurissoire, ce digne homme si plein de vertus?

-- Je ne sais pas... Il n'avait pas l'air heureux... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis m'expliquer moi-même?

Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles rompaient par saccades, puis se refermait plus profond; on entendait alors les vagues d'une banale musique napolitaine monter du grand hall de l'hôtel. Julius grattait du bout de l'ongle de son petit doigt, qu'il portait en pointe et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la table. Soudain il s'aperçut que ce bel ongle était cassé. C'était une froissure transversale qui ternissait dans toute sa largeur le ton carné du cabochon. Comment avait-il fait cela? Et comment ne s'en était-il pas aussitôt aperçu? Quoi qu'il en fût, le mal était irréparable; Julius n'avait plus rien à faire qu'à couper. Il en éprouva une contrariété très vive, car il prenait grand soin de ses mains et de cet ongle en particulier qu'il avait lentement formé et qui faisait valoir le doigt dont il accusait l'élégance. Les ciseaux étaient dans le tiroir de la table de toilette et Julius allait se lever pour les prendre, mais il eût fallu passer devant Lafcadio; plein de tact, il remit à plus tard la délicate opération.

-- Et... qu'est-ce que vous comptez faire à présent? dit-il.

-- Je ne sais pas. Peut-être me livrer. Je me donne la nuit pour réfléchir.

Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil; il contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ton tout découragé, soupira:

-- Et moi qui commençais à vous aimer!...

C'était dit dans méchante intention. Lafcadio ne s'y pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette phrase n'en était pas moins cruelle, et l'atteignit au coeur. Il releva la tête, raidi contre l'angoisse qui brusquement l'étreignait. Il regarda Julius: -- Est-ce là vraiment celui dont hier je me sentais presque le frère? se disait-il. Il promena ses regards dans cette pièce, où, l'avant-veille, malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement; le flacon de parfum était encore sur la table, presque vide.

-- Écoutez, Lafcadio, reprit Julius: votre situation ne me paraît pas absolument désespérée. L'auteur présumé de ce crime...

-- Oui, je sais qu'on vient de l'arrêter, interrompit Lafcadio sèchement: Allez-vous me conseiller de laisser accuser à ma place un innocent?

-- Celui que vous appelez: un innocent, vient d'assassiner une femme; et même que vous connaissiez...

-- Cela me met à l'aise, n'est-ce pas?

-- Je ne dis pas précisément cela, mais...

-- Ajoutons qu'il est le seul précisément qui pouvait me dénoncer.

-- Tout n'est pas sans espoir, vous voyez bien.

Julius se leva, se dirigea vers la fenêtre, rectifia les plis du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les bras croisés sur le dos du fauteuil qu'il venait de quitter:

-- Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans un conseil: Il ne tient qu'à vous, j'en suis convaincu, de redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la société, autant du moins que votre naissance le permet... L'Église est là pour vous aider. Allons; mon garçon, un peu de courage: allez vous confesser.

Lafcadio ne put réprimer un sourire:

-- Je vais réfléchir à vos obligeantes paroles. -- Il fit un pas en avant, puis: -- Sans doute préférez-vous ne pas toucher une main d'assassin. Je voudrais pourtant vous remercier de votre...

-- C'est bien; c'est bien, fit Julius, avec un geste cordial et distant. -- Adieu, mon garçon. Je n'ose vous dire: au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous...

-- Pour le moment, vous ne voyez plus rien à me dire?

-- Plus rien pour le moment.

-- Adieu, Monsieur.

Lafcadio salua gravement et sortit.

Il regagna sa chambre, à l'étage au-dessus. Il se dévêtit à demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait été très chaude; la nuit n'avait pas apporté de fraîcheur. Sa fenêtre était large ouverte, mais aucun souffle n'agitait l'air; les lointains globes électriques de la place des Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa chambre d'une bleuâtre et diffuse clarté qu'on eût cru venir de la lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur étrange engourdissait désespérément sa pensée; il ne songeait ni à son crime, ni aux moyens de s'échapper; il essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroces de Julius: "Je commençais de vous aimer"... Si lui n'aimait pas Julius, ces mots méritaient-ils ses larmes? Était-ce vraiment pour cela qu'il pleurait?... La nuit était si douce, il lui semblait qu'il n'aurait eu qu'à se laisser aller pour mourir. Il atteignit une carafe d'eau près de son lit, trempa un mouchoir et l'appliqua sur son coeur qui lui faisait mal.

-- Nulle boisson de ce monde ne rafraîchira plus désormais ce coeur sec; se disait-il, laissant couler ses larmes jusqu'à ses lèvres pour en savourer l'amertume. Des vers chantent à son oreille lus il ne savait où, dont il ne savait pas se souvenir:

_My heart aches; a drowsy numbness pains My senses..._

Il s'assoupit.

Rêve-t-il? N'a-t-il pas entendu frapper à sa porte? La porte, que jamais il ne ferme la nuit, doucement s'ouvre, pour laisser une frêle forme blanche avancer. Il entend appeler faiblement:

-- Lafcadio... Êtes-vous ici, Lafcadio?

A travers son demi-sommeil, Lafcadio reconnaît pourtant cette voix. Mais doute-t-il encore de la réalité d'une apparition si plaisante? Craint-il qu'un mot, qu'un geste ne la mette en fuite?... Il se tait.

Geneviève de Baraglioul, dont la chambre était à côté de celle de son père, avait tout entendu, malgré elle, de la conversation entre son père et Lafcadio. Une intolérable angoisse l'avait poussée jusqu'à la chambre de celui-ci, et puisqu'à présent son appel restait sans réponse, persuadée que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet du lit et tomba à genoux sanglotante.

Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se pencha, tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser encore poser ses lèvres sur le beau front que dans l'ombre il voyait luire. Geneviève de Baraglioul sentit alors toute sa volonté se défaire; rejetant en arrière ce front que déjà l'haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en appeler contre lui, qu'à lui-même:

-- Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle.

Lafcadio se ressaisit aussitôt, et s'écartant d'elle et la repoussant à la fois:

-- Relevez-vous, mademoiselle de Baraglioul. Retirez-vous! Je ne suis pas... je ne peux plus être votre ami.

Geneviève se releva, mais ne s'écarta pas du lit où restait à demi couché celui qu'elle avait cru mort et, touchant tendrement le front brûlant de Lafcadio comme pour s'assurer qu'il vivait:

-- Mais, mon ami, j'ai tout entendu de ce que vous avez dit ce soir à mon père. Ne comprenez-vous pas que c'est pour cela que je viens?

Lafcadio, se redressant à demi, la regarda. Ses cheveux dénoués retombaient autour d'elle; tout son visage était dans l'ombre, de sorte qu'il ne distinguait pas ses yeux, mais sentait l'envelopper son regard. Comme s'il n'en pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses mains:

-- Ah! pourquoi vous-ai je rencontrée si tard? gémit-il. Qu'ai-je fait pour que vous m'aimiez? Pourquoi me parlez-vous ainsi, quand déjà je ne suis plus libre et plus digne de vous aimer.

Elle protesta tristement:

-- C'est vers vous que je viens, Lafcadio, non vers un autre. C'est vers vous criminel. Lafcadio! que de fois j'ai soupiré votre nom, depuis ce premier jour où vous m'êtes apparu en héros, et même un peu trop téméraire... Il faut que vous le sachiez maintenant: en secret je m'étais promise à vous dès l'instant où je vous ai vu vous dévouer d'une manière si magnanime. Que s'est-il donc passé depuis? Se peut-il que vous ayez tué? Que vous êtes-vous laissé devenir?

Et comme Lafcadio sans répondre secouait la tête:

-- N'ai-je pas entendu mon père dire qu'un autre était arrêté? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer... Lafcadio! tandis qu'il en est temps encore, sauvez-vous; dès cette nuit, partez! Partez.

Alors Lafcadio:

-- Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les cheveux défaits de Geneviève touchaient ses mains, il les saisit, les pressa passionnément sur ses yeux, sur ses lèvres: -- Fuir; est-ce là ce que vous me conseillez? Mais où voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien même j'échapperais à la police, je n'échapperais pas à moi-même... Et puis vous me mépriseriez d'échapper.

-- Moi! vous mépriser, mon ami...

-- Je vivais inconscient; j'ai tué comme dans un rêve; un cauchemar où, depuis, je me débats...

-- Dont je veux vous arracher, cria-t-elle.

-- Pourquoi me réveiller? si c'est pour me réveiller criminel. Il lui saisit le bras: -- Ne comprenez-vous pas que j'ai l'impunité en horreur? Que me reste-t-il à faire à présent? sinon, quand le jour paraîtra, me livrer.

-- C'est à Dieu qu'il faut vous livrer, non aux hommes. Si mon père ne vous l'avait point dit, je vous le dirais à présent: Lafcadio, l'Église est là pour vous prescrire votre peine et pour vous aider à retrouver la paix, par-delà votre repentir.

Geneviève a raison; et certes Lafcadio n'a rien de mieux à faire qu'une commode soumission; il l'éprouvera tôt ou tard, et que les autres issues sont bouchées... Fâcheux que ce soit cette andouille de Julius qui lui ait conseillé cela d'abord!

-- Quelle leçon me récitez-vous là? dit-il hostilement. Est-ce vous qui me parlez ainsi?

Il laisse aller le bras qu'il retenait, le repousse; et tandis que Geneviève s'écarte, il sent grandir en lui, avec je ne sais quelle rancune contre Julius, le besoin de détourner Geneviève, de son père, de l'amener plus bas, plus près de lui; comme il baisse les yeux, il distingue, chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus.

-- Ne comprenez-vous pas que ce n'est pas le remords que je crains, mais...

Il a quitté son lit; il se détourne d'elle; il va vers la fenêtre ouverte; étouffe; il appuie son front à la vitre et ses paumes brûlantes sur le fer glacé du balcon; il voudrait oublier qu'elle est là, qu'il est près d'elle...

-- Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait pour un criminel tout ce qu'une jeune fille de bonne famille peut tenter; même presque un peu plus; je vous en remercie de tout mon coeur. Il vaut mieux que vous me laissiez à présent. Retournez à votre père, à vos coutumes, à vos devoirs... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que c'est pour être un peu moins indigne de l'affection que vous me témoignez, que j'irai me livrer demain. Songez que... Non! ne m'approchez pas... Pensez-vous qu'une poignée de main me suffirait?

Geneviève braverait le courroux de son père, l'opinion du monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de Lafcadio, le coeur lui manque. N'a-t-il donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi l'aveu de son amour, elle non plus n'est pas sans résolution ni courage et que son amour vaut peut-être mieux qu'un merci?... Mais comment lui dirait-elle qu'elle aussi, jusqu'à ce jour, s'agitait comme dans un rêve -- un rêve dont elle n'échappait par instants qu'à l'hôpital où, parmi les pauvres enfants et pansant leur plaies véritables, il lui semblait prendre parfois contact, enfin, avec quelque réalité -- un médiocre rêve où s'agitaient à ses côtés ses parents et se dressaient toutes les conventions saugrenues de leur monde, et qu'elle ne parvenait pas à prendre leurs gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs principes, non plus que leur personne même, au sérieux. Quoi d'étonnant si Lafcadio n'avait pas pris au sérieux Fleurissoire!... Se peut-il qu'ils se séparent ainsi? L'amour la pousse, l'élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, couvre son pâle front de baisers...

Ici commence un nouveau livre.

O vérité palpable du désir; tu repousses dans la pénombre les fantômes de mon esprit.

Nous quitterons nos deux amants à cette heure du chant du coq où la couleur, la chaleur et la vie vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus de Geneviève endormie, se soulève. Pourtant ce n'est pas le beau visage de son amante, ce front que trempe une moiteur, ces paupières nacrées, ces lèvres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits, ces membres las, non, ce n'est rien de tout cela qu'il contemple -- mais, par la fenêtre grande ouverte, l'aube où frissonne un arbre du jardin.

Il sera bientôt temps que Geneviève le quitte; mais il attend encore; il écoute, penché sur elle, à travers son souffle léger, la vague rumeur de la ville qui déjà secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le clairon chante. Quoi! va-t-il renoncer à vivre? et pour l'estime de Geneviève, qu'il estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus, songe-t-il encore à se livrer?

