Part 16
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s'acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier; Lafcadio l'installa, prit congé. Il n'avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s'abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d'un bond s'était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize -- qui, d'une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s'écriait :
-- Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski!... Alors quoi! c'est donc vrai! on avait voulu s'évader?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n'hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s'annonçait redoutable.
-- Ah! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime mieux cela. Je n'en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu'elle fût, Lafcadio préférait une _réalité_ au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.
-- J'étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je m'étais mis en frais... Mais, tout de même, c'est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de _subtil_ faisait lever dans l'esprit de Cadio! Un subtil, dans l'argot dont Protos et lui se servaient du temps qu'ils étaient en pension ensemble, un subtil, c'était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande famille des _crustacés_, dont les représentants, du haut en bas de l'échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes: 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. -- Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos reprit:
-- Tout de même, l'autre jour, heureux que je me sois trouvé là, hein?... Ça n'était peut-être pas tout à fait par hasard. J'aime à surveiller les novices: c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est coquet... Mais ça s'imagine un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils. Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon garçon!... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil quand on se met à la besogne? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à conviction, on vous coffrait avant huit jours. Mais pour les vieux amis, moi j'ai du coeur; et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé, Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de vous. Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher pour vous toutes les femmes, et chanter, qu'à cela ne tienne, plus d'un homme par-dessus le marché. Que j'ai été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et d'apprendre que vous veniez en Italie! Ma parole! Il me tardait de savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on fréquentait chez notre ancienne. Vous n'êtes pas mal encore, savez-vous! Ah! elle ne se mouchait pas du pied, Carola!
L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour le cacher; tout cela amusait grandement Protos, qui feignait de n'en rien voir. Il avait tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir et l'examinait.
-- J'ai proprement découpé ça? hein!
Lafcadio l'aurait étranglé; il serrait les poings et ses ongles entraient dans sa chair. L'autre continuait, gouailleur:
-- Mince de service! Ça vaut bien les six billets de mille... que, voulez-vous me dire pourquoi, vous n'avez pas empochés?
Lafcadio sursauta:
-- Me prenez-vous pour un voleur?
-- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n'aime pas beaucoup les amateurs; mieux vaut que je vous le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit pas de faire le fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu, de brillantes dispositions, mais...
-- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne retenait plus sa colère. -- Où prétendez-vous en venir? J'ai fait un pas de clerc l'autre jour; pensez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez une arme contre moi; je ne vais pas examiner s'il serait bien prudent pour vous-même de vous en servir. Vous désirez que je rachète ce petit bout de cuir. Allons, parlez! Cessez de rire et de me dévisager ainsi. Vous voulez de l'argent. Combien?
Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit retrait en arrière; il se ressaisit aussitôt.
-- Tout beau! tout beau! dit-il. Que vous ai-je dit de malhonnête? On discute entre amis, posément. Pas de quoi s'emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio.
Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio se dégagea dans un sursaut.
-- Asseyons-nous, reprit Protos; nous serons mieux pour causer.
Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir, et posa ses pieds sur l'autre banquette.
Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait aucune arme. Il réfléchit que dans un corps à corps il aurait sûrement le dessous. Puis, s'il avait un instant pu souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité personnelle, n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.
-- De l'argent? Ah! fi donc! dit Protos. Il sortit un cigare d'un étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa. -- La fumée vous gêne peut-être?... Eh bien, écoutez-moi. Il tira quelques bouffées de son cigare, puis, très calme:
-- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de l'argent que j'attends de vous; mais de l'obéissance. Vous ne paraissez pas, mon garçon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exact de votre situation. Il vous faut hardiment vous dresser en face d'elle; permettez-moi de vous y aider.
"Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent, un adolescent a voulu s'échapper; un adolescent sympathique; et même tout à fait comme je l'aime: naïf et gracieusement primesautier; car il n'apportait à cela, je présume, pas grand calcul... Je me souviens, Cadio, combien, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres, mais que, pour vos propres dépenses, jamais vous ne consentiez à compter... Bref, le régime des crustacés vous dégoûte; je laisse quelque autre s'en étonner... Mais ce qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous êtes, vous ayez cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement que ça sortir d'une société, et sans tomber du même coup dans une autre; ou qu'une société pouvait se passer de lois.
"Lawless", vous vous souvenez; nous avions lu cela quelque part: _Two hawks in the air, two fisches swimming in the sea not more lawless than we..._ Que c'est beau la littérature! Lafcadio! mon ami, apprenez la loi des subtils.
-- Vous pourriez peut-être avancer.
-- Pourquoi se presser? Nous avons du temps devant nous. Je ne descends qu'à Rome. Lafcadio, mon ami, il arrive qu'un crime échappe aux gendarmes; je m'en vais vous expliquer pourquoi nous sommes plus malins qu'eux: c'est que nous, nous jouons notre vie. Où la police échoue, nous réussissons quelquefois. Parbleu; vous l'avez voulu, Lafcadio; la chose est faite et vous ne pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m'obéissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir livrer un vieil ami comme vous à la police; mais qu'y faire? Désormais vous dépendez d'elle -- ou de nous.
-- Me livrer, c'est vous livrer vous-même...
-- J'espérais que nous parlions sérieusement. Comprenez donc ceci, Lafcadio: la police coffre les insoumis; mais en Italie, volontiers elle compose avec les subtils. "Compose", oui je crois que c'est le mot. Je suis un peu de la police, mon garçon. J'ai l'oeil. J'aide au bon ordre. Je n'agis pas: je fais agir.
"Allons! cessez de regimber, Cadio. Ma loi n'a rien d'affreux. Vous vous faites des exagérations sur ces choses; si naïf, si spontané! Pensez-vous que ce n'est pas déjà par obéissance, et parce que je le voulais ainsi, que vous avez repris sur l'assiette, à dîner, le bouton de Mademoiselle Venitequa? Ah! geste imprévoyant: geste idyllique! Mon pauvre Lafcadio! Vous en êtes-vous assez voulu de ce petit geste, hein? L'emmerdant, c'est que je n'ai pas été seul à le voir. Bah! ne vous frappez pas; le garçon, la veuve et l'enfant sont de mèche. Charmants. Il ne tient qu'à vous de vous en faire des amis. Lafcadio, mon ami, soyez raisonnable; vous soumettez-vous?
Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le parti de ne rien dire. Il restait, le torse raidi, les lèvres serrées, les yeux fixés droit devant lui. Protos reprit avec un haussement d'épaules:
-- Drôle de corps! Et, en réalité, si souple!... mais déjà vous auriez acquiescé, peut-être, si j'avais d'abord dit ce que nous attendons de vous. Lafcadio, mon ami, ôtez-moi d'un doute: Vous que j'avais quitté si pauvre, ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à vos pieds, vous trouvez cela naturel?... Monsieur de Baraglioul père vint à mourir, m'a dit mademoiselle Venitequa, le lendemain du jour où le comte Julius, son digne fils, est venu vous faire visite; et le soir de ce jour vous plaquiez mademoiselle Venitequa. Depuis, vos relations avec le comte Julius sont devenues, ma foi, bien intimes; voudriez-vous m'expliquer pourquoi?... Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais connus de nombreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me parait s'être un peu bien embaraglioullé!... Non! ne vous fâchez pas; je plaisante. Mais que voulez-vous qu'on suppose?... à moins pourtant que vous ne deviez directement à monsieur Julius votre présente fortune; ce qui (permettez-moi de vous le dire?) séduisant comme vous l'êtes, Lafcadio, me paraîtrait sensiblement plus scandaleux. D'une manière comme d'une autre, et quoi que vous nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami, l'affaire est claire et votre devoir est tracé: vous ferez chanter Julius. Ne vous rebiffez pas, voyons! Le chantage est une saine institution, nécessaire au maintien des moeurs. Eh! quoi! vous me quittez?... Lafcadio s'était levé.
-- Ah! laissez-moi passer, enfin! cria-t-il, enjambant le corps de Protos; en travers du compartiment, étalé de l'une à l'autre des deux banquettes, celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio étonné de ne se sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:
-- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez me garder à vue; mais tout, plutôt que de vous écouter plus longtemps... Excusez-moi de vous préférer la police. Allez l'avertir: je l'attends.
VI.
Ce même jour, le train du soir amenait de Milan les Anthime; comme ils voyageaient en troisième, ils ne virent qu'à l'arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille aînée qu'amenait de Paris le sleeping-car du même train.
Peu d'heures avant la dépêche de deuil, la comtesse avait reçu une lettre de son mari; le comte y parlait éloquemment de l'abondant plaisir apporté par la rencontre inopinée de Lafcadio; et sans doute n'y flottait aucune allusion à cette demi-fraternité qui, aux yeux de Julius, ornait d'un si perfide attrait le jeune homme. (Julius, fidèle à l'ordre de son père, ne s'en était ouvertement expliqué avec sa femme, pas plus qu'il n'avait fait avec l'autre), mais certaines allusions, certaines réticences, avertissaient suffisamment la comtesse; même je ne suis pas bien sûr que Julius à qui l'amusement manquait dans le trantran de sa vie bourgeoise, ne se fît pas un jeu de tourner autour du scandale et de s'y brûler le bout des doigts. Je ne suis pas sûr non plus que la présence à Rome de Lafcadio, l'espoir de le revoir, ne fût pas pour quelque chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviève d'accompagner là-bas sa mère.
Julius était à leur rencontre à la gare. Il les emmena rapidement au Grand-Hôtel, ayant quitté presque aussitôt les Anthime qu'il devait retrouver parmi le funèbre cortège, le lendemain. Ceux-ci regagnèrent, via di Bocca di Leone, l'hôtel où ils étaient descendus à leur premier séjour.
Marguerite apportait au romancier d'heureuses nouvelles: son élection ne faisait plus un pli; l'avant-veille, le cardinal André l'avait officieusement avertie: le candidat n'aurait même plus à recommencer ses visites; d'elle-même l'Académie venait à lui, portes ouvertes: on l'attendait.
-- Tu vois bien! disait Marguerite. Qu'est-ce que je te disais à Paris? Tout vient à point. Dans ce monde, il suffit d'attendre.
-- Et de ne pas changer, reprenait avec componction Julius en portant la main de son épouse à ses lèvres, et sans voir le regard de sa fille, fixé sur lui, se charger de mépris. -- Fidèle à vous, à mes pensées, à mes principes. La persévérance est la plus indispensable vertu.
Déjà s'éloignaient de lui le souvenir de sa plus récente embardée, et toute autre pensée qu'orthodoxe, et tout autre projet que décent. A présent renseigné, il se ressaisissait sans effort. Il admirait cette conséquence subtile par quoi son esprit s'était un instant dérouté. Lui n'avait pas changé: c'était le pape.
-- Quelle constance de ma pensée, tout au contraire, se disait-il; quelle logique! Le difficile, c'est de savoir à quoi s'en tenir. Ce pauvre Fleurissoire en est mort, d'avoir pénétré les coulisses. Le plus simple, quand on est simple, c'est de s'en tenir à ce qu'on sait. Ce hideux secret l'a tué. La connaissance ne fortifie jamais que les forts... N'importe; je suis heureux que Carola ait pu prévenir la police; ça me permet de méditer plus librement... Tout de même, s'il savait que ce n'est pas au VRAI Saint-Père qu'il doit son infortune et son exil, quelle consolation pour Armand-Dubois! quel encouragement dans sa foi! quel soulas!... Demain, après la cérémonie funèbre, je ferai bien de lui parler.
Cette cérémonie n'attira pas grande affluence. Trois voitures suivaient le corbillard. Il pleuvait. Dans la première voiture Blafaphas accompagnait amicalement Arnica (dès que le deuil aura pris fin, il l'épousera sans nul doute); tous deux partis de Pau l'avant-veille (abandonner la veuve à son chagrin, la laisser seule entreprendre ce long voyage, Blafaphas n'en suportait pas la pensée; et quand bien même! Pour n'être pas de la famille, il n'en avait pas moins pris le deuil; quel parent valait un tel ami?), mais arrivés à Rome depuis quelques heures à peine, par suite d'un ratage de train.
Dans la dernière voiture avait pris place Mme Armand-Dubois avec la comtesse et sa fille; dans la seconde le comte avec Anthime Armand-Dubois.
Sur la tombe de Fleurissoire, il ne fut fait aucune allusion à sa malchanceuse aventure. Mais, au retour du cimetière, Julius de Baraglioul, de nouveau seul avec Anthime, commença:
-- Je vous avais promis d'intercéder pour vous près du Saint-Père.
-- Dieu m'est témoin que je ne vous en avais pas prié.
-- Il est vrai: outré du dénuement où vous abandonnait l'Église, je n'avais écouté que mon coeur.
-- Dieu m'est témoin que je ne me plaignais point.
-- Je sais!... Je sais!... M'avez-vous assez agacé avec votre résignation! Et même, puisque vous m'invitez à y revenir, je vous avouerai, mon cher Anthime, que je reconnaissais là moins de sainteté que d'orgueil et que l'excès de cette résignation, la dernière fois que je vous vis à Milan, m'avait paru beaucoup plus près de la révolte que de la véritable piété, et m'avait grandement incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas tant, que diable! Parlons franc! votre attitude m'avait choqué.
-- La vôtre, je puis donc aussi vous l'avouer, m'avait attristé, mon cher frère. N'est-ce pas vous, précisément, qui m'incitiez à la révolte, et...
Julius qui s'échauffait, l'interrompit:
-- J'avais suffisamment éprouvé par moi-même, et donné à entendre aux autres dans tout le cours de ma carrière, qu'on peut être parfait chrétien sans pourtant faire fi des légitimes avantages que nous offre le rang où Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais à votre attitude, c'était précisément, par son affectation, de sembler prendre avantage sur la mienne.
-- Dieu m'est témoin que...
-- Ah! ne protestez pas toujours! interrompit de nouveau Julius. -- Dieu n'a que faire ici. Je vous explique précisément, quand je dis que votre attitude était tout près de la révolte... j'entends: de ma révolte à moi; et c'est là précisément ce que je vous reproche: c'est, en acceptant l'injustice, de laisser autrui se révolter pour vous. Car je n'admettais pas, moi, que l'Église fût dans son tort; et votre attitude, sans avoir l'air d'y toucher, l'y mettait. J'avais donc résolu de me plaindre à votre place. Vous allez voir bientôt combien j'avais raison de m'indigner.
Julius dont le front s'emperlait posa sur ses genoux son haut-de-forme.
-- Voulez-vous que je donne un peu d'air? et Anthime, complaisamment, baissa la vitre de son côté.
-- Sitôt à Rome, reprit Julius, je sollicitai donc une audience. Je fus reçu. Un étrange succès devait couronner ma démarche...
-- Ah! dit indifféremment Anthime.
-- Oui, mon ami. Car si je n'obtins en l'espèce rien de ce que j'étais venu réclamer, je remportai du moins de ma visite une assurance... qui mettait notre Saint-Père à l'abri de toutes les suppositions injurieuses que nous formions à son endroit.
-- Dieu m'est témoin que je n'ai jamais rien formulé d'injurieux à l'endroit de notre Saint-Père.
-- Je formulais pour vous. Je vous voyais lésé; je m'indignais.
-- Arrivez au fait, Julius: vous avez vu le pape?
-- Eh bien, non! je n'ai pas vu le pape, éclata enfin Julius -- mais je me suis saisi d'un secret; secret douteux d'abord, mais qui bientôt, par la mort de notre cher Amédée, devait trouver une confirmation soudaine; secret effroyable, déconcertant, mais où votre foi, cher Anthime, saura puiser du réconfort. Car sachez que ce déni de justice dont vous fûtes victime, le pape est innocent...
-- Eh! je n'en ai jamais douté.
-- Anthime, écoutez bien: Je n'ai pas vu le pape parce que personne ne peut le voir; celui qui présentement est assis sur le trône pontifical et que l'Église écoute et qui promulgue; celui qui m'a parlé, le pape qu'on voit au Vatican, le pape que j'ai vu N'EST PAS LE VRAI.
Anthime, à ces mots, commença d'être secoué tout entier d'un gros rire.
-- Riez! riez! reprit Julius piqué. Moi aussi je riais d'abord. Eussé-je un peu moins ri, on n'eût pas assassiné Fleurissoire. Ah! saint ami! tendre victime!... Sa voix expira dans les sanglots.
-- Dites donc! c'est sérieux ce que vous nous baillez là?... Ah mais!... Ah mais!... Ah mais!... fit Armand-Dubois que le pathos de Julius inquiétait. -- C'est que tout de même il faudrait savoir...
-- C'est pour avoir voulu savoir qu'il est mort.
-- Parce qu'enfin, si j'ai fait bon marché de mes biens, de ma situation, de ma science, si j'ai consenti qu'on me jouât... continuait Anthime qui peu à peu à son tour se montait.
-- Je vous le dis: de tout cela _le vrai_ n'est en rien responsable; celui qui vous jouait, c'est un suppôt du Quirinal.
-- Dois-je croire à ce que vous dites?
-- Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre martyr.
Tous deux demeurèrent quelques instants silencieux.
Il avait cessé de pleuvoir; un rayon écartait la nue. La voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome.
-- Dans ce cas, je sais ce qui me reste à faire, reprit Anthime, de sa voix la mieux décidée: Je vends la mèche.
Julius sursauta.
-- Mon ami, vous m'épouvantez. Sûr, vous allez vous faire excommunier.
-- Par qui? Si c'est par un faux pape, on s'en fout.
-- Et moi qui pensais vous aider à goûter dans ce secret quelque vertu consolatrice, reprit Julius consterné.
-- Vous plaisantez?... Et qui me dira si Fleurissoire en arrivant au paradis n'y découvre pas tout de même que son bon Dieu non plus n'est pas _le vrai?_
-- Voyons; mon cher Anthime, vous divaguez. Comme s'il pouvait y en avoir deux! comme s'il pouvait y en avoir UN AUTRE.
-- Non, mais vraiment vous en parlez trop à votre aise, vous qui n'avez pour _lui_ rien délaissé; vous à qui, vrai ou faux, tout profite... Ah! tenez, j'ai besoin de m'aérer.
Penché sur la portière il toucha du bout de sa canne l'épaule du cocher et fit arrêter la voiture. Julius s'apprêtait à descendre avec lui.
-- Non! laissez-moi. J'en sais assez pour me conduire. Gardez le reste pour un roman. Pour moi, j'écris au grand Maître de l'Ordre ce soir même, et dès demain je reprends mes chroniques scientifiques de _La Dépêche_. On rira bien.
-- Quoi! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir de nouveau clopiner.
-- Oui, depuis quelques jours, mes douleurs m'ont repris.
-- Ah! vous m'en direz tant! fit Julius qui, sans le regarder s'éloigner, se rencogna dans la voiture.
VII.
Protos était-il dans l'intention de livrer Lafcadio à la police, ainsi qu'il l'en avait menacé?
Je ne sais: l'événement prouva du reste qu'il ne comptait point, parmi ces messieurs de la police, rien que des amis. Ceux-ci, prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei Vecchierelli, leur souricière; ils connaissaient de longue date la maison et savaient qu'elle offrait, à l'étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine, dont ils gardèrent également les issues.
Protos ne craignait point les argousins; l'accusation ne lui faisait point peur, ni l'appareil de la justice; il se savait peu facile à saisir, coupable en réalité d'aucun crime, et rien que de délits si menus qu'ils échapperaient à la prise. Donc il ne s'effraya pas à l'excès lorsqu'il comprit qu'il était cerné et c'est ce qu'il comprit très vite, ayant un flair particulier pour reconnaître, sous n'importe quel déguisement, ces messieurs.
A peine un peu perplexe, il s'enferma d'abord dans la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de Fleurissoire; il était désireux de lui demander conseil et laisser quelques indications, au cas probable où il ferait du bloc.
Carola cependant, déférant aux volontés de Julius, n'avait point paru au cimetière; nul ne sut que, cachée derrière un mausolée et sous un parapluie, elle assistait de loin à la triste cérémonie. Elle attendit patiemment, humblement, que fussent désertés les abords de la tombe fraîche; elle vit se reformer le cortège, Julius remonter avec Anthime et les voitures, sous la pluie fine, s'éloigner. Alors elle s'approcha de la tombe à son tour, sortit de dessous son fichu un gros bouquet d'asters qu'elle posa, loin à l'écart des couronnes de la famille: puis resta longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant à rien, et pleurant faute de prières.
Lorsqu'elle revint vicolo dei Vecchierelli, elle distingua bien, sur le seuil, deux figures insolites; ne comprit point pourtant que la maison était gardée. Il lui tardait de rejoindre Protos; ne doutant point que ce ne fût l'assassin, elle le haïssait à présent...
Quelques instants plus tard la police accourait à ses cris: trop tard, hélas! Exaspéré de se savoir livré par elle, Protos venait d'étrangler Carola.
Ceci se passait vers midi. Les journaux du soir en publiaient déjà la nouvelle, et comme on avait trouvé sur Protos la découpure de la coiffe du chapeau, sa double culpabilité ne laissait de doute pour personne.
Lafcadio cependant avait vécu jusqu'au soir dans une attente ou une crainte vague, non point peut-être de la police dont l'avait menacé Protos, mais de Protos lui-même ou de je ne sais quoi dont il ne cherchait plus à se défendre. Une incompréhensible torpeur pesait sur lui, qui n'était peut-être que de la fatigue: il renonçait.