Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4)

Part 8

Chapter 81,154 wordsPublic domain

Et alors la voix de don Paëz redevint vibrante et terrible, et parcourant le château, les remparts, les bastions, cette voix cria partout: Aux armes! aux armes!

Puis calme maintenant, froid, impassible comme tous les grands cœurs aux heures suprêmes, il donna ses ordres de combat avec précision, se fit apporter ses vêtements les plus beaux, ses armes les plus fines et son manteau de roi, voulant descendre au cercueil avec la pompe des souverains.

La princesse toujours près de lui, toujours à sa droite, était redevenue, en quelques secondes, cette femme énergique et forte qui suivait son époux en tous lieux; comme lui elle se couvrit du manteau royal et ceignit une épée, comme lui elle courut aux remparts recevoir l’ennemi.

L’heure des serments d’amour, des rêveries charmantes et des baisers sans fin était passée, celle du combat arrivait, et la reine des Maures devait se souvenir de la belliqueuse gitana.

La nuit était bien sombre, mais la foudre du ciel l’éclairait de minute en minute et montrait aux assiégés les Espagnols montant à l’assaut.

Ils avaient dédaigné de traîner des canons après eux, et la promptitude et le sangfroid qu’ils mettaient à combler les fossés avec des fascines et à ajuster des échelles, témoignaient de l’inébranlable résolution du général en chef, qui n’était autre que le farouche duc d’Albe, d’en finir d’un seul coup et de sacrifier au besoin dix mille hommes.

Don Paëz les reçut avec de la mitraille et des feux de mousqueterie qui leur firent éprouver un grand dommage dès la première heure;--mais chaque soldat tué était remplacé, chaque échelle renversée était redressée à l’instant.

Les Espagnols se cramponnaient aux blocs de roche, grimpaient au talus des murailles, étreignaient une pierre en saillie et mouraient avant de tomber;--et toujours décimés, toujours infatigables, sanglants, hachés, ils montaient sans cesse, les morts devenant un marchepied pour les vivants.

Don Paëz, debout sur le rempart, ayant la princesse à ses côtés, pointait lui-même un canon avec le sangfroid d’un vieil artilleur: chaque coup qui partait de sa main labourait les rangs espagnols et y creusait une large trouée; mais la trouée se refermait soudain et l’ennemi montait toujours, montait sans cesse, recruté, raffermi par de nombreux renforts, tandis que les derniers lansquenets de don Paëz tombaient sans être remplacés.

Une partie de la nuit s’écoula ainsi au milieu de cette lutte homérique à qui les ténèbres de la nuit, les hurlements de la tempête et parfois les sinistres lueurs de la foudre imprimaient un cachet de poésie sombre et sauvage. Enfin l’ennemi atteignit le rempart et envahit la forteresse; alors on se battit pied à pied, les haleines se croisant et la dague au poing.

Puis, du rempart, le combat gagna les rues, la forteresse elle-même, et l’on se battit de carrefour en carrefour, de corridor en corridor, et de salle en salle.

Et à mesure que don Paëz reculait d’un pas, les Maures et les lansquenets tombaient un à un, et puis encore il fut contraint de prendre sa femme dans ses bras et de l’emporter jusqu’à la salle basse d’une tour où il se barricada.

Cette tour était celle où la princesse avait placé le coffre de rubis et de perles entamé par Hector pour lever une armée. Le coffre servit, avec le lourd ameublement de la salle, à fortifier la porte.

Celle-ci fut bientôt criblée de balles qui continuèrent autour de don Paëz leur moisson sanglante; enfin la porte commença à être ébranlée à coups de hache et don Paëz se trouva tout seul avec sa femme, foulant les cadavres pantelants de ses derniers défenseurs.

Alors cet homme si brave fut pris du vertige, il eut peur! Peur, vraiment! car il lui sembla voir déjà l’échafaud qu’on lui dressait sur la plate-forme de l’Escurial et le bûcher où l’on traînerait la princesse comme une gitana infâme... peur! car une pensée terrible éblouit son cerveau et lui fit prendre dans ses bras la princesse avec la frénésie de l’amour et du désespoir:

--Ecoute, lui dit-il, d’une voix entrecoupée... c’est la mort... il faut mourir... mieux vaut tout de suite... dans quelques minutes, il serait trop tard... la porte est ébranlée... elle cède... et les monstres ne respecteraient pas en toi la fille de dix générations de rois... Veux-tu mourir? dis... le veux-tu?

--Tue-moi! dit-elle, en découvrant sa poitrine d’un geste plein de majesté.

--Meurs, répondit don Paëz avec délire; mais avant écoute, et meurs heureuse. Je ne regrette rien en mourant, car mon âme et la tienne vont à Dieu enlacées; je t’aime, ô ma reine! et ton dernier baiser sera le talisman qui m’ouvrira le ciel.

Il la pressa sur son sein, leurs haleines se mêlèrent; ils vécurent de la même vie et leurs cœurs battirent l’un sur l’autre...

Puis don Paëz se dégagea brusquement de cette dernière étreinte, il leva sa dague et frappa.

La princesse tomba souriante et mourut sur-le-champ en murmurant: Adieu... je t’aime!...

--Je te suis, répondit don Paëz, qui jeta sa dague et prit son épée pour s’en frapper...

Mais soudain un bruit sourd, étrange se fit sous ses pieds. Le sol parut ébranlé, et tout à coup, comme il chancelait, une partie du parquet en boiserie vola en éclats, une hache apparut mettant à nu l’orifice d’un passage secret, un homme suivit cette hache...

C’était Hector!

--Il est temps, exclama-t-il, à moi! à moi, Gaëtano!

Gaëtano s’élança à son tour et arracha l’épée aux mains de don Paëz.

--Frère! frère! s’écria Hector hors de lui, un navire est au large; un canot est amarré au roc, et cet escalier, connu d’un marin génois, et qu’il nous a montré y aboutit. Viens, frère, viens!

Don Paëz lui montra le cadavre de la princesse.

--Elle est morte! dit-il, et je l’aimais!...

--Nous l’inhumerons en reine, frère, nous pleurerons avec toi... viens!...

Un éclair passa dans les yeux de don Paëz.

--Et la flotte, demanda-t-il, où est-elle? Peut-être pourrions nous vaincre?

--La flotte a été dispersée par la tempête et quatre vaisseaux se sont brisés.

--Alors, répondit don Paëz, quand on perd en un jour une couronne et la femme qu’on aime, il ne reste plus qu’à mourir.

--Frère, la porte va céder, il sera trop tard dans deux minutes... fuyons!

--Tiens, fit don Paëz avec calme, prends ce coffre, il est à toi; et laisse-moi. Je suis roi, je veux mourir comme tel... Les rois ne fuient point.

--C’est vrai, s’écria Gaëtano, les rois ne fuyent point; mais avant d’être roi tu te nommais Jean de Penn-Oll, et tu avais fait le serment de dévouer ta vie à la restauration de notre race. Ta vie ne t’appartient pas, l’enfant n’est pas retrouvé!

Et les deux frères saisissant don Paëz dans leurs bras, l’emportèrent dans cet escalier souterrain, qui devenait pour eux la voie suprême du salut!

FIN DES MARCHES D’UN TRONE.

TABLE

Des chapitres du deuxième volume.

Pages

CHAP. IX 3

-- X 39

-- XI 71

-- XII 143

-- XIII 221

-- XIV 283

-- XV 305

Fin de la table du deuxième volume.

Fontainebleau,--Imp. de E. Jacquin.