Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4)

Part 7

Chapter 73,930 wordsPublic domain

Quand il ne fut plus qu’à une journée de marche, don Fernand choisit une position fortifiée naturellement par des rochers escarpés, et fit camper son armée lassée sur un étroit plateau d’où il était facile de surveiller les menées de l’ennemi et d’éviter une surprise.

Puis, comme il aimait sa sœur d’une ardente affection, et que plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’il ne l’avait vue, il confia le commandement de son armée à son second lieutenant, Aben-Saïd, car Aben-Farax avait été tué la veille dans une escarmouche, et il continua son chemin avec une escorte de deux cents hommes.

Nous savons ce qui lui était advenu.

L’armée, après un jour de repos, s’était remise en route à la nuit tombante.

Elle était forte d’environ sept mille hommes, et les chemins qu’elle prit se trouvaient si étroits et si difficiles, qu’il était impossible à une armée supérieure en nombre de lui tenir tête et de l’envelopper aisément.

La nuit était belle, quoiqu’un peu assombrie par l’absence de la lune; les bataillons marchaient en silence, et le bruit de leurs pas sur le gazon ou les rochers était si léger, qu’à un quart de lieue de distance et grâce à l’obscurité, il était impossible de soupçonner leur passage.

Vers minuit, cependant, les troupes d’avant-garde crurent apercevoir çà et là des ombres rapides se dérobant derrière les rochers ou glissant au travers des clairières; mais elles étaient si peu nombreuses que la pensée ne vint à personne qu’elles pouvaient être autre chose que des bêtes fauves ou des chasseurs s’épiant mutuellement; et l’armée continua à avancer.

Plus tard, les Maures étonnés virent briller soudain, sur les montagnes voisines, des feux qui s’allumèrent un à un; ils commencèrent à être inquiets.

Un peu plus loin, les feux se multiplièrent, et alors les chefs ordonnèrent une halte pour tenir conseil.

--Nous sommes enveloppés, dit Aben-Saïd; tenez, regardez derrière nous, les mêmes feux commencent à briller, la retraite nous est coupée; mais il est trop tard pour reculer, et d’ailleurs, nous sommes en nombre imposant;--une poignée d’hommes ne pourrait avoir raison de nous.

--Il faut plus d’une poignée d’hommes pour établir des signaux aussi nombreux, répondit un chef, et tout me porte à croire que des forces imposantes nous doivent attaquer;--mais qu’importe! Dieu est pour nous, notre cause est juste, marchons!

L’armée se remit en route et arriva vers une heure du matin dans une étroite plaine fermée en tous sens par de hautes montagnes boisées, n’ayant d’autres issues que des vallées étroites, creusées par les torrents et les crues subites des sierras.

La plaine, déserte en apparence, était cependant emplie d’un vague murmure qui trahit aux oreilles des Maures la présence de l’ennemi; et, en effet, à mesure que leurs bataillons avançaient, chaque touffe d’arbres s’agitait et laissait échapper un homme tout armé; sur chaque roche grise remuait soudain un être vivant, et c’était un soldat espagnol.

Puis, soudain, les montagnes qui fermaient la plaine, sombres jusque-là, se couvrirent à leur tour d’une chevelure de feu, et, répondant à cette clarté subite, d’autres clartés livides et instantanées jaillirent des flancs de chaque colline et de chaque mamelon, suivies d’un fracas horrible qui ébranla les sierras dans leurs assises de granit. C’était le bruit de la mousqueterie et du canon. Les Espagnols engageaient le combat en mitraillant les Maures.

* * * * *

Alors ceux-ci, qui ne traînaient après eux que des pièces de campagne, dédaignèrent de s’en servir et ils attaquèrent, l’épée et le pistolet au poing.

Ainsi commença cette lutte, qui durait encore au point du jour.

D’abord les montagnes et les collines ne supportaient pas une armée plus nombreuse que l’armée maure;--mais, à mesure que les uns tombaient sous la mitraille et que leurs rangs s’éclaircissaient, les vallées dégorgeaient de nouveaux bataillons espagnols qui venaient grossir ceux qui avaient engagé l’affaire, tandis qu’aucun secours n’arrivait aux Maures.

Léonidas et ses trois cents Spartiates ne furent pas plus héroïques aux Thermopyles que ces hommes, écrasés par le nombre, qui défendaient à cette heure suprême et sans espoir de victoire, leurs foyers, leurs mœurs, leur indépendance, leur Dieu.

Ils combattaient à outrance et tombaient frappés en pleine poitrine, serrant leur épée dans leurs doigts crispés pour la conserver même après leur mort, le sourire des martyrs sur les lèvres, l’orgueil des héros sur le front.

Quand le jour vint, les trois quarts mordaient la poussière et les Espagnols étaient encore plus de vingt mille!

Aussi parurent-ils rougir de leur victoire, et comme s’ils eussent été honteux de combattre au grand jour, avec un pareil nombre, des ennemis ainsi décimés, ils battirent en retraite, laissant quelques bataillons encore frais pour achever d’écraser les vaincus.

Parmi les Maures encore debout était leur chef Aben-Saïd; le noble jeune homme avait fait des prodiges; couvert de plaies, ruisselant de sang, il était infatigable, et son épée paraissait convertie en une lame de feu qui foudroyait tout ce qu’elle touchait.

Ce fut alors que don Paëz et ses lansquenets tombèrent comme la foudre, ou plutôt comme une nuée d’archanges vengeurs sur le théâtre du combat pour en changer la face et les destinées.

Ranimés par ce secours inespéré et dont ils ne pouvaient s’expliquer le mobile, ils relevèrent la tête et une force nouvelle, celle de l’espérance et de l’enthousiasme, passa soudain dans leurs veines et raffermit leurs bras alourdis et lassés.

La lutte recommença, plus acharnée et plus terrible que jamais; mais, cette fois l’issue n’en pouvait être douteuse, et bientôt les Espagnols vaincus se débandèrent et prirent la fuite; le canon se tut, la fumée se dispersa et monta en spirale vers le ciel, sur l’aile d’un vent vigoureux. Alors les Maures étonnés aperçurent, au milieu d’eux, à cheval, tout poudreux et tout sanglant encore du combat, son épée rougie à la main, don Paëz grandi de toute la hauteur de la majesté royale et de tout l’enthousiasme du triomphe.

Don Paëz fit un signe avec son épée et réunit avec ce signe les principaux chefs qui survivaient encore.

A ses côtés, pâle et sanglante comme lui, comme lui l’œil étincelant de la fièvre de la victoire, se tenait la princesse, dont le cheval, frappé à mort, s’était naguère abattu sous elle.

--Maures, dit-elle alors, votre roi Aben-Humeya n’est plus; il est mort en roi, comme devait mourir le dernier des Abencerrages.

Un cri de stupeur douloureuse répondit à ces paroles.

--Nous n’avons plus de roi! malheur à nous! murmurèrent tous ces hommes qui n’avaient pas su pâlir en face du trépas.

--Le roi est mort, vive le roi! répondit alors la princesse. Je suis la sœur de don Fernand et les femmes régnaient à Grenade.

--Une reine! firent-ils avec accablement, aura-t-elle le bras assez fort pour brandir l’étendard de notre indépendance?

--Voici mon époux, dit-elle en montrant don Paëz, je le fais roi!

Les Maures tressaillirent...

Ils hésitaient et se regardaient encore, quand Aben-Saïd qui, percé de cent coups différents, avait sur le visage la pâleur du trépas, s’adressa à don Paëz et lui dit:

--Tu es brave, don Paëz; nul jamais n’en a douté et n’en doutera; mais tu n’es pas de notre nation et tu as combattu dans les rangs de nos ennemis...

--C’est vrai, répondit don Paëz; mais le roi Philippe II m’a insulté, et quand on a nom don Paëz, on ne pardonne pas une insulte! Je ne suis point de race maure, mais je ne suis pas non plus de race espagnole, et mes ancêtres portaient couronne au front. Votre roi est mort, me léguant son sceptre; je prends ce sceptre et je vous dis: vous êtes désormais mon peuple, et la dernière goutte de mon sang, la dernière pensée de mon cœur est à vous! Vous étiez tout à l’heure forts et redoutables; la mort a ravagé vos bataillons, dont il ne reste plus que des débris--eh bien! avec les trésors que m’a légués votre roi, nous achèterons une armée, nous triompherons ou nous succomberons ensemble; périr les armes à la main avec un roi à sa tête n’est point le trépas pour un peuple comme vous, c’est un triomphe à l’heure présente, c’est l’immortalité dans l’avenir!

Et don Paëz était si beau et si fier en ce moment, il avait la tête si haute, le geste si noble, le regard si étincelant, que l’enthousiasme galvanisa ces hommes sanglants et mutilés qui foulaient du pied les cadavres de leurs frères, et qu’ils s’écrièrent d’une voix unanime:

--Vive don Paëz!

Alors Aben-Saïd, dont les premières brumes de la mort obscurcissaient déjà les regards, s’avança en chancelant vers don Paëz, mit un genou en terre et lui dit:

--Prends mes deux mains dans la tienne, en signe de vasselage; je te fais hommage lige, et au nom des débris de ce peuple, dont j’étais le dernier chef, je te reconnais et te salue pour mon roi!

Et Aben-Saïd se releva; il fit deux pas en arrière, et, d’une voix mourante, cria par trois fois, selon l’usage:

--Le roi est mort! vive le roi!

--Vive le roi! répondit la foule.

--A présent, murmura Aben-Saïd, puisque les Maures ont un chef, je puis mourir!

Et le noble jeune homme tomba pour ne plus se relever.

Don Paëz posa la main sur ce cœur dont la dernière pulsation venait de s’éteindre, et il dit:

--Dors en paix, jeune brave, les martyrs seront vengés!

Puis, tirant son épée:

--Maures! cria-t-il, vous avez eu raison de m’acclamer pour roi, vous avez eu raison de croire en don Paëz,--la journée de revers que vous avez subie coûteras cher à vos vainqueurs!

Alors, se tournant vers Hector:

--Prends, lui dit-il, dans ce coffre autant de rubis, de perles et de richesses qu’il en faudra pour acheter une armée; cours à Naples et dis à notre frère Gaëtano d’enrôler des lansquenets allemands, et des marins génois pour me venir en aide!

--J’irai, dit simplement Hector, et nous te sauverons!

CHAPITRE QUINZIEME

XV

--Pourquoi ce front pâli et cette lèvre crispée, ô ma reine! pourquoi ce sombre regard que du haut de ces murs vous promenez à l’horizon de l’Océan? Quelle douleur sans nom peut navrer votre âme, puisque j’ai pris vos mains dans la mienne et que je vous répète que je vous aime!

Ainsi parlait don Paëz, assis auprès de la princesse maure, devenue sa femme devant Dieu,--un soir d’automne, par un ciel nuageux et une mer orageuse sur les remparts de cette forteresse fameuse qui a nom Gibraltar.

Ce n’était plus le don Paëz que nous avons connu, l’ambitieux sans cœur et sans pitié, foulant aux pieds l’amour et le niant parfois; mais don Paëz vaincu désormais, lié, garrotté par le sourire d’une femme; don Paëz qui perdait son royaume ville à ville et bourgade à bourgade, sans en prendre nul souci et presque en se jouant; don Paëz qui aimait enfin.

Il le lui avait dit à cette heure suprême où ils venaient d’échapper à la mort tous les deux; ils avaient combattu ensemble, et côte à côte, pour délivrer les débris de l’armée maure; à la tête de ces débris, ils avaient défendu le terrain pied à pied, se donnant la main comme il convient à des époux rois et guerriers, et ce n’était qu’après trois mois de lutte héroïque et de revers successifs qu’ils se trouvaient cernés enfin dans leur dernière place forte, sur un roc dont la mer rongeait la base méridionale, et qu’une armée de vingt mille hommes séparait, au nord, du reste de la terre.

Cinq cents hommes à peine demeuraient encore autour du roi don Paëz et soutenaitent le siége, converti en blocus par les Espagnols.

Les vivres commençaient à manquer; si Hector et Gaëtano n’arrivaient au plus vite pour ravitailler la place et y jeter une garnison imposante, c’en était fait de don Paëz. Le roi Philippe II avait demandé sa tête, et il la voulait avoir à tout prix.

Mais don Paëz n’y songeait guère; don Paëz tout entier à son amour, ne regrettait plus son trône qui s’écroulait lentement; et c’est pour cela qu’il disait à la princesse, avec un sourire:

--Pourquoi ce front pâli et ces lèvres crispées, puisque nous nous aimons?

Elle prit sa tête brunie dans ses mains diaphanes, y déposa un long baiser et répondit:

--Si mon front est pâle, ô Paëz, c’est qu’il est le remords et le reflet de mon âme navrée, c’est que le remords et la douleur me torturent. J’ai joué, dans ta vie, le rôle terrible de la fatalité, mon amour t’a perdu. Ce trône que je t’ai donné devient le marchepied de ton échafaud; cette tendresse dont je t’ai accablé, poursuivi, a jeté dans ton cœur d’airain une étincelle de faiblesse qui te conduit à ta perte. Je suis une femme ingrate et sans cœur, ô mon Paëz, car j’ai étouffé ton génie au souffle de mon amour, car je n’ai point compris que les hommes tels que toi doivent marcher vers leur but seuls et silencieux, sans prendre garde aux douleurs qu’ils foulent, aux âmes qu’ils brisent, ainsi que des prêtres saints qui s’isolent de la terre et de ses misères pour aller le front haut.

Je ne t’ai point compris, ô Paëz, car je me suis cramponnée à toi, car j’ai enchaîné tes bras noueux de mes bras débiles, j’ai enlacé ma vie à la tienne, et je t’ai perdu! C’est pour cela que mon œil hagard interroge en vain l’horizon désert de l’Océan, cherchant la trace d’un pavillon sauveur et ne la trouvant point.

La princesse tremblait en parlant, et elle pressait de ses mains tremblantes la main de don Paëz.

La nuit venait, enveloppée de ténèbres épaisses; la mer, déchaînée, galopait vers le roc en lames hurlantes et raccourcies; parfois un éclair brillait, sans fracas, dans le ciel lointain,--et le silence absolu de la forteresse, troublé seulement à de longs intervalles par le pas lourd et le qui vive! des sentinelles avait quelque chose de poignant qui allait à l’âme et serrait le cœur.

Don Paëz se tut une minute, une minute il parut en proie à une sombre et indicible douleur; puis, tout à coup, son front se rasséréna et il répondit en attirant à lui la princesse:

--L’ambition, ô ma reine, est la passion dévorante qui étreint les hommes forts et les entraîne à travers l’espace, sans leur accorder jamais une heure pour sommeiller à l’ombre de cet arbre touffu qu’on nomme le bonheur! L’ambition, c’est l’enfer des chrétiens, ce supplice sans fin et sans commencement, ce ver insatiable qui ronge, ce vautour qui dévore, à la cime d’un roc, le foie de Prométhée sans cesse renaissant. Le but vers lequel elle marche s’éloigne toujours, ainsi qu’un mirage; la jeunesse croit l’atteindre, l’âge mûr espère y toucher, et la vieillesse, à son dernier relais, à sa dernière heure, pose un pied lassé dans sa tombe ouverte et murmure découragée: «C’est encore bien loin!»

Le bonheur, au contraire, ô ma reine! c’est l’ombre des haies du chemin, un jour de soleil, quand on est deux, la main dans la main; le bonheur, c’est ton sourire un soir de tempête; c’est ton amour, de l’aube naissante aux dernières clartés du couchant. Déridez votre front assombri, ô ma reine! ramenez un sourire sur vos lèvres, un rayon d’espoir dans votre âme;--assez longtemps j’ai mordu aux âpres fruits de l’ambition, je veux boire à longs traits à la coupe d’or du bonheur!

Elle l’interrompit brusquement:

--Insensé! s’écria-t-elle, tu ne vois donc pas que la mort monte, lente et inexorable, vers nous; tu ne vois donc pas que cette coupe où tu t’abreuves va se briser dans tes mains...

Un éclair déchira la nue, fit resplendir la mer jusqu’aux limites extrêmes de l’horizon, et la princesse poussa un cri de suprême joie, un cri comme en dut jeter le vieil Abraham quand le glaive protecteur de l’ange se plaça entre son glaive meurtrier et la poitrine de son cher Isaac;--un cri qu’on n’entend en sa vie qu’une fois et qu’on ne redit point.

--La flotte! la flotte! murmura-t-elle.

En effet, à la lueur instantanée du feu céleste, elle venait d’apercevoir à l’horizon les voiles blanches de cinq navires courant des bordées vers la terre et luttant contre le vent.

--Oh! s’écria-t-elle, et cette fois avec une frénétique ivresse, déridons maintenant nos fronts assombris, épanouissons nos cœurs serrés, la coupe du bonheur, où nous puisons tous deux, ne se brisera point dans nos mains, car voici le salut!

Il se passa alors chez don Paëz un de ces étranges revirements d’esprit fréquents aux hommes à imagination ardente. Il venait de flétrir l’ambition, cette passion dévorante de toute sa vie; il l’avait hautement reniée, lui préférant l’amour; il avait paru vouloir rompre complétement avec son passé pour s’abandonner tout entier à une existence nouvelle... Eh bien! au cri de la princesse, à la vue subite de la flotte libératrice, tout un monde de pensées bouillonna dans sa tête et heurta violemment les parois de son cerveau.

Ce ne fut plus son amour sauvegardé qu’il aperçut dans cet avenir prochain que lui faisait l’arrivée de ses frères, son bonheur menacé qu’ils allaient protéger;--non, don Paëz ne vit plus qu’une chose, la restauration future de sa grandeur, le rétablissement du royaume de Grenade et le moyen assuré de contre-balancer une fois encore la puissance du roi Philippe II, désormais son mortel ennemi.

Ainsi sont les hommes; il faut un abîme profond, lentement creusé, pour les séparer violemment de leur passion dominante; un pont de roseaux jeté sur cet abîme en moins d’une heure, les en rapproche aussitôt et les réunit plus étroitement que jamais. Il avait fallu tout l’amour de la gitana, toutes ses larmes, toute son abnégation, la mort héroïque de don Fernand, trois mois de revers consécutifs et la perte de ses dernières illusions pour détacher don Paëz de son ambition;--une lueur d’espoir, un flot rapide de tumultueuses pensées suffirent à renverser ce long ouvrage; il redevint ambitieux, hautain, fier de lui-même comme autrefois, et il s’écria:

--J’ai cru mon étoile éclipsée, j’ai douté de moi, j’ai été insensé! Cette flotte, cette armée qui m’arrivent, c’est plus que le salut, plus que la délivrance, c’est mon royaume reconquis, c’est don Paëz plus grand et plus fort que jamais!

Cette flotte, poursuivit-il avec exaltation, elle profitera sans doute, inévitablement, de la nuit sombre qui nous environne, elle abordera silencieuse, sans qu’un fanal brille à ses vergues, sans qu’un jet de lumière trahisse ses sabords.

Elle nous prendra avec elle, et puis, quand nous serons en pleine mer, elle saluera le duc d’Albe et son armée d’une salve moqueuse, et paraîtra fuir vers les côtes d’Afrique. Le duc d’Albe maudira ciel et terre, et se contentera d’occuper Gibraltar.

Moi, pendant ce temps, je débarquerai avec Gaëtano et les débris de ma garnison sur un point quelconque des côtes du royaume de Valence, où nul ne m’attendra... Alors, et sans m’arrêter, je marche rapidement sur Valence que je prends d’assaut; je laisse dans ses murs deux mille hommes et je poursuis ma course vers Grenade; les Maures, abattus un moment, se lèvent de nouveau à ma voix et grossissent mon armée; les places fortes qui se trouvent sur mon passage m’ouvrent leurs portes sans coup férir, ma marche devient un triomphe, et dans un mois j’ai reconquis tout le royaume de Grenade...

Un coup de tonnerre interrompit don Paëz;--la foudre rugit de nouveau, le vent, apaisé jusque-là, s’éleva tout à coup, mugissant avec une violence inouïe--et la mer vint se heurter aux rocs de la grève avec une fureur telle, que la princesse s’écria, frissonnante:

--Mon Dieu! voici la tempête, et si la flotte amène à la côte elle y brisera son dernier vaisseau!

--Eh bien! répondit don Paëz, ce sera pour la nuit prochaine.

--Oh! j’ai peur... exclama-t-elle en montrant la flotte qu’on voyait s’avancer toujours à la lueur des éclairs multipliés.

--Peur? fit-il avec un sourire et l’attirant sur son sein; peur, auprès de don Paëz?

Elle tressaillit à cette voix si mâle et si fière:

--Non, dit-elle, je ne crains rien, puisque tu m’aimes!...

La flotte avançait toujours, et don Paëz, à chaque éclair, la voyait courant des bordées et luttant contre le courant avec cette habileté particulière aux marins génois de l’époque.

--Cordieu! s’écria-t-il à son tour, si ces gens-là font cent brasses encore, ils sont perdus!

De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; le tonnerre et le vent disputaient les airs et les emplissaient de fracas; la mer écumante raccourcissait toujours ses lames, et le péril devenait pressant.

La sueur commençait à perler au front du roi, et il eût voulu voir à cent lieues de distance ces navires attendus si longtemps avec toute la fièvre de l’impatience.

--Ces hommes-là sont donc insensés? exclama-t-il hors de lui, ou bien ne sont-ils déjà plus les maîtres de leur manœuvre?

Il sembla que les cinq navires eussent entendu don Paëz, car, presque aussitôt, ils virèrent de bord et gouvernèrent de façon à s’éloigner de la terre et à reprendre le large.

Don Paëz respira.

--Les tempêtes, ici, murmura-t-il, durent rarement vingt-quatre heures; demain, la flotte pourra mouiller, et nous serons sauvés, ajouta-t-il en regardant la princesse avec amour.

--Il était temps! répondit-elle, car nous commençons à manquer de vivres, de poudre et de boulets, et si l’ennemi tentait un nouvel assaut, nous ne pourrions résister.

--Il ne le tentera pas, il espère nous affamer.

Don Paëz fixa de nouveau son regard sur la mer et attendit un éclair.

Quand la foudre jaillit, il aperçut la flotte déjà dispersée par la tempête, la toile soigneusement pliée et disparaissant à demi dans le brouillard.

--Enfin! murmura-t-il.

L’orage allait croissant, et les époux-rois étaient exposés l’un et l’autre à ses âpres caresses, sans y avoir pris nulle garde; la pluie fouettait leur front nu, le vent s’engouffrait dans leurs manteaux, mais ils étaient tout entiers, elle à son amour, lui à son rêve un moment effacé et reconstruit depuis une heure.

Tout à coup un cri d’alarme, jeté par une sentinelle et que toutes répétèrent, retentit à travers les remparts et réveilla en sursaut la garnison qui s’était endormie sur la foi d’un prochain orage et des ténèbres de la nuit.

--Aux armes! criaient les vedettes, aux armes! l’ennemi!

Don Paëz crut voir le roc de Gibraltar s’effondrer sous ses pieds à ce cri terrible: l’ennemi!

L’ennemi! et il n’avait plus de boulets; l’ennemi! et cinq cents hommes à peine étaient autour de lui!...

L’ennemi au nombre de trente mille hommes, l’ennemi lassé du blocus, qui voulait en finir à tout prix et avoir don Paëz mort ou vivant, profitant, pour tenter l’escalade, d’une nuit de tempête.

Et la flotte était loin!

Alors, de même que naguère il l’avait repoussée de ses vœux, don Paëz sembla maintenant l’appeler de toute la force de son désespoir, il interrogea la haute mer avec anxiété, ayant toujours pour flambeau les foudres du ciel qui se croisaient en tous sens;--mais, cette fois, l’horizon était désert, la flotte avait disparu, obéissant au caprice de la tempête...

--Oh! s’écria le roi, poussant un cri de rage, la fatalité me suit.

--C’est mon amour qui te tue, répondit sourdement la princesse; Paëz, tu avais raison, l’amour et le génie ne peuvent marcher côte à côte...

Un éclair de colère jaillit de ses yeux.

--C’est vrai, dit-il froidement.

--Eh bien! reprit-elle avec l’enthousiasme de l’abnégation, prends ta dague, Paëz, prends-la, et tue-moi.

Il frissonna et fit un pas en arrière.

--Frappe! continua-t-elle en lui présentant le sein; moi morte, peut-être triompheras-tu?

Elle saisit elle-même la dague qui pendait à son flanc et la lui présenta.

Don Paëz sentit le délire gagner sa tête et voiler son regard; il prit l’arme, son bras se leva et fut sur le point de retomber...

Mais soudain il poussa un éclat de rire strident et jeta l’arme loin de lui.

--Je suis fou! dit-il.

Et prenant la princesse dans ses bras, l’étreignant sur sa poitrine, il l’emporta en lui disant:

--Viens! allons mourir ensemble comme des rois et des amants... allons unir notre dernier souffle et notre dernière pensée--l’amour est le plus glorieux des linceuls!...