Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4)
Part 6
Les montagnes qui fermaient la vallée étincelaient sous le ciel assombri, tandis que la vallée était plongée tout entière dans les ténèbres, à l’exception d’un seul point qui concentra l’attention de don Paëz et celle de la gitana, qui, les coudes sur les genoux, soutenant son front dans ses mains, dardait sur ce spectacle ses yeux égarés.
Ce point était enveloppé d’un nuage blanc qui se déchirait à chaque minute et laissait échapper des éclairs dont le reflet brûlait les yeux de don Paëz;--et, à la lueur de ces éclairs, malgré l’éloignement, on distinguait facilement alors une silhouette d’homme, se dessinant en noir au sommet d’une tour, sur le bleu foncé du ciel;--et alors encore les yeux de don Paëz abandonnaient les détails du tableau pour s’attacher, fixes et désespérés, à cette silhouette.
Don Paëz et la gitana demeurèrent longtemps immobiles tous deux à la même place où ils s’étaient arrêtés; tous deux ils ne cessèrent de contempler cette silhouette, dont la calme attitude était un poëme de bravoure et d’orgueil;--et quand la silhouette eut disparu et se fut abîmée dans le nuage, ils continuèrent a écouter, anxieux, le bruit du canon et le sifflement des balles, comptant chaque éclair et chaque détonation...
Et puis il vint un moment où éclairs et détonations s’éteignirent, où le nuage, jusque-là opaque et condensé, se déroula lentement en capricieuses spirales et commença à monter dans l’azur du ciel... Et tout aussitôt une flamme rougeâtre et sombre d’abord, puis bleue et blanche s’éleva au milieu du nuage, et don Paëz et sa compagne jetèrent un cri.
Don Fernand était mort--et le château brûlait.
Alors don Paëz se redressa; il poussa un soupir, mit la main à la garde de son épée, et, rejetant la tête en arrière avec un geste plein de noblesse, s’écria d’une voix grave et solennelle:
--J’avais donc raison de croire en toi, ô mon étoile,--je suis roi!
--Et tu m’aimes, n’est-ce pas? murmura la gitana en courant vers lui et l’enlaçant de ses bras d’albâtre. Oh! aime-moi, mon Paëz, car je n’ai plus que toi maintenant, et le sang de mon père vient de sacrer notre union.
Mais don Paëz répondit soudain:
--Arrière! femme! je n’ose pas t’aimer, car le jour où je t’aimerai, le malheur fondra sur moi et j’aurai perdu mon génie!
C’était la troisième fois que don Paëz repoussait impitoyablement cette femme, qui lui parlait d’amour avec sa voix enchanteresse et son regard fascinateur. Pour la troisième fois il lui disait: «Je ne t’aime pas! je ne veux pas t’aimer!»
Mais, cette fois, sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, que la gitana tressaillit de joie et répondit:
--Tu ne m’aimes pas, don Paëz, tu ne m’aimes point encore, mais l’heure est proche où tu m’aimeras.
--Ne dis pas cela, s’écria don Paëz, ou je renonce sur l’heure à ce trône que tu me vas donner!
--Fou! dit-elle en haussant les épaules, ce trône est à moi, je puis en disposer et je n’ai pas besoin que tu m’aimes pour t’y faire asseoir. Quand ton ambition sera satisfaite, quand tu n’auras plus ni trésors, ni pouvoir à désirer, il faudra bien que tu te laisses aller à ce courant du bonheur que tu remontes sans cesse; il faudra bien que ton œil, lassé d’explorer les déserts arides et les horizons inconnus, s’arrête enfin sur l’oasis et s’y fixe... Et alors, don Paëz, je ne te dirai plus comme naguère, «Aime-moi,» ce sera toi, ami, qui viendras emprisonner mes mains dans les tiennes, qui mettras les genoux en terre devant moi et me diras avec un baiser: «Aimons-nous!»
Don Paëz eut un geste d’impatience.
--Jusque-là, poursuivit-elle, hais-moi si tu le peux, don Paëz; traîne-moi à ta suite sans laisser tomber sur moi un seul regard, assieds-toi sur le trône à mes côtés, sans me dire: merci! Que m’importe! j’attends mon heure, et elle viendra. Quand nous aurons atteint l’armée maure, je me ferai proclamer, puis je t’offrirai ma main. Accepte-la, don Paëz, accepte-la sans hésitation ni remords, car la glace de ton cœur se fondra au soleil de mon amour, et je serai largement payée de tes dédains passés et de ta cruauté.
Et la voix de cette femme, vibrant ainsi solennelle et triste, sous un ciel étoilé, en face d’un incendie, au milieu de la solitude et du silence de la nuit, cette voix était empreinte d’une sauvage et poétique harmonie qui résonnait jusques au fond du cœur de don Paëz, et l’agitait d’un trouble inconnu.
Il demeura un moment immobile et le front courbé sous ces reproches si poignants et si doux, un moment il fut sur le point de tomber aux genoux de cette femme et de lui dire:
--Pardonne-moi, je t’aime, et la gloire n’est rien pour moi désormais auprès de ton amour.
Et elle attendait ce moment, sans nul doute, car elle demeura immobile, elle aussi, les bras ouverts, l’œil humide, attachant sur lui son regard velouté tout rempli d’enivrants espoirs.
Mais une fois encore l’orgueil de don Paëz l’emporta sur son cœur, et il répondit froidement:
--Pardonnez-moi, madame, d’avoir manqué de courtoisie avec vous, et prenez mon bras. Nous allons nous orienter et nous mettre sur les traces de mes lansquenets, qui, sans doute, ont été refoulés assez loin d’ici. Vous êtes lassée, je vais vous porter. Vos pieds se meurtriraient aux ronces de la Sierra.
Elle poussa un soupir de résignation.
--Merci, dit-elle; je marcherai.
--Mais vous êtes brisée, fit-il avec bonté et touché de la tristesse digne et grave de cette femme qu’il torturait ainsi.
Elle faillit le remercier de l’émotion avec laquelle il prononça ces paroles; mais elle était femme, c’est-à-dire capricieuse, et, à son tour, elle lui dit froidement et avec une raillerie aiguë et presque navrante.
--Vous oubliez, monsieur, que je suis Bohémienne, et que les Bohémiennes courent nu-pieds à travers les ronces et les cailloux des sierras.
Cette phrase, prononcée avec calme, alla au cœur de don Paëz:
--Vous êtes cruelle, madame, murmura-t-il.
--Eh bien! lui dit-elle en redevenant triste et pensive comme il convient à ceux qui perdent en un jour un père ou un frère en héritant d’une couronne, à des fronts qu’inclinent encore la douleur et le souci, oublions tous deux ce que nous avons pu nous dire de cruel, et partons! La nuit est avancée, nous sommes seuls, presque sans armes, nous pourrions, d’un moment à l’autre, tomber au pouvoir des bourreaux; marchons, monsieur!
Elle lui prit le bras et s’y appuya avec force;--elle sentit ce bras trembler sous sa main et l’ivresse remplit son cœur.
--Il m’aime déjà, pensa-t-elle.
En même temps, don Paëz tout frémissant murmurait tout bas:
--O ambition, mon astre conducteur, mon étoile polaire, à moi! je vais l’aimer.
Ils s’engagèrent, silencieux et recueillis, à travers les bruyères humides déjà de la rosée du matin, imprégnées des enivrantes senteurs de la nuit, comme deux époux qui vont à l’autel,--graves et tristes comme ceux qui conduisent un deuil funéraire, s’appuyant l’un sur l’autre, et écoutant, à leur insu, l’hymne d’amour que chantaient leurs cœurs, unis déjà par un lien mystérieux et inconnu.
L’action de la nature est puissante sur l’âme des hommes:--la nuit était belle; à peine un léger souffle de vent bruissait dans les arbres, le grillon et l’oiseau de nuit troublaient seuls de leur cri monotone l’austère silence de la sierra, tout embaumée du parfum des grenadiers et des lauriers-roses. Certes, les deux amants ne pensaient plus en ce moment au théâtre de la guerre et au récent combat qui avait ensanglanté le sol qu’ils foulaient.--Tout entiers à leur rêverie, on eût dit un page maure et une sultane errant, l’amour au cœur et sur les lèvres, dans les jardins ombreux de l’Alhambra, pendant une nuit où le roi trop confiant aurait laissé après leurs serrures les lourdes clés de son harem.
Tout à coup la princesse jeta un cri et recula; son pied venait de heurter un corps inerte et flasque, un cadavre! Ils foulaient le théâtre même du combat engagé dans la soirée précédente entre les lansquenets et les Espagnols.
--Horreur! murmura-t-elle.
Don Paëz la prit dans ses bras et la porta.
Les premières clartés du matin commençaient à iriser l’horizon oriental, et à leur lueur indécise, l’œil d’aigle de don Paëz inspecta le champ de bataille. Il était jonché de cadavres, et chaque bloc de roche blanchissant parmi les bruyères sombres était jaspé de taches sanglantes.
Parmi les morts, il y avait beaucoup de lansquenets, et don Paëz jugea que ses cinq cents hommes avaient été terriblement décimés; mais les Espagnols étaient en plus grand nombre, et il comprit qu’ils avaient dû plier et battre en retraite dès la première heure.
Tandis que don Paëz traversait le théâtre de la lutte, un éclair brilla au sommet d’une roche et une balle vint siffler aux oreilles des fugitifs.
Don Paëz leva précipitamment la tête et aperçut une douzaine de soldats espagnols qui, campés sur un petit plateau de rochers pendant la nuit, avaient été éveillés par le bruit des pas de don Paëz sur la bruyère.
Don Paëz n’avait d’autre arme que son épée, il était donc dans l’impossibilité de se défendre contre d’aussi nombreux adversaires;--s’il eût été seul, il eût, sans nul doute, marché sur eux l’épée haute, prêt à se faire tuer plutôt que de lâcher pied.
Mais il avait à côté de lui une femme, une femme de qui il allait tenir un trône, une femme qu’il était sur le point d’aimer, qu’il aimait déjà sans oser se l’avouer encore, et il la serra dans ses bras et se prit à courir.
La distance qui le séparait des soldats était assez grande, il l’eut doublée en quelque bonds, mais à leur tour, ceux-ci quittèrent leur attitude d’immobilité, ils se mirent à sa poursuite et firent feu sur lui plusieurs fois. L’étoile de don Paëz ou sa présence d’esprit à se courber et à dissimuler sa course au milieu des bruyères le sauvèrent. Les balles passèrent près de lui sans l’atteindre et presque toujours la gitana dans ses robustes bras, il continua à bondir de bruyère en bruyère, de roche en roche, avec la légèreté d’un daim qui fuit le plomb du chasseur.
Mais les soldats couraient aussi et continuaient à faire feu, les balles pleuvaient autour de don Paëz,--et don Paëz, désespéré, cherchait d’un œil éperdu, un abri, un secours, et n’apercevait rien.
Tout à coup il se trouva au bord d’un précipice, et dans l’impossibilité d’échapper, sans le franchir à ses implacables ennemis. De l’autre côté de ce gouffre de rochers, il remarqua les traces d’un campement construit à la hâte avec des branches d’arbres et des blocs de roche, et déserté sans doute à la hâte, car on voyait épars une douzaine de fusils.
Don Paëz s’arrêta une seconde à la lèvre du gouffre, il en mesura la largeur d’un coup d’œil assuré et rapide, et puis, toujours confiant en son étoile, il prit son élan pour le franchir.
Il fallut que ses jarrets eussent acquis la souplesse et l’élasticité de ceux du tigre, car il retomba sur le bord opposé et ne chancela point!
Il avait mis entre ses ennemis et lui un abîme de plusieurs centaines de toises de profondeur et de quinze pieds de largeur.
Courir à la redoute abandonnée, déposer la gitana dans le coin le plus abrité, puis s’armer d’un fusil encore chargé et revenir au bord du gouffre, fut pour don Paëz l’affaire de quelques secondes.
Les soldats arrivaient en courant,--don Paëz épaula, le canon du mousquet s’abaissa lentement, un éclair brilla, un soldat poussa un cri étouffé et tomba à la renverse.
Don Paëz prit un autre mousquet et fit feu une seconde fois,--un autre Espagnol mordit le sol ensanglanté.
Alors la gitana, cette créature si faible devant les émotions de l’amour, retrouva cette mâle énergie des femmes méridionales à l’heure suprême du danger; elle quitta le lieu où don Paëz l’avait placée, elle s’arma comme lui d’un mousquet et vint se placer à ses côtés.
Ce fut une lutte héroïque entre toutes, celle que soutinrent cet homme et cette femme à qui l’amour donnait force et courage, un poëme épique tout entier passa dans dix minutes, et à la fin duquel il n’y eut plus sur le bord opposé du gouffre, qu’un monceau de cadavres, alors que don Paëz et sa compagne étaitent debout encore.
Don Paëz se retourna vers elle avec un sourire de triomphe et d’orgueil; mais il poussa un cri et recula... La gitana était pâle et chancelante, et quelques gouttelettes de sang rosé perlaient sur sa robe blanche.
--Mon Dieu! s’écria don Paëz, au secours! à moi!...
--Ce n’est rien, murmura-t-elle d’une voix éteinte, une balle m’a frappée.
Elle s’évanouit dans les bras de don Paëz qui la soutint, et poussa un cri de fureur intraduisible.
--Oh! s’écria-t-il, malheur à moi... je l’aimais!
Et abandonnant la redoute, il reprit sa course à travers les bruyères, et s’enfuit, cherchant partout une source, quelques gouttes d’eau,--et ne les trouvant pas.
Tout à coup, dans le silence des bois, dans le lointain, le son d’une trompe de chasse se fit entendre; don Paëz reconnut la fanfare du roi Robert et poussa une exclamation de joie.
--A moi, Hector! cria-t-il; à moi les lansquenets!
Et il emboucha sa trompe à son tour, répondit à la fanfare, puis continua à courir, ivre d’impatience, d’angoisse et de fureur.
La rapidité de la course ranima la gitana.
--Don Paëz... fit-elle tout bas.
Il s’arrêta palpitant de joie, la déposa sur l’herbe et, l’œil humide, frémissant, il dégrafa sa robe, déchira la chemise et chercha la blessure... Une balle avait effleuré les chairs et la plaie n’offrait aucune gravité.
Les anges durent noter, pour en faire un hymne de reconnaissance, le cri de joie qui échappa alors à don Paëz; et, à ce cri, la gitana répondit par un autre non moins ardent, non moins passionné:
--Ah! dit-elle, tu m’aimes donc enfin!...
Il se redressa comme un taureau fougueux que les chiens ont mordu pendant son sommeil; son front se plissa, il voulut blasphémer et la repousser encore, mais cette fois son cœur parla plus haut que son orgueil; il s’agenouilla près d’elle, prit ses petites mains dans les siennes, appuya ses lèvres brûlantes sur son front pâli, auquel il imprima un long baiser et murmura:
--Pâlisse maintenant mon étoile! peu m’importe! je viens d’éprouver un moment d’ivresse que dix siècles de gloire et de puissance ne pourraient faire oublier.
En ce moment, la fanfare du roi Robert se fit entendre de nouveau; don Paëz bondit sur ses pieds et cria: à moi Hector! Hector, à moi!
* * * * *
Don Paëz rejeta sa trompe sur l’épaule, reprit la gitana dans ses bras et s’élança dans la direction qu’avait suivie la fanfare du roi Robert, en arrivant jusqu’à lui.
* * * * *
A l’horizon des bruyères et à l’extrémité du plateau qu’il foulait, le gentilhomme remarqua la lisière d’une grande forêt de chênes noirs, du milieu desquels semblait être partie la première note du cor de chasse; il y dirigea sa course, et bientôt, aux clartés naissantes du jour, il vit étinceler des armures au travers des arbres.
Bientôt encore un cavalier sortit du bois et s’élança au galop à sa rencontre.
C’était Hector lui-même.
--Frère, lui cria-t-il, est-ce toi?
--C’est moi, répondit don Paëz, moi le roi!
--Toi le roi?
--Depuis une heure, répondit-il, au moment où il touchait presque au cheval d’Hector.
--Eh bien murmura Hector frémissant, ta couronne devient ton arrêt de mort... Tiens, ajouta-t-il, étendant sa main vers le sud-est, écoute... n’entends tu pas un bruit lointain de mousqueterie?
--En effet... Quel est ce bruit?
--Ce bruit est celui d’une lutte suprême que l’armée maure, ton armée maintenant, don Paëz,--soutient contre trois armées espagnoles qui l’ont enveloppée.
--Tu mens! frère, tu dois mentir! s’écria don Paëz.
--Je dis vrai, frère, murmura Hector d’une voix sombre; tes ennemis étaient bien instruits, et ils savaient que tu joindrais don Fernand si tu parvenais à t’échapper de l’Albaïzin. Tu as fui, et soudain trente mille hommes qui se tenaient sur la défensive se sont avancés de toutes parts, et ont enveloppé l’armée maure que tu avais déjà décimée il y a trois jours... Nous nous sommes battus, moi et tes lansquenets, une partie de la nuit, et nous n’avons dû notre salut, après avoir laissé la moitié de nos gens sur la place, qu’à la hâte qu’avaient nos ennemis, ne te voyant point parmi nous, d’aller écraser l’armée maure à la tête de laquelle ils te croyaient.
Il ne te reste plus qu’à fuir, frère, à fuir au plus vite. Viens! j’ai encore près de trois cents hommes avec moi, c’est une escorte imposante, fuyons vers le nord-est, gagnons la plage la plus prochaine... nous y trouverons bien un navire qui voudra prendre à son bord un roi d’une heure et sa fortune chancelante.
Don Paëz paraissait ne point entendre. Debout, la main sur la garde de son épée, l’œil étincelant, il écoutait les hurlements lointains du canon et considérait un tourbillon de fumée qui, dans la plaine, au sud-est, obscurcissait l’horizon du matin.
--Frère, répéta Hector, l’heure s’écoule, il faut fuir.
Alors don Paëz se redressa comme un chêne superbe que la tempête n’a courbé qu’à demi.
--Frère, dit-il d’une voix retentissante, sonore et pleine de majesté, naguère j’étais là-bas...
Il étendit sa main dans la direction de la vallée où flamboyaient encore les débris du castel mauresque.
--J’étais là-bas, reprit-il, avec cette femme dont l’amour fait ma perte, et le frère de cette femme dont la mort me fait roi. Les brasiers s’allumaient sur tous les pics de la sierra; les armures des bataillons espagnols, s’avançant du nord et du sud, de l’est et de l’ouest, étincelaient à leur fauve lueur; le trépas montait vers nous comme une mer déchaînée qui, à l’heure du reflux, galope mugissante vers la grève et y surprend le pêcheur attardé. Alors cet homme qui vient de mourir se tourna vers moi et me dit: «Voici l’issue d’un souterrain qui aboutit à la sierra. Prends ma sœur dans tes bras et fuis.» J’hésitai et répondis: «Je ne fuirai que si tu me suis...»
--Eh bien? demanda Hector...
--Eh bien! frère, sais-tu ce que me dit Fernand?
Hector regarda son frère avec anxiété.
--Il me dit, poursuivit don Paëz: _Les rois ne peuvent fuir_!
--Oh! fit Hector pâlissant.
--Je n’étais point roi encore, reprit don Paëz, et c’est pour cela que je lui obéis, c’est pour cela que je suis ici au lieu d’être enseveli sous les décombres fumants du castel.
--Et... maintenant? interrogea Hector qui tremblait.
--Maintenant, frère, je suis roi!
Et sans attendre la réponse d’Hector qui baissait la tête d’un air sombre, il s’avança vers la forêt, sur la lisière de laquelle les lansquenets s’étaient rangés en bataille:
--A moi! leur cria-t-il d’une voix retentissante.
--Où allons-nous? demandèrent-ils.
--Vaincre ou mourir! répondit-il avec le calme et le stoïcisme de Léonidas.
--Eh bien, mourons! dit à son tour Hector, la mort, parfois, est une délivrance!
La gitana, blanche et froide, les regardait tous deux alternativement:
--Paëz, dit-elle enfin en jetant ses bras au cou de son amant, puisque tu veux mourir, mourons ensemble, je combattrai à ta droite, comme naguère, et je n’aurai pas besoin d’être frappée pour mourir, le coup qui t’atteindra me tuera.
--Eh bien! dit-il, mourons, puisque nous nous aimons; mourons enlacés, la main dans la main; que nos visages pâlissent et se glacent ensemble; que nos cœurs, appuyés l’un sur l’autre, cessent de battre à la même heure; que nos âmes, brisant leur enveloppe de chair et de boue, se fondent en un souffle et montent vers Dieu.
Il la pressa sur son sein une minute--une minute il entendit sourdre les sanglots d’ivresse qui soulevaient le sein de la gitana;--une minute, il parut tout oublier...
Puis il se dégagea, courut au cheval qu’on lui amenait et sauta en selle.
Alors il ferma les yeux pour regarder quelques secondes au fond de son âme et soulever le voile déjà terne du passé; il envisagea d’un coup d’œil son existence aux trois quarts gaspillée et prête à finir, et laissant errer sur ses lèvres un pâle et amer sourire:
--Voilà donc, murmura-t-il, ce que deviennent ces hommes en qui Dieu avait mis assez de force et de génie pour que d’une seule étreinte ils pussent ébranler le monde;--un sourire de femme les tue!
* * * * *
Et tirant son épée, dont la lame étincela comme un éclair aux rayons du soleil levant, il poussa son cheval et s’alla placer à la tête de ses lansquenets mutilés, qui frissonnèrent d’enthousiasme à la superbe attitude de leur chef.
* * * * *
Mais, au moment, où la troupe s’ébranlait, un homme parut au sommet d’un petit coteau voisin, dans la direction de la vallée abandonnée par don Paëz durant la nuit. Cet homme agitait son turban blanc, qu’il avait déroulé et qui flottait comme un étendard au souffle du vent matinal.
Don Paëz l’aperçut et s’arrêta.
L’homme s’avança alors. Il marchait lentement, écrasé qu’il était par une sorte de coffre qu’il portait sur ses épaules.
C’était un Maure qui apportait à la princesse son coffre de rubis et de perles, et à don Paëz l’anneau royal de don Fernand. Elle baisa l’anneau avec respect, une larme trembla au bord de ses paupières; et comme l’amour est d’un égoïsme navrant, elle oublia encore ce frère bien-aimé qui venait de mourir, et passant l’anneau au doigt de don Paëz:
--Te voilà vraiment roi, dit-elle.
Il secoua la tête:
--Roi pour une heure encore!
Elle tressaillit; puis attachant sur lui son grand œil noir qui fascinait:
--O mon Paëz, dit-elle avec enthousiasme, tu es fataliste, tu crois ton étoile éclipsée, mais à mon tour j’interroge la voix secrète de l’avenir qui semble vibrer au fond de mon cœur, et cette voix me répond que l’heure du trépas ne sonnera point aujourd’hui pour toi, que de longs jours te sont encore réservés, et que l’instant viendra où tu seras roi puissant.
--Roi des Maures, n’est-ce pas? fit-il avec amertume, roi d’une nation dont, à cette heure, on écrase les derniers débris? Roi de Grenade, leur ville sainte, dont, peut-être, en ce moment, on détruit l’Alhambra.
--Roi de Grenade ou d’ailleurs, des Maures ou d’un autre peuple, qu’importe! moi aussi je lis dans l’avenir, don Paëz, et à moi l’avenir répond que tu seras roi! Non pas un roi errant et vagabond, reprit-elle, mais un roi portant couronne en tête et sceptre en main, ayant sujets et courtisans, manteau brodé d’or agrafé à l’épaule, et sur le passage duquel les fronts se courberont aussi bas que les épis d’un champ de blé s’inclinent sous le vol de feu de la tempête.
* * * * *
Et la princesse, en parlant ainsi, avait le regard ardent, le front inspiré d’une pythonisse antique--et à sa voix entraînante don Paëz redressa la tête et s’écria:
--Puisses-tu dire vrai, et que l’amour soit un talisman, car je t’aime!
* * * * *
Il fit un signe, et l’escadron des lansquenets, s’ébranlant, se précipita au galop, comme un ouragan de fer et d’acier, vers ces plaines lointaines où le canon grondait toujours, franchissant ravins et précipices comme une nuée d’aigles qui fondent sur leur proie.
Don Paëz ayant Hector à sa gauche et la princesse à sa droite, galopait au premier rang et murmurait avec orgueil:
--Si je meurs, j’aurai vu, au moins pendant quelques heures, les hommes à mes pieds, et cela me suffit!
CHAPITRE QUATORZIÈME
XIV
Laissons don Paëz tomber dans la plaine avec une petite troupe, et rétrogradons de quelques heures.
Don Fernand, éprouvé mais non abattu par ses pertes récentes devant l’Albaïzin, avait senti qu’il ne pouvait plus tenir la plaine, et reprenant la route des sierras, aux gorges profondes desquelles il voulait confier sa fortune pâlissante, il s’était replié avec son armée sur le petit castel maure où sa sœur l’attendait et où nous l’avons vu naguère voulant se donner la mort.