Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4)

Part 5

Chapter 53,983 wordsPublic domain

La gitana se précipita à la rencontre de don Paëz; et tandis qu’elle bondissait avec la légèreté d’une biche effarouchée à travers les escaliers et les corridors, elle oubliait une à une toutes ses tortures et les froids dédains de don Paëz, et la dureté de ce cœur d’acier qui ne s’était ému ni à ses larmes ni à son désespoir.

Foulant sans pitié sous ses pieds délicats les fleurs et les arbustes entassés dans les corridors, coudoyant les serviteurs qui s’échelonnaient, étonnés, sur son passage, elle arriva ainsi jusque dans la petite cour où don Paëz venait de mettre pied à terre et de jeter la bride aux mains des varlets.

En voyant accourir vers lui cette femme à qui la passion donnait une beauté sublime, ce démon vêtu de satin et couvert de pierreries dont le regard le brûlait et le fascinait, à la voix duquel il tremblait involontairement, don Paëz chancela et pâlit.

--Encore elle! murmura-t-il tout bas.

Elle ne l’entendit point, et ne prit garde ni à son émotion ni à sa pâleur,--mais elle l’enlaça de ses bras de neige et lui dit:

--Vous vivez, don Paëz! les balles espagnoles ont donc passé sur votre tête et sifflé à vos oreilles sans vous atteindre? Vous êtes sain et sauf, ingrat!

Et elle le regardait avec enthousiasme, s’assurant qu’aucune goutte de sang autre que le sang ennemi ne maculait son pourpoint;--et elle avait peine à se contraindre et à se souvenir qu’elle était femme et princesse pour ne le point étreindre dans ses bras et sur son cœur.

Don Paëz était, lui aussi, trop troublé pour trouver un mot ou un geste qui peignît son étonnement d’une aussi étrange réception;--et, comme il se taisait, elle l’entraîna après elle, lui prit les deux mains, les pressa doucement, et lui dit:

--Savez-vous que j’ai bien souffert depuis votre départ; savez-vous, ingrat, que mes larmes cristallisées donneraient plus de diamants qu’il n’y en a dans les coffres de mes ancêtres? Oh! tu m’as torturée, don Paëz, comme jamais ne le fut une pauvre femme; ton indifférence, ton dédain, m’ont brisée... Mais tu es noble et bon, don Paëz, de revenir ici, d’accepter enfin ce que mon frère t’a offert, de vouloir faire de nous ta famille... C’est bien à toi, don Paëz, car si tu ne fusses point venu, si tu eusses tardé un jour encore... tu ne me gronderas point, n’est-ce pas? tu ne m’en voudras point d’avoir douté de toi une heure, ô mon Paëz... Si tu eusses tardé; ami, tu n’aurais plus trouvé qu’un froid cadavre et tu m’aurais aimée peut-être une heure... Tu es venu. Merci! merci car la vie est bonne avec toi, car nous te donnerons une somme de bonheur si grande que tu ne regretteras ni ce monarque ingrat qui paie tes services avec la hache du bourreau, ni cette infante sans énergie et sans cœur qui te laisse accuser et condamner sans oser te faire un invulnérable bouclier de son amour!... Oh! cette femme ne t’aimait point, Paëz: si elle t’avait aimé, elle eût écrasé sous sa mule de satin les ennemis qui ont miné ta faveur, elle fût morte avant que l’arrêt fatal tombât des lèvres du roi!

La ginata s’interrompit; elle continua à entraîner don Paëz à travers les merveilleux appartements du castel, et elle le conduisit ainsi jusqu’à cette terrasse où elle était naguère avec Saïd et où Juan l’avait rejointe.

Alors, par respect sans doute pour l’amour et la folie de leur maîtresse, les serviteurs et tous les Maures la laissèrent seule avec don Paëz; et, après un moment de silence, elle reprit:

--Oh! si l’on venait t’enlever à moi, s’il se trouvait un homme assez hardi, soldat ou homme de justice, roi ou mendiant, pour me venir disputer mon Paëz... cet homme, fût-il mon père ou mon frère, je le déchirerais avec mes dents; j’incrusterais dans sa chair l’ivoire de mes ongles; je le mordrais à la gorge comme une hyène, avant qu’il eût touché un cheveu de ta tête...

* * * * *

Don Paëz croyait faire un songe, et il contemplait tout frémissant cette femme, belle entre toutes, dans la splendeur poétique de la passion, l’œil étincelant, le geste hautain, le langage imagé;--et son regard s’attachait sur elle avec une sorte d’effroi, et il se demandait s’il n’avait point affaire à un fils de l’enfer devenu femme pour une heure,--le temps nécessaire pour le tenter.

--Vois-tu, reprit-elle, mon frère m’aime comme le fils de son sang, l’héritier de son nom; pour moi, il renoncera à l’espoir d’une postérité; pour moi, il abdiquerait la couronne... pour moi, pour me plaire, pour assurer mon bonheur, il te fera roi, s’il le faut! Nous sommes réunis, don Paëz, nous serons époux et rois un jour... Tes rêves d’ambition, mes rêves de bonheur seront réalisés.

Elle s’arrêta encore, épiant un sourire, un mot d’amour, une étreinte;--mais don Paëz se redressa hautain et froid, il la repoussa d’un geste de colère et s’écria:

--Arrière, démon! arrière! tu me ferais croire à l’amour et je ne veux point y croire, je finirais par t’aimer, et l’amour tue le génie. Arrière! je ne veux pas t’aimer, je ne t’aimerai pas!

Elle poussa un cri, chancela et s’appuya défaillante, la lèvre crispée, le regard morne, à l’angle du balcon;--et comme la folie arrivait sans doute et gagnait sa tête ébranlée, elle mesura d’un œil stupide la hauteur de la terrasse, la profondeur des flots du lac qui dormaient en bas, et elle prit son élan pour s’y précipiter.

* * * * *

La main de fer de don Paëz l’arrêta; il l’enleva dans ses bras et la porta, mourante, sur le lit de repos;--il accomplit tout cela froidement, sans que son cœur battît plus vite, sans qu’un muscle de son visage tressaillît, sans que sa tempe se mouillât... on eût dit une statue de marbre.

* * * * *

--Laissez-moi mourir! murmura-t-elle d’une voix brisée. Paëz, sois noble, sois généreux, sois bon... laisse-moi mourir!

--Vous êtes folle! répondit-il en haussant les épaules.

Mais tout aussitôt la porte s’ouvrit et un homme entra.

Cet homme s’arrêta sur le seuil et mesura d’un coup d’œil rapide et froid la scène qu’il avait devant ses yeux et dont il devina le prologue.

A sa vue don Paëz recula, et la gitana, jetant un cri se précipita vers lui et l’enlaça étroitement:

--Frère, murmura-t-elle, frère, viens à mon aide; j’ai l’enfer dans le cœur.

--Enfant, répondit le roi maure, car c’était Aben-Humeya lui-même, calme-toi et espère... l’espoir ne meurt qu’avec la vie et je ne veux pas que tu meures...

* * * * *

Puis il se tourna vers don Paëz:

* * * * *

--Ami, lui dit-il, j’avais raison le jour où je te parlai de l’ingratitude de Philippe II et où je te prédis ta chute; tu fus sourd à ma voix, tu dois voir aujourd’hui si elle était sage; fugitif tu t’es rappelé de notre amitié et tu es venu me demander asile et vengeance, c’est noble à toi, don Paëz, et tu auras l’un et l’autre! Mon lieutenant Aben-Farax, a été tué ce matin même dans une escarmouche, tu prendras sa place, ami, tu seras mon lieutenant, mon frère d’armes, mon successeur...

--Jamais! s’écria don Paëz tressaillant.

--Insensé! murmura don Fernand, qui t’as persuadé que l’amour et le génie ne pouvaient brûler à la fois le même cœur et la même tête; fou qui n’as jamais songé que la femme était en ce monde le but unique de l’homme et le seul mobile de ce qu’il peut faire de noble et de grand.

--Le vide de mon cœur est mon talisman, répondit froidement don Paëz; le jour où j’aimerai je serai un homme perdu!

* * * * *

--Eh bien! fit le roi avec bonté, puisque tu crois à ton talisman, don Paëz, sois-lui fidèle jusqu’au jour où tu seras monté si haut que nul ne pourra te renverser de l’échelle de l’ambition; alors, jetant les yeux autour de toi, tu y retrouveras cette femme qui t’aime et dont tu brises si froidement le cœur avec ton dédain; tu la verras, muette et tremblante sous ton regard, vivant de ton sourire, prête à tout oublier, prête à t’aimer encore comme elle t’aime à cette heure... Tu ne me réponds pas, don Paëz?

Don Paëz, en effet, avait une morne et sombre attitude, et son front plissé attestait le labeur pénible de sa pensée, se heurtant, bouillonnante, aux parois de son cerveau. Il attachait son regard glacé sur la gitana émue et tremblante: il paraissait soutenir une dernière lutte contre son amour au profit de son orgueil.

--Réponds-moi? demanda don Fernand de cette voix grave et entraînante qui fascinait; réponds-moi, don Paëz?

Don Paëz releva le front:

--Frère, dit-il, as-tu foi en ton étoile comme moi en la mienne?

--J’ai foi en mon droit.

--As-tu la certitude de reconstituer le royaume de Grenade et de vaincre ce sombre monarque qu’on nomme Philippe II?

--Peut-être, murmura don Fernand avec un sourire, pourvu que tu ne me maltraites point souvent comme il y a trois jours sous les murs de l’Albaïzin.

--En ce cas, s’écria don Paëz, frère, je suis à toi! Je t’ai amené cinq cents hommes, je viens de soutenir une lutte acharnée à leur tête, et de passer sur le corps d’un régiment qui fuit, à cette heure, sanglant et mutilé... Ces hommes sont campés à une lieue d’ici et ils m’attendent; je cours les chercher et je combats désormais avec toi, côte à côte et sans relâche, car je veux me venger!

--Et si nous sommes vainqueurs? demanda le roi maure.

--Eh bien! fit don Paëz.

--Ma sœur... murmura le roi.

Don Paëz hésita:

--Eh bien! reprit-il, je l’aimerai.

Il lui sembla sans doute que ce mot déchirait sa gorge, que cette promesse il ne la faisait qu’à regret, car il détourna la tête et poussa un soupir.

* * * * *

--Frère, dit don Fernand, patience et courage! tu seras roi!... Mais il ne faut point nous attarder ici, il ne faut pas que l’ennemi nous surprenne; j’ai à peine deux cents hommes autour de moi, et le gros de mon armée n’arrivera que demain à la pointe du jour. L’ennemi ignore sans nul doute que j’ai quitté mes troupes, et son attention est concentrée sur elles; mais un espion bien renseigné, la trahison d’un soldat pourraient découvrir ma retraite, et alors il ne nous resterait qu’à vendre chèrement notre vie... A cheval, ami, et rejoignons tes hommes.

--Mon frère les commande, répondit don Paëz, et ils seront ici dans vingt minutes.

Et tout aussitôt don Paëz prit sa trompe et sonna les premières notes de cette fanfare familière à Hector.

La voix était puissante, les notes de la fanfare traversèrent l’espace et durent aller se heurter au nuage de fumée duquel la gitana avait vu, une heure auparavant, sortir don Paëz; mais aucun son n’y répondit d’abord, et ensuite, au lieu de la ballade écossaise que le roi maure et don Paëz attendaient, un bruit de mousqueterie s’éleva au milieu du silence, et tout étonnés, Aben Humeya et don Paëz se regardèrent:

--Encore le régiment espagnol! murmura don Paëz.

Le canon gronda.

--Diable! fit don Paëz, ils n’avaient pas d’artillerie naguère.

--Voyez! voyez! s’écria à son tour le roi, en étendant la main dans une direction opposée.

Don Paëz suivit du regard la main du roi et recula d’un pas.

A l’horizon oriental des feux venaient de s’allumer au sommet des montagnes, et, à la lueur de ces feux, des armures nombreuses étincelaient, et l’on pouvait voir flotter les étendards espagnols.

--A cheval! s’écria Aben-Humeya, nous sommes trahis et nous allons être enveloppés; le sud est libre encore et la retraite est possible.

--Trop tard! murmura don Paëz; regarde!

* * * * *

A son tour il étendit la main vers le sud, dont les collines venaient de se couronner d’une crinière de feu; puis, vers le nord, où des feux semblables s’allumaient. A cette vue, le roi maure poussa un cri de rage et s’écria:

--Dieu ne serait-il donc point pour nous?

* * * * *

Ces collines, sombres et silencieuses naguère, verte ceinture nouée au flanc d’une fraîche vallée, venaient de revêtir une teinte rougeâtre et lugubre qui semblait annoncer un drame prochain. Ces feux allumés, ces armes étincelantes, ces lointains hurlements du canon et de la mousqueterie disaient assez que les Espagnols connaissaient la retraite du roi maure et que tant de préparatifs n’avaient point été faits dans le but de prendre un simple castel sans autres fortifications que des jardins et sommeillant au bord d’un lac avec la confiance de la coquetterie et de la faiblesse. Ces deux hommes qui suivaient en ce moment d’un œil éperdu les rapides dispositions de ce siége étaient braves entre tous; ils avaient coutume de contempler la mort face à face et le dédain aux lèvres; ils avaient confié leur vie l’un et l’autre, on s’en souvient, aux chances hasardeuses d’une partie de dés. Et cependant ils frémirent tous deux en cet instant, car la mort arrivait cette fois lentement et à peu près inévitable, inutile et presque sans gloire...

Un roi allait être massacré, un favori en disgrâce, un homme de génie allait être obscurément assassiné par deux ou trois régiments qui ne songeraient pas même à saluer avec respect ces deux héros dans leur chute.

Tous deux se regardèrent un instant avec une anxiété terrible.

--Que faire? murmurèrent-ils tous deux.

--Combien avons-nous d’hommes? demanda don Paëz.

--Deux cents; et de plus les serviteurs du castel.

--Eh bien! aux armes, et défendons-nous!

--Impossible! nous n’avons pas même de remparts.

--Nous tiendrons bien une heure au moins, et cela suffit pour que notre trépas soit immortalisé. Frère, ajouta don Paëz avec enthousiasme, mourons, s’il le faut, mais espérons jusqu’au dernier moment... J’ai foi en mon étoile.

--Et moi je vois la mienne pâlir et s’éteindre, murmura le roi maure.

--Frère, courage!

--Et mon peuple, que deviendra-t-il?

--Dieu veillera sur lui.

Don Fernand leva les yeux au ciel avec accablement; puis les reportant sur la terre, il laissa tomber son regard sur sa sœur qui, muette et glacée, paraissait absorbée par un pénible rêve:

--Et ma sœur, murmura-t-il, que deviendra ma sœur?

Don Paëz tressaillit.

--Les Espagnols l’épargneront, dit-il.

--Oh! s’écria don Fernand, je la tuerais plutôt de ma main que de la voir tomber en leur pouvoir.

Et, joignant le geste à la parole, don Fernand mit la main à la garde de son épée.

Mais soudain une idée traversa son esprit; il refoula l’épée dans son fourreau et revint à don Paëz:

--Écoute, dit-il, il y a ici un souterrain qui communique avec la Sierra.

Don Paëz poussa un cri de joie:

--Nous sommes sauvés! dit-il.

--Ma sœur, du moins, et toi avec elle, répondit don Fernand. Ce souterrain se trouve ici même, tiens, regarde...

Et don Fernand fit jouer un panneau de boiserie qui mit à découvert les premières marches d’un escalier.

--Deux personnes, reprit-il, y peuvent cheminer de front; tu prendras ma sœur dans tes bras et tu l’emporteras...

--Et toi? demanda don Paëz.

--Moi, dit simplement don Fernand, je reste ici, je ne dois point fuir.

--Mais je fuis bien, moi; s’écria don Paëz.

--Tu le peux; moi je ne le peux plus...

--Que veux-tu dire?

--Je suis roi.

--Eh bien! moi, fit don Paëz en relevant la tête, je serai digne de l’être, je ne fuirai pas!

--Tu fuiras! don Paëz, car il faut que ma sœur soit sauvée.

--Elle peut l’être sans moi; confie-la à un serviteur.

--Tu fuiras, reprit don Fernand, car mon peuple a besoin d’un roi.

Don Paëz frissonna.

--Ne me tente pas! s’écria-t-il, et laisse-moi mourir à tes côtés.

--Don Paëz, don Paëz, murmura don Fernand, l’heure s’écoule et nous dépensons les minutes en vaines paroles. Prends ton épée, don Paëz, et emmène ma sœur.

--Mais tu veux donc que je devienne un lâche!

--Je veux que tu sois roi, don Paëz. Les rois, mes pères, transmettaient la couronne aux femmes quand ils n’avaient pas de rejetons mâles;--moi, je meurs sans enfants, et je laisse mon sceptre à ma sœur. Or, tu sais bien, ami, qu’elle t’aime et te voudrait donner l’empire du monde au lieu de ce trône, encore chancelant, que j’ai sacré de mon sang et de celui de mes sujets. Tu la conduiras à l’armée maure, que j’ai quittée la nuit dernière et qui arrivera trop tard ici; elle se fera reconnaître, tu l’épouseras et tu seras roi. Tu veux te venger, ami, la haine universelle vouée à Philippe II est entrée enfin dans ton cœur! Eh bien! tu pourras maintenant traiter de roi à roi, d’égal à égal; tu pourras soutenir dignement la lutte... et si tu tombes, un manteau de pourpre sera ton linceul!

CHAPITRE TREIZIÈME

XIII

Don Paëz pressait son front dans ses mains.

--Non, Fernand, murmura-t-il, cela est impossible; je ne t’abandonnerai pas!...

--Mais songe, malheureux, que ma sœur et mon peuple te réclament...

--Je serais un lâche!

--Tiens! s’écria don Fernand avec colère, et étendant la main vers le sud, regarde...

Et, en effet, aux pâles et tremblants reflets des feux allumés sur les montagnes pour servir de signaux, on apercevait de nombreux bataillons descendant au pas de course vers le castel.

--Appelle un serviteur... dit don Paëz.

--Insensé! exclama don Fernand, qui ne vivais que par l’ambition, qui eus vendu ton âme pour un homme qui, maintenant, n’as qu’un seul mot à dire, quelques pas à faire pour être roi... insensé! tu restes en chemin!

--Tais-toi! tais-toi, don Fernand! s’écria don Paëz.

Et don Paëz avait raison de lui imposer silence, car une lutte terrible s’était engagée dans son cœur et dans sa tête, entre son égoïsme et ses instincts chevaleresques. Un trône ne valait-il point un ami?

Mais don Fernand reprit avec animation:

--Tu fuiras, don Paëz, car je n’ai pas d’héritiers de ma race, et ma sœur qui t’aime n’épousera jamais un autre que toi. Tu fuiras, don Paëz, car si tu me résistes encore, eh bien! j’en appellerai au hasard pour décider, et le hasard sera pour moi.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire qu’une fois déjà, ami, ton sort fut dans mes mains, grâce à une partie de dés.

--Eh bien? fit don Paëz tressaillant.

--Eh! bien! tu ne me refuseras point de me jouer une fois encore ta vie contre un sceptre de roi.

Don Paëz hésitait toujours.

--Allons, frère, s’écria don Fernand, regarde: l’ennemi s’approche, le temps s’écoule; décide-toi...

--Soit! répondit don Paëz en baissant la tête.

Don Fernand ouvrit la bourse qui pendait à son flanc droit et en tira une pièce d’or. Sur l’une des faces était le millésime; sur l’autre, l’effigie de Charles-Quint.

Il la jeta en l’air et don Paëz la suivit de l’œil en frissonnant.

Quelle étrange émotion le domina en cet instant? Souhaita-t-il d’être vainqueur ou vaincu? C’est ce que nul n’eût pu dire.

--Roi! s’écria-t-il en tremblant.

La pièce pirouetta une seconde, puis retomba sur le millésime.

Don Fernand poussa un cri:

--Frère, dit-il, tu es vaincu, et tu vivras!

--Mon étoile ne pâlit donc pas? murmura don Paëz.

--Fuis, reprit don Fernand; hâte-toi, l’heure marche!

Don Paëz se pencha sur le lit de repos, y prit la gitana, dont les dents claquaient d’effroi, et l’enlaçant de ses bras nerveux:

--Venez! lui dit-il.

Mais, à son tour, elle se leva et, courant à don Fernand, dans le sein duquel elle cacha sa tête en feu:

--Je ne veux pas fuir! dit-elle, je veux mourir avec toi, mon Fernand!

--Fuis, ma sœur, répondit le fier jeune homme; il faut que don Paëz soit roi!

--Mon Dieu! s’écria-t-elle, fuis donc avec nous, Fernand!

--Cela ne se peut, dit-il avec calme; si demain don Paëz se trouve dans le même cas que moi aujourd’hui, il mourra à son poste... car demain il sera roi.

La gitana se tordait les mains avec désespoir.

L’ennemi approchait toujours, le bruit de la mousqueterie augmentait et devenait strident... il n’y avait pas une minute à perdre.

--Bientôt il sera trop tard, dit vivement le roi maure, prends cette torche, Paëz, et fuis!

Don Paëz rejeta la princesse à demi évanouie sur son épaule, s’arma de la torche et tendit la main à don Fernand:

--Adieu! lui dit-il, adieu le plus noble et le plus brave des hommes... martyr du devoir et de l’honneur, adieu!

--Adieu, frère, répondit don Fernand. Ce souterrain aboutit à la Sierra; quand tu en auras atteint l’extrémité, quand tu te retrouveras au grand air, retourne-toi, don Paëz, fixe ton regard sur ce castel, que la fumée de la mousqueterie enveloppera, et attends que cette fumée s’évanouisse. Je veux que tu assistes à mon trépas et que tu saches comment meurent les rois! Adieu...

Et don Fernand, ému un instant se redressa fier et superbe; il remit son chapeau sur sa tête, posa sa main sur le pommeau de son épée, et, tandis que don Paëz disparaissait par le souterrain, emportant dans ses bras la gitana désespérée, il cria d’une voix forte et retentissante:

--Aux armes! Maures, aux armes!

La garnison du castel était faible en nombre, mais elle avait ce courage du dévoûment qui double les forces humaines.

Tous ces soldats, qui adoraient leur souverain et avaient foi en lui comme en Dieu, vinrent se ranger à ses côtés, sûrs d’avance qu’au matin suivant pas un d’eux ne vivrait encore, mais fiers de mourir à la droite et sous les yeux du dernier descendant de leurs vieux rois.

Le castel était une coquette demeure, un nid de colombe, une charmante retraite de femme; ses fossés étaient des jardins embaumés, ses ponts-levis de simples grilles d’un merveilleux travail, ses remparts de simples terrasses où des hamacs encore suspendus se balançaient au souffle de la brise; quelques heures auparavant, il eût semblé impossible, même à un vieux soldat, d’y opposer la moindre résistance.

Eh bien! en quelques minutes, jardins embaumés, fraîches terrasses, boudoirs coquets, salles de bain eurent pris une tournure martiale, et l’odeur de la poudre en chassa les parfums d’Orient et les senteurs enivrantes des arbres et des fleurs. On roula des obusiers sur les balcons, chaque fenêtre fut convertie en meurtrière, chaque salon en porte de défense, et toutes ces dispositions furent prises sans fracas;--si bien que l’ennemi, qui s’avançait simultanément des quatre points cardinaux, espéra un moment surprendre le castel et ses hôtes, faire le roi prisonnier, presque sans coup férir.

Mais au moment où il arrivait à la portée du canon, les fenêtres, les terrasses, les jardins s’illuminent; le castel flamboya une seconde comme un volcan qui se rallume tout à coup après plusieurs siècles de sommeil et de silence,--puis un ouragan de fer et de feu s’en échappa avec un fracas lugubre et alla apprendre aux assiégeants que les rois chevaliers ne s’endorment que sur l’affût d’un canon.

Don Fernand monta au beffroi du castel. Une lunette d’une main, son épée de l’autre, il s’apprêtait à voir les péripéties du combat, avant de mourir lui-même;--et quand l’action fut engagée, il vit tomber chaque soldat avec un sourire d’orgueil, car ce soldat mourait en héros. Et quand les défenseurs du castel ne furent plus qu’une poignée d’hommes, quand les jardins furent occupés par l’ennemi, les grilles enfoncées, quand le sang ruissela sur les fleurs de cette poétique retraite, lorsque chaque boudoir, naguère empli de parfums et jusque-là retraite inviolable de la beauté, eut été empli de morts et de mourants, don Fernand quitta son poste d’observation et descendit l’épée haute, pour aller à ce trépas héroïque, le plus noble sacre d’un roi.

--Ombre de Boabdil, s’écria-t-il alors, toi qui n’eus point la force de mourir sous les murs de Grenade et t’arrêtas un moment au sommet des montagnes pour contempler une dernière fois les murs sacrés de l’Alhambra, tu eus tort en cet instant de murmurer: «Ma race est déshonorée!» car moi, le dernier fils de cette race, je meurs la tête haute, le sourire aux lèvres, l’espoir au cœur et l’épée à la main!...

* * * * *

Pendant ce temps, don Paëz fuyait, emportant la gitana.

Il mit près d’une heure à sortir du souterrain; et quand il en atteignit l’issue opposée, le combat était engagé sous les murs du castel.

Alors, fidèle aux dernières volontés de don Fernand, il déposa son fardeau sur le gazon et se retourna.

Certes, il n’avait jamais eu sous les yeux spectacle plus poignant et plus grandiose.