Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)
Part 6
--Et puisque tu as tant d’esprit, tu devrais songer que je deviens vieux, que j’ai la goutte, qu’une journée de chasse est bien pénible pour moi et que j’ai besoin de me coucher. Frappe sur ce timbre, Paëz, mes gentilhommes me vont venir déshabiller...
--Vous passerai-je la chemise, sire?
--Tu vois bien que tu es ambitieux, Paëz, mon ami, car tu réclames une faveur de prince du sang. Non, va-t’en; il n’y aura pas, ce soir, de coucher du roi.
Don Paëz s’inclina.
--A propos, dit le roi, si tu n’étais pas trop las, tu ferais bien te mettre en route dès ce soir.
--Pour Grenade?
--Sans doute. Le temps est précieux, mon maître.
Don Paëz attacha son œil perçant sur le roi. Le roi avait l’air d’un bonhomme qui n’entendait absolument rien à la politique, et n’avait d’autre préoccupation grave que la goutte dont il souffrait fort.
--Je ne suis jamais las, dit le favori, quand il s’agit du service de Votre Majesté.
--Bien parlé, messire. Ainsi c’est convenu, tu pars ce soir, sans bruit, presque seul, avec quelques gardes bien entendu;--un colonel du roi ne voyage point sans escorte.
--Sire, m’accorderez-vous une grâce?
--Parle, ami Paëz, j’accorde toujours à ceux que j’aime.
--Je voudrais composer moi-même la garnison de l’Albaïzin.
--Eh bien!... prends les régiments que tu voudras.
--Je demanderai donc le premier escadron des gardes, le régiment de gendarmes allemands que commandait don Fernand de Valer, et, de plus, une compagnie de lansquenets.
--Soit, je te les accorde. Ils partiront demain, tandis que tu les précéderas pour prendre possession de la place.
Don Paëz baisa les mains du roi et fit un pas pour sortir. Sur le seuil il s’arrêta:
--Pardon, sire, dit-il, j’ai une dernière prière à vous adresser.
--Voyons? fit le roi avec bonté.
--Messire don Diégo d’Altona, un des gentilshommes de la chambre, est mort en duel il y a huit jours, et il n’est point remplacé encore.
--Et tu voudrais me donner un protégé?
--Un ami, sire, un gentilhomme écossais de bonne maison qui désire vous servir.
--Eh bien! tu me l’enverras.
--Je vais lui mander un messager. Il arrivera demain à l’Escurial, avant le coucher du soleil.
--Je désirerais, sire, que nul, à la cour, ne sût que ce gentilhomme est présenté par moi.
--Je te promets le secret, foi de roi!
Don Paëz sortit par les petits appartements et gagna l’escalier dérobé qui conduisait à son logis.
L’escalier était obscur, cependant il sembla au gentilhomme qu’une forme blanche glissait devant lui.
Il doubla le pas, un léger bruit lui confirma la présence d’un être vivant dans l’escalier;--et au moment où il allait demander qui donc était là, une petite main satinée se posa sur sa bouche et une voix qu’il reconnut murmura tout bas: silence!
Cette voix, cette main c’était celles de l’infante.
--Vous ici, madame? fit-il avec un étonnement mêlé de joie.
--Chut! reprit-elle. Vous m’avez dit vrai, n’est-ce pas, quand vous m’avez dit que vous étiez de maison princière?
--Oui, sur l’honneur!
--Vous allez commander une place forte dans le royaume de Grenade, il court des bruits de guerre, soyez vaillant et songez à moi...
La voix de l’infante tremblait.
--Et... fit don Paëz ému, vous, madame?
--Moi, dit l’infante, j’attendrai que vous soyez le plus grand capitaine des Espagnes, et puissiez reprendre votre nom. Adieu.
Don Paëz écoutait encore cette voix mélodieuse et tremblante, qui soulevait son cœur d’orgueil et d’enthousiasme, que déjà l’infante était loin et que le frôlement de sa robe s’était éteint dans les corridors. Il gagna son logis, ivre d’espérance; puis avant d’appeler le Maure qui lui servait de valet de chambre, pour lui ordonner de préparer son départ, il se jeta un moment dans un fauteuil, croisa les bras, et se dit avec un fier sourire:
--Ah! messire Philippe II, roi des Espagnes, vous êtes un grand politique, dit-on, et vous l’êtes, puisque vous déguisez une disgrâce sous l’apparence de l’amitié la plus vive;--mais vous ne connaissez point don Paëz, sire roi, et don Paëz est plus profond politique que vous. O ambition! ajouta-t-il, tu es la plus noble et la plus grande des passions, car ceux que tu prends en croupe montent si haut, qu’ils ne s’arrêtent que sur les dernières marches d’un trône!
CHAPITRE HUITIÈME
VIII
Une heure après don Paëz galopait à cheval, suivi de son Maure, une route escarpée qui courait aux flancs de la Sierra.
Il était deux heures du matin environ et la lune enfin levée, versait des flots de clarté tremblante sur la plaine et les montagnes, guidant les deux cavaliers. Ce n’était point, cependant, la route de Grenade que suivait don Paëz; c’était peut-être à cause de cela qu’il enfonçait l’éperon aux flancs de sa monture pour arriver plus vite et ne point perdre un temps précieux.
Pourtant, quelque diligence qu’il fît, don Paëz voyagea toute la nuit, quittant parfois le penchant des montagnes, pour entrer dans une vallée sauvage comme on en voit dans la chaîne des Sierras espagnoles; puis, abandonnant les vallées pour de petites plaines arides, caillouteuses, que bornaient à l’horizon de nouvelles collines couvertes de bruyères, et des forêts de chênes verts rabougris. A mesure que la nuit s’écoulait, le chemin que suivait le colonel des gardes devenait plus étroit et moins frayé; bientôt ce ne fut plus qu’un sentier tracé à peine par les pâtres et les muletiers; et enfin, quand vint le point du jour, notre cavalier se trouva au sommet d’un mamelon où disparaissait tout vestige du passage et de la présence des hommes.
Il se trouvait sur l’un des pics les plus élevés de la Sierra.
Sous ses pieds s’étendait une petite vallée creusée en entonnoir, couverte de bruyères verdoyantes, entourée de jeunes taillis et ayant çà et là un coin de frais pâturages où venaient brouter les chèvres sauvages de la montagne.
Au milieu s’élevait une petite habitation, non point la venta espagnole, non point la posada où s’arrêtent les muletiers, ni la cabane du chasseur d’ours, mais une maison au toit élancé qui rappelait vaguement les climats du Nord, la hutte du montagnard écossais.
Une vigne sauvage grimpait le long des murs et entrelaçait ses pampres capricieuses à l’entour des fenêtres; un grand sycomore rejetait une partie de son feuillage sur la toiture, pour l’abriter des rayons du soleil; un rideau de bruyères lui servait de ceinture, et sur la pelouse verte qui s’étendait devant la porte paissait une vache blanche et noire, venue à grands frais des bords de la Twed.
Malgré l’heure matinale, les croisées de la petite maison écossaise étaient ouvertes, et l’arrivée du colonel des gardes fut signalée par un lévrier noir et feu qui gardait le logis en compagnie d’une vieille femme vêtue à l’écossaise et assise sur le seuil, sa quenouille à la main.
Le lévrier s’élança en grognant à la rencontre de don Paëz, mais il le reconnut sans doute à mi-chemin, car ses aboiements dégénérèrent en cris de joie, et il dressa ses longues pattes sur l’étrier du gentilhomme pour lui lécher les mains.
--Bonjour, Mary, dit le colonel des gardes en saluant la vieille Écossaise. Hector est-il levé?
--Il est parti pour la chasse depuis plus d’une heure, monseigneur.
--Pourvu, fit don Paëz, qu’il ne soit pas trop loin encore.
Et il entra dans la maison, y prit une cornemuse accrochée au-dessus du manteau de la cheminée et sonna, à pleins poumons, une fanfare de chasse, bien connue en Écosse, celle du roi Robert.
* * * * *
Peu après la même fanfare retentit dans les bruyères et bientôt, au sommet d’un coteau voisin, don Paëz vit se dessiner sur le gris cendré du ciel matinal, la silhouette du chasseur qui répondait à son appel. En même temps un autre chien, noir comme le premier, mais de cette belle race épagneule qu’on nomme de nos jours les chiens du roi Charles Ier, apparut bondissant au-dessus des bruyères et devançant son maître pour venir fêter le nouveau venu.
Le chasseur qui accourait presser don Paëz dans ses bras, c’était Hector.
Cinq ans s’étaient écoulés depuis son départ d’Écosse; mais le temps avait été impuissant à écarter de son front ce voile de sombre tristesse que nous lui avons déjà vu. Il était aussi mélancolique, aussi désespéré, le pauvre jeune homme, que le jour où son frère Gontran l’arracha tout sanglant du combat et l’emporta, sur son cheval, loin de Bothwell et de cette reine ingrate qu’il avait tant aimée.
En vain don Paëz avait-il cherché à cicatriser la plaie vivace de son âme: soins empressés, attentions exquises, tout avait été superflu.
Hector avait voulu vivre loin du monde, il avait paru regretter les montagnes et les sauvages vallées de sa chère Écosse: don Paëz lui avait fait élever cette maison, dont le style rappelait l’Écosse, au milieu de ce paysage agreste qui avait un air de famille avec les sites des monts Cheviot; Hector avait un jour souhaité de revoir Mary, la nourrice de son malheureux Henry, don Paëz avait fait venir la vieille femme.
Don Paëz, l’ambitieux et le cœur froid, laissait ses rêves de grandeur et son égoïsme sur le seuil de la maison d’Hector. Il l’aimait plus que Gaëtano, plus que Gontran, plus que tout au monde. Hector, c’était pour lui cette maîtresse qu’on dérobe à tous les regards, dont on cache l’existence à tous, pour laquelle on s’échappe furtivement et qu’on vient visiter en secret. C’était encore cet enfant gâté dont on épie les fantaisies et les caprices pour les satisfaire aussitôt, dont on envie un sourire, dont la joie devient une source de bonheur, dont la tristesse assombrit l’âme et plisse le front.
Don Paëz avait laissé ignorer à la cour l’existence de son frère; il venait le voir, à l’insu de tous, même du roi. Pour quelques heures, il oubliait près de lui ses rêves, son but, son orgueil. Il prenait dans ses mains la tête blonde d’Hector, comme un frère aîné celle d’une sœur chérie, il la couvrait de baisers et cherchait dans ses yeux un furtif rayon de bonheur.
Hélas! ce rayon ne brillait jamais!
Hector accourut, se jeta dans les bras de son frère qui l’y tint longtemps serré;--puis il lui dit:
--Passeras-tu la journée avec moi, Paëz?
--Non, dit brièvement Paëz, je ne descendrai pas même de cheval.
--Mon Dieu! fit Hector tremblant et regardant le soucieux visage de son frère; qu’as-tu donc, Paëz?
--Enfant, répondit le colonel des gardes, je cours un grand danger.
--Un danger! toi? et lequel?
La disgrâce du roi.
--Mon Dieu! fit Hector, que vas-tu donc me dire?
--Frère, dit don Paëz, tu as horreur du monde; mais il faut, si tu m’aimes, rentrer dans le monde.
Hector jeta un muet et douloureux regard à sa chère solitude, et répondit:
--Frère, compte sur moi. Faut-il reprendre la cape et l’épée, courir à cheval et sans trêve à travers les populations et les contrées différentes de l’univers?
--Rien de tout cela; il faut vivre à la cour du roi Philippe II.
--Près de toi!
--Non, loin de moi. Je suis presque exilé.
--Que me dis-tu donc là, frère?
--Le roi me donne le gouvernement de l’Albaïzin, un faubourg de Grenade, à moi son colonel des gardes! N’importe! il faut obéir; et pendant que je serai loin de lui, mes ennemis infatigables et qui ont juré ma perte, mes ennemis creuseront sans relâche un souterrain dont la voûte s’écroulera sous mes pas, à mon retour. Je n’ai personne à Madrid, personne à l’Escurial qui m’aime assez pour me défendre.
--Je te défendrai, moi, dit fièrement Hector.
--Aussi viens-je à toi pour te dire: Frère, nous nous devons l’un à l’autre, car nous porterons un jour le même nom, et il faut que ce nom soit grand et respecté entre tous; tu étais en péril en Écosse, et je suis accouru; maintenant c’est moi que le danger menace. A moi, frère! à moi!
--Je suis prêt, répondit Hector. Que dois je faire?
--J’ai annoncé au roi l’arrivée d’un gentilhomme écossais dont il fera un gentilhomme de la chambre; j’ai sa parole royale que nul, à la cour, ne saura que nous sommes parents;--tu y porteras le nom de ton père adoptif, ce laird écossais qui t’éleva. Ta charge te placera près du roi à toute heure; à toute heure tu pourras l’approcher et veiller sur mes ennemis, qui sapent sourdement mon crédit et ma faveur.
--Et je ferai bonne garde, frère, sois tranquille.
--Le plus acharné de tous est le grand chancelier, et il se nomme don José Déza.
--Bien, et les autres?
--Des autres, deux sont redoutables: le duc d’Albe et don Antonio, le grand inquisiteur.
--Voici des noms à jamais gravés dans ma mémoire.
--Au moindre bruit qui te parviendra, à la moindre crainte qui surgira dans ton esprit, au plus léger froncement de sourcils du roi, quand mon nom sera prononcé devant lui, mets un messager à cheval et envoie-le à Grenade avec cet anneau.
Don Paëz tira une bague de son doigt et la remit à Hector.
--Si le danger est réel, tu m’enverras celui-ci.
Et il lui passa au doigt un second brillant.
--Et s’il est pressant, s’il n’y a ni temps à perdre ni moyen de soutenir la lutte de loin, tu mettras toi-même le pied à l’étrier, tu crèveras dix chevaux en route, et tu arriveras à Grenade. Alors je retournerai près du roi, j’irai me défendre moi-même, et si je suis vainqueur... Oh! s’écria don Paëz, dont l’œil étincela comme l’éclair, si je suis vainqueur! ils verront si les griffes du lion s’émoussent et se brisent, même sur l’airain et sur l’acier? A cheval, Hector! à cheval!
La petite habitation d’Hector renfermait deux chevaux, tous deux nés dans la verte Écosse, ayant brouté dans leur jeunesse les genêts d’or et les bruyères grises des montagnes; animaux dociles, patients, infatigables comme tout ce qui ne naît pas dans les plaines; rapides comme une étincelle du tonnerre et galopant à la crête des précipices et sur le bord des torrents avec la fantastique assurance de ces chevaux-fantômes des ballades de leur pays.
Mary sella l’un d’eux, le plus jeune et le plus fort; il était gris de fer, ses jambes étaient grêles comme les fuseaux de la vieille femme, on eût aisément compté chaque muscle et chaque veine sur son large garrot, et son œil à fleur de tête étincelait comme celui des andalous et des arabes. Hector se mit en selle, prit sa claymore, son plaid et sa carabine à deux canons superposés; il suspendit à son flanc droit la dague et la gourde des chefs de clans, rejeta sur son épaule la cornemuse de chasse, agrafa à son chapeau une plume de geai noire et bleue, qui était celle du clan où il avait passé sa jeunesse--et, ainsi équipé, il siffla ses deux chiens, l’épagneul et le lévrier.
--Tiens, frère, dit-il à don Paëz, emmène l’un des deux, celui que tu voudras, et puis, arrivé à Grenade, renvoie-le-moi.
--Pourquoi cela? demanda don Paëz.
--Parce qu’ainsi il connaîtra la route en te portant l’anneau que tu me confies, bien plus rapidement et surtout plus sûrement qu’un cavalier.
--Tu as raison, fit don Paëz, les chiens valent mieux que les hommes; leur fidélité est à l’abri de l’or... et de l’ambition. Je choisis le lévrier.
Mary se mit à sangloter en voyant partir Hector.
--Ce sera comme mon fils Henry, murmura-t-elle, ils me l’ont tué... et pourtant il devait revenir.
--Je reviendrai, mère nourrice, murmura Hector avec émotion... je reviendrai...
Et comme un pressentiment funeste venait l’assaillir, il poussa son cheval en avant et s’engagea le premier dans le sentier abrupt qui conduisait vers les plaines.
Les deux frères coururent côte à côte pendant deux heures; puis, arrivés aux portes d’un misérable village bâti sur la hauteur, ils s’arrêtèrent un moment.
La route se bifurquait. D’un côté elle remontait vers le nord et gagnait l’Escurial; de l’autre, elle descendait au midi et courait en longs détours vers les fertiles vallées de ce paradis de l’Espagne qu’on nomme le royaume de Grenade.
Hector fit un signe au lévrier, et l’animal docile se plaça devant le cheval de don Paëz.
--Frère, dit alors celui-ci en pressant une dernière fois Hector dans ses bras:--quand dans les corridors de l’Escurial ou de Madrid, tu rencontreras seule une belle et charmante fille, blanche comme du lait d’Écosse, avec de grands yeux noirs comme la plume de ton feutre, une femme comme en rêvent les poètes arabes,--si nul ne t’entend, si nul le voit, approche-toi et dis-lui bien bas:
--L’aimez-vous toujours?
--Enfin! dit Hector tressaillant soudain, tu aimes, frère Paëz, ton cœur de marbre s’est ouvert?
Un sourire glacé passa sur les lèvres de don Paëz.
--Fou! dit-il, est-ce que je puis aimer, moi?
Et don Paëz prononçait ce blasphème sous un étincelant rayon de soleil levant, au penchant d’une colline embaumée, dont chaque arbre fleuri était un orchestre, où, musiciens du roi des cieux, les oiseaux chantaient un hymne d’amour; devant une fontaine ombragée d’un sycomore et sous les rameaux duquel deux jeunes filles du village s’étaient assises, les bras arrondis sur leur alcaraza, pour deviser tout bas de deux beaux muletiers qui reviendraient le lendemain des plaines d’Andalousie avec des tissus mauresques, des étoffes et quelques-uns de ces romanceros aux sons desquels les mules marchent gravement et cadencent leurs pas.
--Impie! murmura Hector, tu ne l’aimes pas, et cependant...
Hector hésita.
--Cependant? demanda don Paëz.
--Et cependant, tu veux savoir si elle t’aime toujours...
--Oui, fit don Paëz; mais sais-tu quel nom elle porte?
Il se pencha sur le cou de son cheval, et effleurant de ses lèvres l’oreille d’Hector:
--Elle se nomme dona Juanita, infante d’Espagne.
--Imprudent! fit Hector qui tressaillit.
--Bah! répondit don Paëz, l’audace est le talisman des ambitieux; oser, c’est pouvoir!
Et il fit de la main un geste d’adieu à son frère, siffla le lévrier et lança son cheval au galop sur la route de Grenade, dont les cailloux grincèrent et jetèrent des myriades d’étincelles.
Don Paëz courut toute la journée sous ce soleil ardent de l’Espagne qui terrasse les plus énergiques natures et les accable de son poids.
La sueur ruisselait de son front, son cheval était mourant de fatigue,--mais l’orgueilleux don Paëz avait hâte d’arriver et de se convaincre, en présence de ce faubourg mesquin qu’on avait décoré pour lui du nom de gouvernement, de l’étendue de sa disgrâce pour la regarder en face et la dominer.
Don Paëz n’était pas un de ces cœurs pusillanimes qui fuient le malheur ou le danger; il allait au contraire au-devant d’eux, et les mesurait avec un calme superbe.
Vers le soir, cependant, après une halte de quelques minutes à une posada, dans laquelle lui et son Maure changèrent de chevaux et où ils prirent un frugal repas,--don Paëz modéra son allure et se mit à réfléchir.
Quand don Paëz réfléchissait, il laissait volontiers flotter la bride sur le cou de son cheval et parfois même lui permettait d’arracher un rameau vert aux arbres de la route ou de brouter une touffe d’herbes.
Il cheminait alors dans une plaine déserte malgré sa fertilité et sa luxuriante végétation, une plaine se déroulant en long boyau entre deux chaînes de montagnes boisées, au flanc desquelles paraissaient, épars çà et là, un troupeau de moutons blancs ou fauves dont les clochettes tintaient au loin, et un vieux pâtre, fièrement drapé dans ses haillons, debout sur une roche grise, chantant d’une voix grave et sonore un romancero des rois mauresques, les maîtres du passé, les proscrits du présent, et toujours les héros de ce peuple de poètes qui a inventé les balcons, les guitares et les sérénades.
Le soleil avait émoussé ses rayons; la brise du soir s’était levée embaumée et tiède; les orangers et les grenadiers secouaient leurs panaches à son souffle, et des nuées d’oiseaux bavards, de merles siffleurs et de perdrix rouges, s’enlevaient, au passage du cavalier, des broussailles et des genêts voisins, fuyant à tire d’ailes la présence de l’homme.
Alors don Paëz laissa quelques minutes ses projets d’ambition s’assoupir dans son esprit inquiet,--il s’abandonna à ce calme grandiose et poétique du paysage qu’il parcourait, et involontairement il songea à ce mot _impie_ que lui avait jeté Hector, le matin, quand il niait et raillait l’amour. Il se laissa bercer ainsi par les doux soupirs du vent, le chant des oiseaux et ces mille bruits confus qui s’élèvent des champs au déclin du jour, admirant, comme à son insu, les riches teintes de l’horizon, et ces accidents infinis de forme et de couleur que le soleil couchant sème dans le ciel et sur les collines lointaines.
Et alors, peut-être, se prit-il à penser que les plus nobles, les plus orgueilleuses ambitions humaines n’excitaient qu’un sourire de mépris de cet artiste sublime, de ce poète des poètes, de ce roi des rois qu’on nomme Dieu,--tandis qu’un rayon d’amour pur et vrai, un de ces élans du cœur comme n’en ont plus ces hommes que l’ambition ronge et mord éternellement, trouveraient grâce devant son dédain.
Aimer une femme!
Don Paëz pesa ces trois mots quelques minutes, et il répondit enfin par ceux-ci:
--Aimer, qui? Serait-ce l’infante, cette naïve enfant qui avait enlacé son cou de ses bras d’albâtre avec la spontanéité candide de la passion?
--Bah! se répondit-il on n’aime pas la femme dont on veut faire un marchepied à son ambition.
Serait-ce cette gitana. Bohémienne couverte d’oripeaux, devant laquelle des bandits s’inclinaient avec respect, dont la voix avait un charme magnétique, fascinateur, inexplicable; sous le regard de laquelle on baissait involontairement les yeux, et qui, malgré sa condition misérable et son luxe d’emprunt, l’avait fait tressaillir, lui, don Paëz, le cœur de marbre?
--Peut-être, se dit-il au milieu de sa rêverie.
Et il se souvint que toute Bohémienne qu’elle pût être, elle était femme, et qu’il l’avait presque outragée... Il se souvint encore qu’elle ne s’était point montrée courroucée de la dureté de ses paroles; que plus d’une fois, au contraire, l’oppression de son sein, le timbre tremblant de sa voix, l’avait averti qu’elle souffrait en silence...
Don Paëz en était là de ses réflexions quand le site, changeant tout à coup à ses yeux, les interrompit un moment.
Il entrait dans une sauvage vallée, déserte en apparence comme la plaine qu’il abandonnait, mais en réalité, remplie d’une population mystérieuse et presque invisible, dont il devina bientôt la présence à certains mouvements qui se firent dans les touffes voisines, à des coups de sifflet lointains qui se croisèrent dans l’espace.
Mais don Paëz était brave,--il se contenta de visiter les amorces de ses pistolets et de recommander la même précaution à son Maure.
A mesure que les brumes du soir tombaient sur la vallée de plus en plus étroite et sauvage, il semblait à don Paëz que des ombres se mouvaient imperceptiblement sur les rochers voisins et, enfin, au moment où la nuit arriva tout à fait et jeta son humide manteau sur les épaules calcinées des montagnes, plusieurs pâtres descendirent de toutes parts dans la vallée et se placèrent bientôt sur la route du cavalier, semblant lui défendre de passer outre.
--Oh! oh! dit don Paëz à voix basse, voici des pâtres qui ont des mines bien sombres et qui ne me paraissent pas savoir le moindre romancero. Essayons de dérider leur front nuageux. Et il retira ses pistolets de leurs fontes et passa la bride à son bras.
--Holà! cria-t-il, quand la tête de son cheval toucha presque la poitrine de ces pâtres étranges, holà! mes maîtres; place, au nom du roi!
--De quel roi? demanda l’un d’eux.
--Du roi d’Espagne, corbleu!
--Lequel? demandèrent-ils encore.
Don Paëz éclata de rire:
--Je ne sache pas, dit-il qu’il y en ait deux.
--Pardon, répliqua celui qui avait pris la parole le premier, il y a le roi de Castille, de Navarre et d’Aragon qui se nomme Philippe II...
--Et l’autre?
--L’autre est le roi de Grenade.
--Boabdil, peut-être, ricana don Paëz; et vous êtes sans doute les fantômes des Abencerrages, qui furent décapités dans la fameuse cour des Lions, au palais de l’Alhambra, et dont les têtes sanglantes roulèrent dans le bassin de marbre?