Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)
Part 5
A mesure qu’il approchait de la torche, don Paëz distinguait plus aisément les objets d’alentour; et bientôt il aperçut, au bout du souterrain, plusieurs hommes environnant une table et occupés à jouer aux dés.
A l’arrivée des nouveaux venus ces hommes se levèrent avec empressement, et l’un d’eux cria:
--Holà! gitanos, quelle aubaine avez-vous?
--Une infante d’Espagne!
Un murmure de joie courut parmi les Bohémiens, qui abandonnèrent leurs dés et se groupèrent en tumulte auprès de l’infante, qu’on déposa sur la table et dont on ne s’occupa point davantage.
--Il faut appeler _Madame_, dit le chef des gitanos.
--Madame a fait défendre sa porte.
--Cordieu! même pour une infante.
--Hum! firent quelques-uns.
Et, tandis qu’on hésitait, les regards de plusieurs tombèrent sur don Paëz.
--Et celui-là, quel est-il? demanda-t-on.
--Celui-là? fit le chef en riant, c’est le colonel des gardes, messire don Paëz.
--Oh! oh! le favori du roi?
--Précisément, mes maîtres.
--Eh bien, faut-il prévenir Madame?
--Sangdieu! fit don Paëz impatienté et rompant le morne silence qu’il avait gardé jusque-là, votre maîtresse est donc une bien grande dame qu’elle ne puisse interrompre ses occupations pour recevoir une infante d’Espagne!...
Don Paëz achevait à peine qu’un pan de mur s’ouvrit absolument de la même manière que le bloc de roche qui avait mis à découvert l’escalier souterrain, et le gentilhomme aperçut au travers une petite pièce de forme octogone, tendue de soie, décorée avec luxe et dans le goût oriental, vivement éclairée par d’énormes candélabres de bronze, dans lesquels brûlait la cire la plus pure qu’on eût jamais recueillie dans les gorges des Alpunares ou sur les coteaux de Grenade.
Une femme parut sur le seuil de cet étrange boudoir, et don Paëz l’ayant envisagée, la trouva si admirablement belle qu’il poussa un cri d’admiration.
Cette femme qui se présentait ainsi inopinément aux yeux de don Paëz n’était point une de ces affreuses bohémiennes que la tradition nous représente lisant dans la main des jeunes filles et leur prédisant l’avenir; ce n’était pas non plus cette créature folâtre et sautillante, belle, mutine, rieuse, comme celles des tableaux de Giraud et de Desbarolles, c’était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au front sérieux, presque sévère, au profil correct et pur du type oriental, au grand œil noir qui fascinait plus qu’il ne séduisait peut-être.
Entre la beauté de cette femme et celle de l’infante, il y avait un abîme de passions et de sombres douleurs.
L’infante était la jeune fille naïve, traduisant en larmes perlées les premières et mystérieuses émotions de son cœur. Cette femme était la statue vivante de la passion assombrie par la jalousie, dominée parfois par un but inconnu vers lequel elle devait marcher sans relâche.
Si cette femme n’avait point encore souffert ces tortures sans nom que l’amour enfonce au cœur des femmes, le doigt de la fatalité avait du moins écrit sur son front qu’elle les endurerait un jour.
Don Paëz, le blasé et le sceptique, don Paëz l’ambitieux, qui se servait de l’amour comme d’un marchepied, don Paëz qui jouait avec la candide passion d’une fille de roi, baissa involontairement les yeux sous l’ardent regard de cette femme, et il se sentit saisi d’un trouble inconnu.
La Bohémienne, car c’en était une, à coup sûr, à en juger par sa robe de velours noir, sa résille enfermant à grand’peine une chevelure abondante et d’un noir de jais, son corsage écarlate et ses bas de même couleur--la Bohémienne, disons-nous, s’arrêta une minute sur le seuil, promena son œil perçant sur les dix ou douze hommes groupés autour de la table, l’arrêta une seconde sur la jeune princesse évanouie, puis le reporta sur don Paëz qui, malgré ses liens, conservait sa fière attitude, et l’y arrêta longtemps.
Don Paëz, troublé d’abord, se remit bientôt de son émotion inexpliquée, et soutint le regard de la Bohémienne avec assurance.
Alors, celle-ci baissa les yeux à son tour, rougit imperceptiblement, puis, s’adressant à celui qui s’était emparé de l’infante:
--Hammed, dit-elle, te voilà bien joyeux, n’est-ce pas, d’avoir fait une prise aussi importante?
--Oui, _Madame_, répondit le gitano avec respect.
--Et tu comptes avoir ta part de la rançon?
--Comme c’est mon droit, répondit Hammed.
--Tu te trompes, Hammed...
Le gitano recula, interrogea la Bohémienne du regard, mais n’osa ouvrir la bouche.
--Tiens, fit un autre, plus hardi, pourquoi donc?
--Parce que nous préférons l’infante à une rançon.
Il y eut un murmure d’étonnement parmi les Bohémiens, et don Paëz lui-même haussa les épaules et grommela:
--Quelle charmante plaisanterie!
La Bohémienne leva de nouveau les yeux sur lui.
--Et savez-vous, reprit-elle, sans cesser de regarder le gentilhomme, mais s’adressant toujours aux gitanos, et savez-vous pourquoi nous garderons l’infante sans demander de rançon?
--La garder, et pourquoi? murmurèrent les bandits.
--Parce que les Maures, hier encore, étaient des esclaves persécutés, à qui il était permis de voler leurs persécuteurs--et qu’ils seront demain un peuple libre, ayant un roi, reprenant les mœurs et les coutumes de ses pères, et déclarant ouvertement la guerre à ses oppresseurs.
Don Paëz tressaillit et regarda la Bohémienne avec attention.
--Or, poursuivit la Bohémienne, la guerre déclarée par les Maures aux Espagnols, l’infante nous devient un ôtage précieux que nous pourrons échanger ou faire valoir convenablement.
--C’est juste, murmura Hammed. Mais j’aurais préféré les doublons du roi Philippe.
La Bohémienne lui jeta un regard de mépris:
--Vous voilà bien tous, dit-elle, Maures dégénérés, qui n’avez conservé de vos ancêtres que le nom. Vos frères ont courbé le front sous le joug, ils sont devenus artisans et cultivateurs; vous, plus fiers, plus indépendants, vous vous êtes réfugiés dans les montagnes; vous avez, sous le nom de Bohémiens, fait à vos oppresseurs une guerre de brigandages et de rapines, et cette guerre vous a plu si fort, elle a si bien flatté vos instincts pervers, que le jour où il faut arborer un drapeau et combattre, non plus comme des bandits, mais comme des chevaliers, vous hochez la tête et regrettez votre profession de voleurs!
* * * * *
Un sourd murmure de désapprobation à l’endroit d’Hammed se fit entendre, et les gitanos s’inclinèrent devant la Bohémienne avec ce respect que les peuplades orientales accordent à ceux qui parlent bien.
--Quant à ce gentilhomme, continua la Bohémienne, désignant du doigt don Paëz, nous allons lui rendre la liberté sans rançon.
--Pourquoi? firent les gitanos surpris.
--Parce que, répondit-elle, il est le seul gentilhomme de la cour d’Espagne qui ait appuyé, hier soir, le marquis de Mondéjar, défendant les Maures au jeu du roi.
--Sangdieu! murmura don Paëz, ce n’est donc pas un vain bruit qui court, et les Bohémiennes sont donc de race mauresque?
--Quelques-unes, messire don Paëz, répondit la gitana, en le regardant fièrement.
Puis, se tournant vers Hammed qui murmurait dans son coin:
--Coupe les liens du sire don Paëz, dit-elle, il est libre.
Hammed obéit.
--Tout ceci est parfaitement inutile, fit le gentilhomme avec calme, je veux demeurer prisonnier.
--Tu veux demeurer prisonnier! s’écria la gitana avec un mouvement de joie.
--Oui, répliqua don Paëz, je ne m’en retournerai certes pas à la cour d’Espagne sans l’infante: puisque j’ai été pris avec elle, elle sera libre avec moi ou je partagerai sa captivité.
La Bohémienne était devenue soucieuse et fronçait le sourcil:
--Viens avec moi, dit-elle, je veux te parler sans témoins.
Elle lui prit la main, et don Paëz frissonna au contact de cette main qui pressait la sienne; elle l’entraîna; il la suivit sans résistance.
Sur le seuil du boudoir, elle dit aux gitanos:
--Faites respirer des sels à l’infante; voici bien longtemps que dure son évanouissement, et il n’est pas convenable qu’une fille d’Espagne soit aussi mal soignée par des Maures.
Puis elle poussa don Paëz dans sa mystérieuse retraite; le pan du mur s’abaissa, et ils se trouvèrent seuls.
--Don Paëz, dit-elle alors, tu es ambitieux, n’est-ce pas?
Don Paëz tressaillit.
--Qui vous a dit cela? fit-il.
--Tu veux être gendre de roi.
Don Paëz bondit et s’écria:
--Comment savez vous mon secret?
--Qu’importe! si je le sais.
--Et... le sachant, reprit don Paëz qui retrouva son humeur altière et fougueuse, comment oses-tu, Bohémienne, me le dire à moi-même?
--Ah! fi! don Paëz, murmura la gitana avec un accent de dédain glacé; je suis une femme, il me semble...
--C’est vrai, et je vous demande pardon, madame.
--Je connais donc votre secret, don Paëz, mais je sais aussi que les plus grands projets rencontrent une imperceptible pierre d’achoppement qui les fait avorter.
Don Paëz parut inquiet.
--Aimes-tu l’infante? don Paëz?
--Non, de par Dieu! l’amour est l’ennemi de l’ambition.
--Et laquelle de ces deux passions, l’ambition ou l’amour, conduit au bonheur, selon toi?
Don Paëz haussa les épaules.
--Pour être heureux, il suffit de croire qu’on l’est en effet, fit-il avec un dédaigneux sourire. Qu’importe le talisman!
Un éclair passa dans les yeux de la gitana; elle prit la main de don Paëz et le fit asseoir auprès d’elle sur des coussins lamés d’or.
--Pauvre insensé! dit-elle avec douceur, un regard, un mot d’amour d’une femme valent peut-être mille fois mieux que cette puissance après laquelle tu cours...
Et la voix de la gitana était fascinatrice, et don Paëz en était ému malgré lui.
--Tu ne me réponds pas, don Paëz, reprit-elle.
Don Paëz sentit sa raison chanceler au bruit magique de cette voix; il fit un violent effort, rompit le charme qui l’enlaçait, et s’écria avec un éclat de rire sardonique:
--Est-ce que tu parlerais pour toi, sorcière maudite?
L’œil de la Bohémienne s’alluma de colère; elle regarda don Paëz avec mépris, puis se leva froidement et lui dit:
--Messire don Paëz vous êtes libre, et vous pouvez vous retirer.
--Je crois vous avoir dit, madame, répondit le colonel des gardes avec un ton plus respectueux, qu’il m’était impossible de retourner à l’Escurial sans l’infante. Mon honneur en souffrirait grand dommage.
La Bohémienne hésita:
--Eh bien! dit-elle tout à coup en tirant un anneau de son doigt, regardez bien cette bague; sur le chaton est écrit un mot arabe, qui signifie _serment_...
--Après? dit don Paëz.
--Si un jour, demain ou dans dix ans, un inconnu se présentait à vous en quelque lieu que vous fussiez, et vous dît: Je suis prisonnier, vous allez me rendre la liberté; ne me demandez ni quel est mon désir, mon crime ou mon but. Je me présente chez vous et je vous somme, en vous montrant cette bague, de me faire conduire, moi et les deux personnes qui m’accompagnent, en tel lieu que je vous désignerai?
--Diable! fit don Paëz, ceci pourrait devenir gênant en temps de guerre.
--A ce prix, ajouta la bohémienne, quand tu m’auras engagé ton honneur de gentilhomme, l’infante pourra te suivre et retourner avec toi à l’Escurial.
--Est-ce tout ce que vous me demandez?
--Je te demande en outre le silence le plus absolu sur ce qui vient de se passer ici et, si l’infante n’est point revenue à elle avant qu’elle sorte du souterrain, elle ignorera qu’on l’a conduite en ce lieu avec toi; si elle a repris ses sens, eh bien! tu lui recommanderas la discrétion... elle t’aime...
Et la gitana prononça ce mot avec un accent de douleur.
--Elle t’aime... reprit-elle, elle t’obéira...
--Comme ces mots te coûtent à prononcer! gitana, fit don Paëz avec douceur.
Mais elle lui montra le mur qui se rouvrait:
--Va-t’en, dit-elle, tu es libre; emmène l’infante.
L’infante était toujours évanouie.
Le grand air, quelques gouttes d’eau fraîche répandues sur son visage l’eussent ranimée bien mieux que la chaude atmosphère des souterrains.
--Allons, dit la gitana avec intérêt, prends l’infante dans tes bras, don Paëz, et va-t’en.
Don Paëz obéit.
--Conduisez-les jusqu’à la porte du souterrain, continua-t-elle s’adressant à l’un des Bohémiens.
La voix de la gitana tremblait d’émotion, son regard ne brillait plus de courroux, elle avait les yeux baissés.
Don Paëz remarqua son trouble, et lui dit à voix basse en s’éloignant:
--Je te jure de remplir scrupuleusement les conditions que tu m’as faites en me rendant la liberté.
--J’y compte, murmura-t-elle sans lever les yeux.
--Singulière femme! pensa le cavalier en s’éloignant.
Quand il eut fait dix pas, précédé et éclairé par deux guides, il entendit quelques murmures derrière lui. C’étaient les Bohémiens qui trouvaient étrange que celle qu’ils nommaient _Madame_ renvoyât ainsi l’infante après avoir annoncé qu’elle la garderait en ôtage.
--Je vous ordonne de vous taire! leur dit-elle d’un ton impérieux.
Et les murmures s’éteignant soudain, don Paëz put juger de l’ascendant qu’elle avait sur ces hommes; et, comme tout sceptique qu’il pût être, il vivait en un siècle où la magie ne manquait ni d’adorateurs ni de croyants, il se prit à penser que la gitana était bien réellement sorcière.
Les deux Bohémiens conduisirent don Paëz jusqu’à l’issue du souterrain, où les chevaux étaient encore attachés à un arbre.
Puis ils le saluèrent sans mot dire, et le bloc entr’ouvert se referma lentement sur eux.
Don Paëz chercha des yeux une source, un filet d’eau où il pût tremper son mouchoir et en humecter le front pâle de la jeune fille; partout autour de lui le sol était aride, brûlé du soleil, et il était loin de cette fontaine suintant au travers des rochers et auprès de laquelle les gitanos l’avaient surpris et terrassé.
Les forces du gentilhomme étaient épuisées par la lutte physique soutenue d’abord contre le monstre, ensuite contre les Bohémiens, et par les angoisses morales qu’il venait d’éprouver. Il n’eut point le courage de transporter l’infante au bord de la fontaine, mais il songea que l’air et la rapidité de la course allaient avoir un résultat plus efficace que les soins insuffisants qu’il essayerait de lui prodiguer.
Il sauta donc en selle sur le cheval de l’infante, abandonnant le sien, plaça la jeune fille devant lui et piqua des deux.
Le cheval s’élança au galop sur la pente rapide de la forêt.
Don Paëz devait se hâter, du reste. Il était plus de midi quand il avait rejoint la meute, combattu les deux ours, et fait si fâcheuse rencontre des Maures vagabonds. Il avait passé près de deux heures, soit en route avec eux, soit sous leur garde dans le souterrain. Au moment où il mit le pied à l’étrier pour regagner l’Escurial, le soleil, déclinant à l’horizon, amortissait ses derniers rayons dans les brumes épaisses du soir.
Don Paëz avait près de six lieues à faire pour atteindre la plaine que domine l’Escurial, et il ne pourrait rejoindre la chasse, quoi qu’il fît.
Toutes ces réflexions mirent l’aiguillon au cœur du fier jeune homme et il lança sa fringante monture à travers ravins et précipices.
Cette course insensée ranima l’infante; elle ouvrit les yeux, poussa un nouveau cri et se crut un moment le jouet d’un rêve étrange où le fantôme de don Paëz, mort pour elle, l’emportait aux enfers sur un cheval fantastique.
On devait être inquiet de la princesse; le roi envoyait sans doute déjà dans toutes les directions... Peut-être ses ennemis à lui, don Paëz, commentaient-ils déjà son absence...
Et alors, comme les morts ne sont plus soumis aux convenances qui régissent les vivants, elle oublia les lois inflexibles de l’étiquette, les leçons sévères de la camérera-mayor; et soit frayeur, soit élan d’amour, elle passa ses bras au cou de don Paëz et l’enlaça étroitement. Ce fut une course vagabonde et charmante, une féerie arabe, que ce trajet à travers monts et vaux, accompli sur un cheval qui paraissait avoir des ailes, par cet homme et cette femme, beaux tous deux, jeunes tous deux, semblant avoir devant eux l’avenir qui rendrait l’heure présente éternelle.
Malheureusement cette femme était princesse, cet homme était un simple cavalier et le rêve se brisa aux portes de l’Escurial.
La nuit était venue, obscure; le palais était illuminé comme pour une fête, le cor résonnait, et dans toutes les directions, plaines ou collines environnantes, passaient au galop, phares éblouissants dans les ténèbres, des cavaliers portant des torches et cherchant la fille du roi.
--La voilà! s’écrièrent cent voix, au moment où le cheval ruisselant franchit le pont-levis.
--Escortée par don Paëz, ajouta une voix moqueuse qui fit tressaillir le colonel des gardes.
Cette voix, c’était celle du chancelier Déza, son ennemi mortel.
CHAPITRE SEPTIÈME
VII
Don Paëz frissonna involontairement en entendant l’insinuation du chancelier; mais l’infante sauta lestement à terre et saluant d’un geste les courtisans accourus et courbés sur son passage, elle leur montra don Paëz et leur dit avec cette assurance que les femmes les plus timides possèdent aux heures critiques:
--Messieurs, voici mon sauveur!
Et comme on se regardait étonné, elle poursuivit:
--Don Paëz a tué de sa main, l’un d’un coup de pistolet, l’autre d’un coup de poignard, et après une lutte corps à corps au bord d’un précipice, deux ours qui n’auraient pas dédaigné de déchirer à belles dents une infante d’Espagne.
Ce mot fut dit avec un calme apparent qui déguisait mal un reste de frayeur; le ton de l’infante avait un cachet de vérité dont nul ne douta; on cria: _Vive dona Juanita!_ on la porta en triomphe chez le roi, qui venait d’être pris d’un accès de goutte.
En même temps on se pressait autour de don Paëz; on le flattait, on le complimentait, et, plus rassuré, don Paëz saluait le chancelier d’un sourire dédaigneux et moqueur.
Les gardes, qui adoraient leur colonel; les pages, qui l’aimaient pour sa munificence et son luxe élégant, qui contrastait avec l’avarice sordide du chancelier, son rival dans la faveur royale, chantaient bien haut ses louanges et son courage, à travers les salles et les corridors qu’il traversait sur les pas de l’infante.
Le roi avait été averti du retour de la jeune princesse; il en connaissait déjà tous les détails bien en avant qu’elle arrivât jusqu’à lui, suivie et presque portée par la foule.
Quand elle parut sur le seuil de la chambre royale, malgré son état souffrant, le roi se leva, alla vers elle et la pressa tendrement dans ses bras, tandis que le chancelier rejoignait le grand inquisiteur et le duc d’Albe, placés derrière le fauteuil de Philippe II.
L’infante raconta alors à son père les péripéties du drame auquel elle avait assisté et dont le colonel Paëz était le héros; elle le fit même avec une volubilité, un enthousiasme tels, que le chancelier, inquiet déjà, en tressaillit de joie et dit tout bas au duc d’Albe:
--L’infante nous sert à merveille.
Le roi écouta gravement le récit de sa fille, puis se tourna vers don Paëz et lui dit:
--Messire Paëz, venez baiser notre main royale. Nous vous remercions en notre nom et au nom de nos sujets.
La joie et l’orgueil brillèrent sur le front du colonel des gardes; il s’avança la tête haute, jetant un superbe regard au chancelier, mit un genou en terre et baisa la main du roi.
--Messire don Paëz, continua le roi, vous êtes notre favori et nous vous aimons à l’égal de nos plus chers sujets, bien que de votre propre aveu vous soyez étranger à notre royaume d’Espagne; pour vous donner une preuve nouvelle de notre gratitude et de notre confiance, nous vous octroyons un gouvernement.
Don Paëz tressaillit et s’inclina frémissant; le chancelier devint livide et jeta au duc d’Albe un regard effaré.
--Le marquis de Mondéjar, poursuivit le roi est parti ce matin pour Grenade, dont il est vice-roi;--vous l’allez rejoindre, nous vous nommons gouverneur de l’Albaïzin, cette ville turbulente que les eaux du Duero ont peine à séparer des terrasses de l’Alhambra.
Don Paëz pâlit: cette faveur, qui l’avait d’abord fait tressaillir d’orgueil, n’était plus qu’une disgrâce. Gouverneur d’un faubourg de Grenade, sous les ordres immédiats d’un autre officier, lui, le colonel-général des gardes, le favori du roi! C’était une dérision amère, si amère, qu’il crut à une plaisanterie et regarda le roi.
Mais le roi était froid et sérieux comme s’il eût été en conseil de ministres.
Le duc d’Albe et le chancelier échangèrent un sourire; le visage du grand inquisiteur redevint calme et souriant, de pâle et contracté qu’il était.
Il y eut un mouvement de stupéfaction parmi les courtisans; on ne comprenait rien à cette disgrâce.
--Sire, dit alors don Paëz un moment interdit, et retrouvant enfin l’usage de sa langue, l’Albaïzin est donc un gouvernement bien important, que vous l’octroyez au colonel-général de vos gardes, de préférence à un simple capitaine de gendarmes ou de lansquenets?
--Très peu en apparence, beaucoup en réalité, ami Paëz, répondit le roi avec calme.
--Vraiment, sire? fit don Paëz pâle de colère.
--Messire don Paëz, poursuivit le roi, il y aura peut-être un soulèvement d’ici à quelques jours, en notre beau royaume de Grenade, et alors vous aurez pour mission de bombarder, du haut des tours de l’Albaïzin, les colonnes et les jardins de l’Alhambra...
Don Paëz tressaillit et releva la tête:
--En ce cas, dit-il, j’accepte la mission que me confie Votre Majesté.
--En vérité? fit le roi, et sans cela vous l’eussiez refusée?
--Peut-être... sire.
Le roi se mordit les lèvres, mais au lieu d’éclater, ainsi que cela lui arrivait souvent, après un mot impertinent, il se contenta de sourire et répondit:
--Tu es donc fier, ami Paëz?
--On doit l’être, quand on a l’honneur de servir Votre Majesté.
Le roi frappa amicalement sur l’épaule de son favori, geste qui impressionna désagréablement ses rivaux; puis il fit un signe et demanda qu’on le laissât seul avec son colonel des gardes.
La chambre royale fut évacuée sur-le-champ; une fois seul avec Paëz, le roi dit au colonel des gardes:
--Ami Paëz! je te disais ce matin que tu avais de grands ennemis à ma cour.
--Qu’importe! si j’ai l’amitié de Votre Majesté.
--Tu l’as. Cependant il court d’étranges bruits sur vous. On dit que vous êtes ambitieux...
Le favori pâlit et regarda le roi avec inquiétude.
--Et que, poursuivit Philippe II, non-seulement vous désirez arriver aux premiers emplois du royaume, mais encore...
Le roi s’arrêta et se prit à rire.
--Mais encore, sire? insista don Paëz.
--Oh! ceci est burlesque, ami Paëz, et il faut que le chancelier soit fort ton ennemi...
--Sire, s’écria don Paëz, qui maître de lui, comprenait combien le terrain devenait glissant, je ne consens à savoir quelle accusation le chancelier porte contre moi, que si vous m’autorisez à lui planter, en champ-clos, la lame de mon épée dans la gorge.
--Tout beau! mon maître, j’ai besoin de mon chancelier.
--Eh bien! sire, en ce cas, voyez si mes services passés, si mon dévoûment et ma fidélité ne sont point assez forts pour me garantir de quelque accusation infâme;--et puis, si vous croyez messire don José Déza plus que vous ne croyez votre cœur et vos yeux, sire, envoyez-moi à l’échafaud ou au bûcher, mais ne me dites point de quoi le lâche m’accuse, car, malgré mon respect pour Votre Majesté...
--Eh bien! vois-tu, ami Paëz, interrompit le roi avec bonhomie, je ne veux pas t’attrister davantage, mais il est nécessaire que tu t’éloignes quelques mois de notre cour. Je sais que les Maures vont se révolter, et j’en suis satisfait, ce sera le moyen de les écraser une fois pour toutes, et de ne plus entendre les criailleries du grand inquisiteur, de mon chancelier et de tant d’autres. Dieu! fit le roi avec un soupir d’ennui, comme ces gens-là sont fatigants, et que je les ferais bien bien brûler si je n’en avais si grand besoin!
--Votre Majesté, dit charitablement don Paëz, ne pourrait-elle pas trouver un moyen convenable de les remplacer?
Un large sourire épanouit le visage sombre de Philippe II.
--Tu as de l’esprit comme le roitelet de Navarre.
--Merci, sire.