Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)
Part 4
Elle babillait, railleuse et coquette, gourmandait la camérera-mayor, qui lui faisait respectueusement observer qu’elle devait être plus réservée dans son langage et dans son maintien, impatientant son cheval qui bondissait et se cabrait à demi sous sa cravache, et souriant parfois d’un air mutin à don Paëz, qui caracolait auprès d’elle avec l’élégance et l’habileté d’un écuyer consommé.
Autour du roi, au contraire, la conversation avait pris une couleur sombre et sérieuse comme le front du monarque. Deux hommes attaquaient les Maures avec la violence du fanatisme et de la haine, renversant, détruisant un à un les derniers scrupules de ce terrible maître qu’on nommait Philippe II.
Au moment où le brillant cortège entrait dans la gorge désignée pour le rendez-vous de chasse, le roi, à demi vaincu, se tourna vers le marquis de Mondéjar, qui chevauchait à dix pas, échangeant des réponses insignifiantes avec le grand inquisiteur, et l’appelant d’un signe:
--Marquis, dit-il, je me faisais un plaisir véritable de chasser avec vous aujourd’hui, car vous êtes un excellent veneur, plein d’ardeur et d’expérience...
Le marquis laissa échapper un geste d’étonnement, et regarda le roi.
--Mais, poursuivit Philippe II, il me vient en mémoire que vous êtes gouverneur de Grenade.
--En effet, sire, balbutia le marquis.
--Et savez-vous, marquis, qu’un gouvernement sans gouverneur est bien mal gouverné?
Le marquis tressaillit et fronça le sourcil.
--Aussi bien, j’ai réfléchi qu’il pouvait, d’un moment à l’autre, nous advenir de fâcheuses affaires dans notre royaume de Grenade, et qu’il était tout à fait convenable qu’au lieu de perdre votre temps à courre le sanglier et l’ours en notre compagnie, vous piquiez des deux et retourniez a l’Alhambra.
--Sire, répondit le marquis d’une voix respectueuse mais ferme, comme il convient à un vieux soldat, ceci ressemble fort à une disgrâce...
--Une disgrâce! mon vieux capitaine, fit le roi avec bonhomie! par saint Jacques de Compostelle! je n’y songe pas. Retourne à Grenade, je t’y enverrai bientôt mes instructions.
Le marquis s’inclina sans mot dire, tourna bride et quitta le cortége; à quelques pas, il jeta un regard en arrière et l’arrêta sur le roi, autour duquel se pressaient le duc d’Albe, le chancelier et le grand inquisiteur.
--Mon Dieu! dit-il avec émotion, les Maures sont perdus! fasse le ciel que mon honneur sorte sauf de la lutte qui va s’engager!
Pendant ce temps le grand inquisiteur disait au chancelier:
--C’est un grand malheur que Mondéjar soit gouverneur de Grenade.
--Pourquoi cela, monseigneur?
--Parce que les Maures seront protégés par lui, quoiqu’il arrive.
--Tant mieux! répondit le chancelier, nous l’accuserons de tiédeur, on le rappellera et nous enverrons le duc d’Albe à Grenade.
Un éclair passa dans les yeux du grand inquisiteur.
--Vous avez raison, dit-il.
--Et puis, continua le chancelier, le marquis Mondéjar nous gênait ici; il était tout dévoué à don Paëz, et il nous faut perdre celui-ci dans l’esprit du roi.
--Ce sera fort difficile, chancelier.
--Vous croyez? murmura flegmatiquement don José Déza.
Et en ce moment le _lancer_ fut sonné sous le couvert, les chiens découplés s’élancèrent, en hurlant, sur la brisée, et les plus ardents des veneurs, sans attendre le roi, emportés par cette indomptable passion que les sons du cor allument et excitent chez certains chasseurs d’élite, mirent leurs chevaux au galop et suivirent les chiens.
A leur tête, on voyait courir l’infante, dont le cheval ardent laissait déjà derrière lui presque tous les autres. Mais un cavalier la suivait de près et galopa bientôt à ses côtés; c’était don Paëz.
--Tenez, dit le chancelier Déza en étendant sa cravache dans leur direction, regardez!
--Eh bien? demanda le grand inquisiteur.
--Mais, dit le chancelier avec un méchant sourire, je trouve maître don Paëz, simple gentilhomme et de naissance plus qu’obscure, assez hardi de suivre d’aussi près une infante d’Espagne, qui fait, du reste, assez peu de cas des grands seigneurs de la cour, en priant un aventurier de lui tenir l’étrier.
Le grand inquisiteur fit un mouvement d’inquiétude:
--Savez-vous, dit-il, qu’on joue sa tête à de pareilles accusations?
--Bah! répondit le chancelier, un courtisan n’expose sa tête que lorsqu’il est un imbécile ou un honnête homme... et je ne suis ni l’un ni l’autre.
--Moi, répondit le grand inquisiteur avec un sourire glacé, je ne suis pas courtisan, chancelier, et bien que je haïsse don Paëz autant que vous le haïssez, je ne vous suivrai pas sur un chemin glissant.
--Je ferai la besogne tout seul, soyez tranquille. Et puis du reste qui sait...
Le chancelier s’arrêta, craignant d’exprimer indiscrètement toute sa pensée.
--Achevez! insista le grand inquisiteur, en attachant sur lui un regard profond.
--Qui sait, murmura tout bas le chancelier, si ce serait vraiment une calomnie et si l’infante...
--Oh! dit le grand inquisiteur avec colère, pour l’honneur des Espagnes, silence, monsieur, taisez-vous!
--Eh bien! messieurs, cria le roi, interrompant sa conversation avec le duc d’Albe, nous ne chassons pas, ce me semble; pourtant la bête est sur pied.
La vallée où la chasse venait de s’engager était une gorge tortueuse et profonde, encaissée parmi des rochers escarpés, recélant mainte caverne dans leurs flancs grisâtres, boisée de taillis rabougris et serrés, au travers desquels serpentaient plusieurs sentiers se croisant, se rejoignant et se séparant ensuite comme les dédales d’un labyrinthe.
Les voix des chiens, les sons du cor y trouvaient un magnifique et retentissant écho. Bientôt voix et sons se dispersèrent, et on les entendit simultanément sur des points différents; chaque veneur s’abandonna soit à l’instinct sagace de son cheval, soit à ses propres inspirations, et s’enfonça sous le couvert à droite ou à gauche selon qu’il croyait couper la chasse et gagner la tête des chiens en suivant telle ou telle direction.
L’infante, emportée par son ardeur et confiante dans les jarrets d’acier de son étalon, suivit le fond de la vallée, franchissant les blocs de rochers et les troncs d’arbres, les précipices et les divers accidents qui la fermaient çà et là.
Bientôt elle eut mis entre elle et le reste des veneurs un espace si considérable que leurs fanfares ne lui arrivèrent plus qu’indécises et perdues dans l’éloignement. Seul, l’un d’entre eux, don Paëz, ne perdait pas un pouce de terrain sur elle et galopait côte à côte.
A mesure que les sons du cor allaient s’affaiblissant, la voix des chiens devenait plus distincte, et nos chasseurs paraissaient s’en approcher.
Leurs chevaux étaient déjà blancs d’écume, une bave sanglante frangeait leurs mors; mais ils étaient tous deux de vaillante race et n’avaient nul besoin de sentir l’éperon.
Tout à coup la voix de la meute qui, jusque-là, avait paru se rapprocher, sembla s’éloigner et perdit de son ensemble.
L’infante se retourna vers don Paëz à qui elle n’avait point encore adressé la parole:
--Il y a un défaut, dit-elle, ou nous perdons la chasse.
--L’un et l’autre, madame, répondit don Paëz; tournons à gauche.
Ils quittèrent les bas-fonds de la première gorge et s’enfoncèrent dans une seconde plus étroite, plus sauvage, plus tourmentée encore, dans laquelle, soit réalité, soit simple effet d’un écho lointain, la meute semblait hurler de plus belle. La gorge était étroite, disons-nous, si étroite, même, qu’à un certain moment les deux veneurs galopant toujours côte à côte se trouvèrent si près l’un de l’autre que leurs selles se touchèrent et que le vent chassait parfois sûr le visage de don Paëz les boucles brunes de la chevelure de l’infante.
A ce contact, don Paëz tressaillit profondément, et il vit avec une joie sauvage la vallée tourner brusquement par coudes multipliés, et devenir de plus en plus déserte.
Cependant, la voix des chiens approchait toujours; bientôt elle résonna stridente, bientôt encore les taillis du sommet de la vallée semblèrent frémir et s’agiter sous un souffle inconnu; puis un monstre en sortit la gueule sanglante et les flancs haletants... C’était l’ourse.
Puis, derrière l’ourse et la _buvant_[1], la meute, ardente et tellement serrée, qu’on l’eût recouverte avec un manteau.
[1] Expression consacrée en terme de vénerie.
L’ourse passa, sans les voir, à vingt pas des chasseurs, traversa le torrent desséché qui servait de chemin, et dans lequel don Paëz et l’infante chevauchaient,--et grimpa le talus opposé, où elle disparut sous les broussailles.
La meute s’y engouffra après elle; mais la meute n’obéissait plus, du reste, qu’à ses propres instincts, car valets, chiens et piqueurs, elle avait tout laissé en arrière.
--Le talus était trop rapide pour que les chevaux, malgré leur ardeur, y pussent tenir pied aux chiens, et l’infante laissa échapper un petit cri de colère.
--Voilà, dit-elle que nous allons encore perdre la chasse.
--Ne craignez rien, répondit don Paëz, l’ourse sera morte avant une heure.
L’infante hocha la tête d’un air de doute.
--Tenez, fit-elle avec dépit, entendez-vous déjà les chiens qui s’éloignent et courent vers le Nord? La chasse est manquée.
--Pardon, répondit don Paëz avec calme, si j’en crois mes instincts de veneur, rien n’est perdu, et nous sommes près de la tanière de l’ourse.
--Vrai! fit-elle avec une joie enfantine.
--Silence! interrompit brusquement don Paëz, écoutez...
Un hurlement sauvage, une sorte de grognement confus résonnait à cinq ou six cents pas dans les broussailles, au pied d’un banc de rochers caverneux.
--Entendez-vous les oursons?... Réveillés par la voix des chiens, ils ont distingué au milieu de leurs hurlements deux ou trois cris de rage échappés à leur mère. Venez, madame...
Et don Paëz poussa son cheval, qui, malgré les ronces, gravit le talus à moitié et porta son cavalier à l’entrée de la caverne qui servait de retraite habituelle à l’ourse.
L’infante l’avait suivi.
Les oursons étaient au nombre de trois. Ils étaient tout jeunes encore, et à la voix de leur mère, ils s’étaient traînés à l’entrée de la tanière.
Don Paëz mit froidement pied à terre, aux yeux de l’infante étonnée, en prit un par les oreilles, le serra dans ses bras et l’étouffa.
Le second eut le même sort.
Puis don Paëz dénoua sa ceinture, attacha fortement les pattes de derrière du troisième, et le suspendit, la tête en bas, à un arbre voisin.
L’ourson fit alors entendre des hurlements désespérés, et comme l’infante ne comprenait point encore, don Paëz lui dit:
--La mère reconnaîtra les cris de son nourrisson, et elle va revenir. En effet, dix minutes après, la voix des chiens se rapprocha de nouveau, mêlée à de sourds grognements; bientôt l’ourse arriva au galop et bondit vers l’étroite plate-forme sur laquelle don Paëz, à pied, et l’infante, toujours à cheval, avaient fait halte.
L’ourse s’arrêta une minute, mesura ses adversaires du regard, flaira ses deux nourrissons morts avec un hurlement de douleur, puis se dressa sur deux pattes et marcha, terrible et l’œil sanglant, vers don Paëz qui l’attendait de pied ferme.
L’ourse avançait avec un calme qui donnait le vertige.
Don Paëz avait ses pistolets au poing. Il laissa faire dix pas au monstre, l’ajusta ensuite et fit feu.
L’ourse jeta un cri de douleur, recula d’un pas et ne tomba point; elle se remit en marche, au contraire, et arriva si près de son adversaire qu’elle lui brûla le visage de sa rugueuse haleine.
Alors don Paëz étendit le bras, et de son second pistolet lui cassa la tête;--elle tomba raide morte.
Mais au moment où il se retournait triomphant vers l’infante, celle-ci poussa un cri d’indicible effroi, et, étendant sa main tremblante vers les bruyères voisines, montra à don Paëz une masse noirâtre qui bondissait vers eux.
C’était le mâle de l’ourse qui accourait venger sa femelle et ses petits.
Et don Paëz n’avait plus d’arme chargée! il ne lui restait que sa dague...
L’ours n’hésita point; comme sa femelle, il ne flaira pas ses nourrissons morts, il ne prit pas garde à celui qui, suspendu à un arbre, remplissait l’air de ses hurlements;--il bondit vers don Paëz, et fut si rapide dans son élan, que l’Espagnol désarmé n’eut point le temps de tirer son arme.
L’ours était tout debout et touchait don Paëz.
Il ouvrit les pattes, saisit le gentilhomme et le serra sur sa poitrine velue avec une violence telle, qu’il en fut suffoqué et ferma les yeux une seconde.
Un cri d’angoisse de l’infante, qui demeurait immobile et pétrifiée à quelques pas, rendit à don Paëz son énergie et son sangfroid.
L’infante était là! elle allait assister a cette lutte sans précédent, à ce duel à mort d’un homme et d’un monstre;--et l’infante l’aimait déjà!
--Don Paëz, mon ami, pensa-t-il, il s’agit de mourir ou d’être gendre du roi... Choisis!
Et, quand il se fut dit cela, don Paëz se sentit si fort, lui, le gentilhomme élégant, qui parfumait sa barbe avec des essences mauresques, qu’il étreignit l’ours à son tour; celui-ci poussa un hurlement sourd.
Ce fut une lutte vraiment grandiose et terrible que celle qui s’engagea alors, sur une étroite plate-forme de rochers, avec un mur infranchissable d’une part, et un ravin profond de l’autre.
L’homme et le monstre se balancèrent quelques secondes, enlacés comme des rivaux de jeux olympiques; pendant quelques secondes, ils ne présentèrent aux yeux de l’infante, fascinée par la terreur, que la silhouette d’une masse informe, oscillant au-dessus de l’abîme et prête à y rouler sans cesse. Puis, tout à coup, un cri retentit, la masse sembla se fendre en deux. Au cri strident échappé à l’homme, un hurlement de détresse répondit, et l’ours, balancé un moment dans les robustes bras de don Paëz, fut jeté dans le ravin et y tomba inerte et sans vie.
Don Paëz était parvenu à tirer sa dague, et l’avait enfoncée jusqu’à la garde dans le flanc du monstre.
L’ours était tombé dans le ravin avec la dernière arme de don Paëz, qui n’avait point songé à la retirer de ce fourreau improvisé.
Le cavalier se tourna alors vers l’infante, toujours blanche et froide comme une statue; il lui jeta un regard d’orgueil et de triomphe; il voulut courir à elle et la rassurer... Mais ses forces, épuisées par la lutte, le trahirent; il eut le vertige, tomba d’abord sur un genou, puis s’affaissa tout à fait et s’évanouit.
Les griffes du monstre avaient meurtri ses épaules, le sang perlait sous son pourpoint bleu de ciel et jaspait les dentelles de sa collerette.........
* * * * *
Quand don Paëz revint à lui, il aperçut, penché sur son visage, le visage empourpré de l’infante qui mouillait ses tempes avec l’eau fraîche d’une source puisée dans son feutre, et lui faisait respirer un flacon d’essence qu’elle portait suspendu au cou par une chaîne d’or.
L’infante avait seize ans: si elle était princesse, elle était femme aussi; de plus, elle aimait don Paëz sans avoir jamais osé se l’avouer peut-être.
Don Paëz venait de courir un grand péril; don Paëz était évanoui, don Paëz était plus beau que jamais avec son front pâle et sa large poitrine tachée d’un sang rose et transparent... Don Paëz, enfin, malgré les soins empressés qu’elle lui prodiguait, tardait à reprendre ses sens...
Et puis l’infante était seule en ce lieu, elle n’avait à ses côtés ni camérera grondeuse, ni courtisans jaloux; elle pouvait donc s’abandonner à sa douleur... et elle pleura.
Elle pleura, la naïve enfant, sans prendre garde que ses larmes, tombant brûlantes sur le visage pâle de don Paëz le ranimeraient bien mieux que l’eau et les essences qu’elle y répandait. Et, en effet, ce fut sans doute à leur contact que don Paëz ouvrit les yeux; il jeta, à la vue de ces larmes qui coulaient sur les joues veloutées de l’infante, un de ces cris où se fondent la joie et l’orgueil, et qui rendent fous les cœurs faibles.
L’infante se redressa comme une biche effarée à laquelle te souffle du vent apporte un lointain jappement; elle se retira rougissante, émue, cachant son visage dans ses mains.
Mais ces larmes, tombées sur lui comme des perles, avaient ranimé don Paëz; il courut vers l’infante, se précipita à ses genoux, lui prit les mains, les couvrit de baisers, murmurant de cette voix enchanteresse à laquelle il savait imprimer toutes les nuances de la passion:
--Oh! pleurez, madame, pleurez encore...
L’infante, confuse, retira ses mains, essuya ses larmes et lui dit avec une émotion presque solennelle:
--Don Paëz, relevez-vous et écoutez-moi.
Il obéit, et la regarda avec enthousiasme.
--Don Paëz, reprit-elle, vous êtes un simple gentilhomme, et je suis, moi, une infante d’Espagne. Il y a un mur d’airain entre nous, un mur que rien ne saurait briser. Mais la fatalité m’a arraché mon secret; vous m’avez vu pleurer, vous savez que je vous aime, don Paëz. Eh bien! don Paëz, il ne nous reste plus, après cet aveu, à vous qu’à mourir, à moi qu’à me séparer du monde à jamais. Vous allez vous tuer, don Paëz, vous tuer, quand j’aurai mis ma main dans votre main, et un baiser sur votre front. Demain, j’annoncerai à mon père que j’entre au couvent des Camaldules pour n’en jamais sortir.
Et comme don Paëz se taisait toujours, elle continua avec exaltation:
--Eh bien! ami, la mort vous épouvanterait-elle?--Et quand je t’ai dit que je t’aimais...
Mais don Paëz l’interrompit d’un geste, et mettant la main sur son cœur:
--Madame, dit-il, je ne suis point un simple gentilhomme méritant la hache et le billot pour avoir osé lever les yeux sur une fille de roi...
Don Paëz s’arrêta, redressa sa taille superbe, porta la tête en arrière avec une noblesse sans égale, et poursuivit:
--Je ne suis point don Paëz le simple et obscur gentilhomme que vous croyez--je me nomme Jean de Penn-Oll, et je suis le descendant d’une race princière, qui a porté couronne ducale au front au temps où les ducs étaient les pairs des rois.
L’infante poussa un cri--cri de joie et d’ivresse s’il en fut!--et puis, à son tour, elle s’affaissa sur le gazon jauni par le soleil des Espagnes et ferma les yeux.
Don Paëz la prit dans ses bras, et il allait l’emporter vers la source où naguère elle avait puisé de l’eau, quand trois hommes, portant le costume de l’époque, mais armés de mousquets et de pistolets, se dressèrent du milieu des bruyères et l’entourèrent.
--Qui êtes-vous? demanda don Paëz tressaillant et interdit.
--De pauvres bohémiens qui valent mieux, à cette heure, que les gardes du roi que tu commandes, beau don Paëz, répondit l’un d’eux en ricanant.
Et tous trois s’élancèrent sur le gentilhomme désarmé et tenant l’infante dans ses bras;--ils l’enlacèrent avec une force herculéenne, le terrassèrent malgré ses efforts inouïs, désespérés, et le garrottèrent.
--Beau don Paëz, dit alors celui qui déjà avait pris la parole, tu viens de faire notre fortune. Merci! une infante d’Espagne! voilà, par saint Jacques! une belle rançon!
Don Paëz frissonna; don Paëz, le brave et le hardi, eut peur à ces mots sinistres.
--Misérable! exclama-t-il, que comptez-vous donc faire de nous?
--Rien de mauvais, beau gentilhomme; nous espérons avoir quelques milliers de doublons à l’effigie de feu Sa Majesté l’empereur Charles-Quint et de son très haut et puissant héritier Philippe II, roi des Espagnes et des Indes. Voilà tout.
--Je vous ferai pendre, scélérats! s’écria le favori de Philippe II.
--Si nous voulions te pendre nous-mêmes et à l’instant, répliqua le _gitano_ en ricanant, la chose nous serait facile; il y a ici bon nombre d’arbres qui serviraient de potence, mon maître; mais, sois tranquille, nous ne sommes pas de ces obscurs bandits satisfaits de pouvoir assassiner un gentilhomme afin de lui voler sa bourse et sa défroque; nous entendons mieux nos affaires, ami Paëz, comme dit le roi; et nous savons ce que vaut la vie d’un colonel des gardes et celle d’une infante d’Espagne.
--Vraiment! fit don Paëz redevenu calme, vous ne paraissez vous en douter nullement, mes maîtres, car cette infante d’Espagne dont vous voulez tirer parti, vous la laissez évanouie et couchée sur l’herbe, sans lui porter le moindre secours. Don Paëz en parlant ainsi avait un sourire de mépris aux lèvres, et il essayait vainement de ronger ses liens ou de les couper avec ses dents.
--Beau don Paëz, répondit le gitano avec un dédain glacé, tu insultes notre race et tu as tort, car les Maures valent les Espagnols, et nous avons sous nos capes trouées plus d’or qu’il n’en résonne dans ta ceinture de cuir de Cordoue ouvragé. Et puis, ajouta négligemment le gitano, tu nous insultes, toi qui es brave, ni plus ni moins qu’un lâche, car tu sais bien que notre métier n’est pas de tuer les gens désarmés--surtout...--et le Maure ricana de nouveau, quand ce sont des colonels, favoris d’un roi puissant, et pour la liberté desquels l’Espagne fera sans scrupule une large trouée aux caisses d’or enfouies dans les caves de l’Escurial. Sois tranquille, Paëz, nous allons transporter l’infante en lieu sûr, et nous en aurons les plus grands soins. Nous la traiterons selon son rang, et puis, comme tu as une parole excellente, comme on y peut croire aveuglément, nous te demanderons ta parole, et tu iras chercher à l’Escurial ou à Madrid sa rançon et la tienne.
--Je n’irai pas! fit don Paëz avec colère.
--Bah! murmura le gitano avec insouciance, tu iras, mon maître; tu iras parce que l’infante t’aime et que tu veux être gendre du roi...
Don Paëz tressaillit.
--Silence! s’écria-t-il.
--Sois tranquille, beau don Paëz, nous ne trahissons jamais un secret, surtout quand ce secret doit être profitable à notre cause et nuisible à nos ennemis. Ah! tu veux épouser une infante? Tant mieux! mon maître, parce que si tu deviens puissant en Espagne, les Maures seront plus heureux... En route!
L’un des trois hommes prit l’infante dans ses bras, l’autre s’empara des chevaux, le troisième aida don Paëz à se lever et lui dit:
--Marche, mon gentilhomme; le chemin est court, du reste, et nous serons bientôt arrivés.
Et don Paëz, les mains liées derrière le dos, suivit les gitanos, et s’enfonça avec eux sous le couvert.
Don Paëz avait été moins soucieux et moins sombre un quart d’heure auparavant, quand il luttait corps à corps avec le monstre.
L’infante prisonnière avec lui, l’infante tombée au pouvoir des Bohémiens en sa compagnie; c’était sa perte, aux yeux du roi.
Mais don Paëz était homme de ressources; il n’avait point donné sa parole encore, et il pouvait méditer et exécuter un plan d’évasion si brillant qu’il reconquerrait à l’instant tout l’avantage de la position.
Il cheminait donc tête baissée et méditant, tandis que les gitanos portaient l’infante à tour de rôle, quand le sentier tortueux qu’ils suivaient au travers des bruyères, s’arrêta brusquement en face d’un mur de rochers qui semblaient défendre au voyageur de passer outre.
Celui qui paraissait être le chef de la troupe alla droit à l’un des rochers, et le heurta avec la crosse de son mousquet. Une partie de ce même roc s’entr’ouvrit, tourna sur des gonds invisibles, et laissa à découvert les premières marches d’un mystérieux escalier.
--Nous voici chez nous, dit-il; entrez, mon gentilhomme.
Le gitano qui portait l’infante s’engagea le premier dans cet étrange chemin; puis, après lui, le second bohémien qui venait d’attacher les chevaux à un chêne, puis don Paëz, et enfin le chef qui fermait la marche.
Ils descendirent ainsi une trentaine de degrés, guidés par le jour tremblotant de l’orifice; puis, tout à coup, les degrés firent place à une couche de sable criant sous les pieds; au lieu de descendre encore, don Paëz sentit qu’il suivait une route latérale de plain-pied et il se trouvait maintenant dans l’obscurité; à un coude de cette route, il vit poindre, dans l’éloignement, la lueur rougeâtre d’une torche.
Un bruit sourd se fit alors entendre au-dessus de sa tête, et il se retourna vivement.
--C’est la porte qui se referme, lui dit le gitano.