Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)
Part 3
Il est vrai que sous son modeste costume, on devinait un homme énergique, intelligent, brave et insoucieux. Sa barbe noire, son œil brillant, ses cheveux, crépus et lustrés, ses épaules herculéennes, la finesse d’attache de ses poignets, et la noble simplicité de ses gestes, annonçaient un personnage d’une condition supérieure à celle qu’il paraissait occuper.
Il salua don Fernand avec respect, mais sans humilité, et lui dit:
--Seigneur, pouvez-vous m’écouter une heure?
--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demanda le gentilhomme en l’examinant avec une attention mêlée de curiosité.
--Ce que j’ai à vous dire est long; quant à mon nom, il vous est inconnu, je me nomme Pedro, je suis attaché à la vénerie du roi.
--Voyons ce qui vous amène...
Don Fernand s’assit dans un fauteuil à large dossier, croisa les jambes et regarda son visiteur.
--Je me nomme Pedro, reprit celui-ci, parce que l’inquisition m’a baptisé et m’a donné ce nom; je suis fauconnier du roi, parce qu’il faut avoir un état dans ce monde, sous peine d’être réputé riche ou sorcier, ce qui l’un ou l’autre indistinctement, conduit au bûcher. Mais avant d’être fauconnier, j’étais Maure, et je sculptais des coupes, des aiguières et des statues en plein or massif,--comme avant de me nommer Pedro, je me nommais Aben-Farax.
Don Fernand fit un geste d’étonnement.
--Et que venez-vous me demander? fit-il.
--Pour moi, rien; pour mes frères beaucoup.
--Voyons, qu’exigez-vous?
--Je vous ai dit, que je me nommais Aben-Farax, comme vous, avant de prendre le nom de don Fernand et le titre de marquis de Valer, vous vous appeliez Aben-Humeya et vous vous faisiez gloire de descendre de nos derniers rois.
--C’est vrai, et je suis toujours fier de ma race.
--Merci pour cette parole, monseigneur; elle double la confiance que j’ai mise en vous, et je vais remplir ma mission. Les Maures sont malheureux en Espagne; sur cette terre autrefois leur conquête et leur bien, ils sont maintenant esclaves. On leur interdit la carrière des armes et l’épée; ils se sont résignés et sont devenus artisans et laboureurs; puis on leur a défendu l’exercice de leur culte, et ils ont encore courbé le front; mais aujourd’hui, don Fernand, il court d’étranges bruit à la cour d’Espagne...
--Ah! fit don Fernand attentif, et quels sont ces bruits?
--On dit qu’on défendra aux Maures de porter leurs vêtements, qu’on les baptisera tous de force, qu’eux seuls désormais paieront l’impôt, et qu’on leur interdira de résider--dans la ville de Grenade--aux environs de l’Alhambra.
--Après? dit don Fernand.
--Seigneur, reprit Pedro, les Maures sont à bout de patience, ils sont las de souffrir, de pleurer, de fléchir le genou et de subir le joug d’un peuple insolent et ingrat. On nous a défendu de porter des armes, mais nous en avons dans les caves de nos demeures; on a essayé de nous ruiner, mais nous possédons plus d’or, de rubis et d’émeraudes que dix rois d’Espagne réunissant leurs richesses.
--Je le sais. Que comptez-vous faire?
--Prendre les armes, don Fernand.
Le gentilhomme tressaillit:
--Folie! dit-il.
--Et puis continua Aben-Farax, chercher parmi nous un homme qui descende en ligne directe de nos anciens rois, et lui dire: Il nous faut un chef, veux-tu l’être?
--Ah! et ce chef... l’avez-vous trouvé?--Quel est-il?
--L’un de nous deux, dit froidement le fauconnier.
Don Fernand se leva brusquement:
--Moi peut-être... dit-il;--du moins ce serait mon droit... mais toi, quels sont tes titres?
--Je suis le dernier descendant de la race royale des Abassides, comme toi le dernier des Abencerrages, répondit Pedro.
--Tu es presque mon égal, dit don Fernand en saluant.
--Je serai ton sujet ou ton ennemi, don Fernand, ton roi ou ton lieutenant.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire que dans huit jours, si les bruits sinistres qui circulent à Madrid sur notre race se confirment, les Maures se lèveront en armes, secoueront le joug odieux qui les accable, et évoquant l’ombre de Boabdil, leur dernier et malheureux souverain, se referont enfin un roi.
--Et ce roi? demanda don Fernand.
--Ce sera toi si tu acceptes, moi si tu refuses.
--Je ne refuse ni n’accepte, dit froidement don Fernand.
--Que signifient ces paroles?
Don Fernand examina le sablier qui coulait sans s’arrêter dans un coin de la chambre, et, étendant la main:
--Il est une heure du matin, dit-il. A huit heures, je te répondrai.
--Pourquoi ce délai?
--C’est mon secret.
--Est-il donc besoin de réfléchir pour accepter une couronne?
--Oui, quand cette couronne doit être achetée au prix d’un torrent de sang.
--Ce sera le sang des martyrs.
--Sans doute; mais peut-être, hélas! ne suffira-t-il point pour l’affermir sur ma tête; peut-être sera-t-il impuissant à faire le bonheur du peuple qui m’aura choisi pour son chef.
--Don Fernand, murmura Aben-Farax, tu parles bien: mais on voit à tes discours que tu vis, toi, de la vie espagnole, et que tu ne souffres point comme nos frères.
--Je souffre plus qu’aucun d’eux, Aben-Farax, murmura don Fernand;--il n’est pas nécessaire de régner pour être roi, d’être aimé et respecté d’une nation pour aimer tendrement le peuple. Je suis roi moralement, frère; je me souviens que mes pères ont tenu un sceptre, et je verse une larme à chaque larme que laisse échapper le peuple de mes pères.
--Eh bien! alors, don Fernand, pourquoi hésiter? Nos dominateurs se font bourreaux, prenons les armes!
--J’ai peut-être un moyen de délivrer les Maures, frère, un moyen pacifique, une alliance qui leur rendrait leur antique splendeur sans les séparer de l’Espagne.
--Ce moyen, quel est-il?
--Je ne puis te le dire encore, car peut-être ne réussira-t-il point. Demain seulement, Aben-Farax, je saurai si je dois être roi.
--Soit;--à demain.
--Et si je refuse demain la couronne?
--Eh bien! tu me diras ton secret. S’il est efficace, les Maures s’inclineront et auront foi en ta sagesse, sinon...
--Sinon? fit don Fernand inquiet.
--Sinon, je serai roi.--Adieu...
Et Aben-Farax, saluant don Fernand, disparut avec la rapidité d’un fantôme.
Don Fernand se mit au lit; comme don Paëz il ne dormit pas, comme lui il examina froidement la situation, et, le matin venu, quand le tumulte des cours intérieures lui apprit que l’heure de l’épreuve fatale allait sonner, il dit:
--Allons voir si je serai gendre du roi, ou roi moi-même.
CHAPITRE CINQUIÈME
V
L’infante avait le plus charmant costume de chasse qui eût jamais été porté à la cour de France, cette reine des cours.
On eût dit que madame Marguerite de Valois, reine de Navarre, et la plus habile des princesses en matière de modes et de travestissements de femme, avait présidé à son ajustement après avoir conseillé les fournisseurs.
L’infante avait une plume blanche à son chapeau, de grosses émeraudes boutonnaient son amazone bleu clair, un gant de peau jaune d’or enfermait sa main délicate, et elle portait sur l’épaule une trompe de chasse avec la grâce charmante d’un page mutin et babillard.
--Duchesse, disait-elle à la camérera-mayor, tandis qu’elle passait au travers des escaliers et des corridors jonchés de courtisans: duchesse, je veux aujourd’hui voir la mort de l’ours de si près, qu’on puisse dire que pour le courage et la hardiesse, les infantes d’Espagne valent les gentilshommes d’ailleurs.
Au moment où la jeune princesse achevait, elle se trouva sur le seuil de la cour d’honneur, où piaffaient aux mains des varlets le cheval du roi et le cheval de l’infante.
--Quel bonheur! dit l’infante en battant les mains, j’arrive la première..... avant le roi.
Et sans attendre qu’un seigneur lui offrît la main, elle courut à son cheval, magnifique étalon d’Afrique, qu’un Arabe eût payé un empire, s’il l’eût eu.
Au même instant, simultanément, deux gentilshommes à cheval déjà mirent pied à terre et s’avancèrent, des deux extrémités de la cour, vers la monture de la princesse.
Ils se placèrent l’un devant l’autre, auprès de l’étrier, fiers et hautains tous deux, semblant attendre que le choix de l’infante fît de l’un une victime, de l’autre un triomphateur.
L’infante rougit et pâlit à cette vue; elle comprit ce qui allait se passer, sans doute, et elle eût donné tout au monde pour éviter une situation pareille...
Mais il était trop tard; ni don Paëz ni don Fernand ne bougeaient, et il fallait choisir...
Elle rougit et pâlit encore; elle sembla hésiter et consulter une voix mystérieuse, une fibre secrète qui résonnèrent doucement au fond de son cœur,--et puis, elle dit enfin bien bas et d’une voix qui tremblait:
--Don Paëz... voulez-vous me tenir l’étrier?
* * * * *
La cour d’honneur était remplie d’une foule nombreuse, élégante. La fleur des Espagnes et du royaume de Grenade s’y était pour ainsi dire donné rendez-vous;--et il y eut un frémissement de crainte, d’étonnement, presque de stupéfaction quand on vit les deux rivaux en face l’un de l’autre, se mesurant du regard et attendant leur arrêt avec le calme des grands courages.
Cet arrêt, l’infante venait de le prononcer en disant à don Paëz, les yeux baissés, et troublée comme une simple manola de Tolède ou de Madrid:
--Don, Paëz, voulez-vous me tenir l’étrier?
Don Paëz était beau, généreux, vaillant; il passait à la cour pour un de ces hardis aventuriers qu’il fait bon avoir au nombre de ses amis, qu’on doit craindre parmi ses ennemis. Et puis, il était le favori du roi...
Il est vrai que le roi l’avait malmené, la veille, à son jeu; mais Sa Majesté, on le savait, avait l’humeur fantasque et maussade, et il n’était personne, duc ou prince, qui n’eût eu à se plaindre, au moins une fois en sa vie, d’une boutade de ce genre.
Don Paëz était donc aimé des uns, craint des autres, choyé de tous.
Don Fernand, lui aussi, était beau, jeune, riche, presque en faveur; on le redoutait moins que don Paëz; peut-être l’aimait-on davantage.
L’affront fait à ce dernier, affront involontaire, il est vrai, causa des impressions diverses aux spectateurs de ce drame improvisé.
Les uns se réjouirent, car don Paëz était vainqueur, et on savait que don Paëz était presque le rival, dans le cœur du roi, du duc d’Albe et autres seigneurs cordialement détestés.
Les autres, au contraire, prirent en pitié ce beau et fier jeune homme au regard profond, au sourire mélancolique, auquel l’infante préférait le hautain don Paëz.
Mais les chuchotements qui eurent lieu aussitôt autour de lui trouvèrent don Fernand calme, froid, non moins fier, non moins hautain que don Paëz.
Seulement, ces deux hommes, qui semblaient se mesurer du regard et se promettre un combat à outrance, se firent un signe mystérieux qui signifiait presque, de la part de l’un: Je regrette ma victoire;--et de la part de l’autre: Je suis assez fort, assez stoïque pour être vaincu.
L’infante s’était mise en selle, rougissante et toujours émue, don Paëz avait senti sa petite main frémir dans la sienne, et s’il avait été maître de son visage, il n’avait pu l’être de son cœur. Son cœur avait battu d’orgueil et il s’était dit:--Elle m’aime!
Don Fernand demeura une seconde encore immobile devant l’infante et mesurant de l’œil don Paëz; puis il s’inclina respectueusement, salua fièrement son adversaire devenu vainqueur, et se retira au milieu des sourds murmures des courtisans étonnés ou peinés, et des regards de compassion et d’encouragement des femmes qui semblaient lui vouloir faire oublier l’ingratitude ou le dédain de la princesse.
Un fauconnier tenait en main le cheval de don Fernand; le gentilhomme se dirigea vers lui, mit le pied à l’étrier, et dit tout bas à l’homme qui l’avait entretenu la veille:--J’accepte.
Pedro, le fauconnier, tressaillit et répondit sur le même ton:
--Il faut partir aujourd’hui même, en ce cas.
--Ce soir, après la chasse.
--C’est trop tard.
--Eh bien! partons avant la chasse.
--Bien, murmura le fauconnier: à bientôt. Et il s’éloigna.
Don Fernand était en selle, il fit faire une courbette à son cheval, tandis que le fauconnier s’éloignait.
Pendant ce temps on continuait à chuchoter derrière les persiennes, dans la cour d’honneur et au travers des corridors.
--Il y aura aujourd’hui même, disaient plusieurs gentilshommes, un combat sans merci entre don Paëz et don Fernand.
--Don Paëz a le bras lourd, murmuraient les uns.
--Don Fernand est le plus habile spadassin des Espagnes, répondaient les autres.
--Et puis, ajoutait un page, que don Fernand soit vainqueur ou vaincu, il est perdu.
--Pourquoi?
--Parce que s’il tue don Paëz, le roi ne le lui pardonnera pas.
--Bah! en duel...
--Don Paëz est le favori du roi, le roi aime don Paëz.
--Mais, ricana un seigneur qui la veille, assistait au jeu du roi, Sa Majesté paraît l’aimer beaucoup moins qu’on ne croit. Hier, à son jeu...
--Oh! dit un officier des gardes, le roi traite de même les plus grands dignitaires de son royaume. Il a l’humeur chagrine.
--D’accord. Mais il ne peut punir un gentilhomme qui en aura tué un autre loyalement et en champ-clos.
--Peut-être; car don Fernand n’est pas Espagnol.
--Il l’est devenu.
--En apparence, du moins; mais il est Maure au fond du cœur, et l’inquisition n’oublie pas qu’il est le descendant des rois de Grenade...
Un page qui était présent à la discussion haussa les épaules et dit avec un charmant sourire:
--Le grand inquisiteur hait trop cordialement don Paëz pour ne point protéger son meurtrier.
--Et pourquoi le hait-il?
--Mais simplement parce que le roi l’aime.
--Il est donc jaloux de don Paëz?
--Hum! murmura le page, en imprimant à son sourire une nuance d’ironie,--qui donc n’est pas jaloux de don Paëz, ici?
On eût trouvé, sans doute, le beau page bien hardi, bien impertinent si l’on eût eu le loisir de réfléchir à ses paroles, et d’interpréter son railleur sourire,--mais tous les regards se portèrent soudain vers le grand escalier, sur lequel ruisselait un flot de soie, de velours, de satins et de dentelles.
Le roi arrivait.
Il était vêtu de noir, selon sa coutume.
Il marchait lentement, le front courbé comme d’ordinaire, mais relevant parfois la tête pour jeter un coup d’œil furtif et rapide autour de lui.
Il porta la main à son feutre, répondant aux saluts de la foule qui s’inclinait bien bas devant lui, et il alla droit à sa fille.
Don Paëz était encore auprès de l’infante; il salua respectueusement le roi, comme tous l’avaient salué.
Mais il s’inclina moins bas peut-être, et son visage impassible et hautain témoigna de son ressentiment.
Le roi fronça le sourcil.
Sans doute une dure parole allait tomber de ses lèvres et mettre le comble à l’exaspération du favori, quand celui-ci le prévint et se retira à quelques pas.
Le roi prit la main de l’infante, la baisa galamment et lui dit:
--Comment avez-vous dormi, ma belle étoile?
L’infante prit un air boudeur et répondit:
--Fort mal, sire.
--Et d’où vient cette insomnie, madame?
--C’est Votre Majesté qui l’a causée.
--Moi? fit le roi, qui, déridé un instant, reprit son visage morne et sombre.
--Sans doute, sire, dit l’infante. Vous avez grondé don Paëz.
--Oh! oh! murmura le roi, et cela vous empêche de dormir?
--Oui, parce que de tous les grands seigneurs qui vous environnent, aucun ne vous aime comme don Paëz.
--En êtes-vous certaine, mon étoile?
--Très certaine, sire.
--Eh bien! fit le roi, qui redevint joyeux et presque souriant, comme l’insomnie fait du mal, comme vous avez les yeux battus et qu’il est nécessaire qu’une infante d’Espagne soit belle toujours, je vais rendre mon amitié à don Paëz, tout exprès pour vous plaire.
Un charmant sourire glissa sur les lèvres mutines de l’infante:
--Sire, dit-elle, puisque vous rendez votre amitié à don Paëz, vous devriez bien la retirer un peu à un très vilain seigneur qui possède beaucoup trop votre confiance.
--Ah! ah! murmura le roi moitié souriant, moitié sévère, est-ce que nous nous mêlerions de politique, mon étoile?
--Dieu m’en garde, sire!
--Et... quel est ce très vilain seigneur?
--Un homme bien laid, sire, le chancelier Déza.
--Bon! fit Sa Majesté, qui redevint soucieuse, ils me disent tous la même chose. Le duc d’Albe et le marquis de Mondéjar, le grand inquisiteur et don Paëz.
--Et ils ont bien raison, sire.
Mais le roi fronça le sourcil et tourna le dos à l’infante, qui se mordit les lèvres de dépit.
Le roi se trouva face à face avec don Paëz.
Le colonel des gardes était à pied encore, et tenait la bride de son cheval à la main.
--Ah! dit Philippe II, vous voilà, monsieur?
Don Paëz s’inclina sans mot dire.
Le roi le considéra quelques secondes et finit par reprendre son visage de bonne humeur. Il lui posa la main sur l’épaule et lui dit:
--Sais-tu, don Paëz, que tu as bon nombre d’ennemis à ma cour?
Le ton familier de Sa Majesté rendit au colonel des gardes son expression de physionomie ordinaire:
--Sire, répondit-il avec une assurance respectueuse qui sentait son favori, ces ennemis me sont une preuve que je possède quelque peu l’amitié de Votre Majesté.
--Ah! fit le roi.
--Et que, l’occasion et Dieu aidant, je serais tout prêt à dévouer utilement ma vie pour elle.
--Bien parlé, Paëz, dit le roi. Tes ennemis sont puissants et ils veillent sans cesse, mais tu as, en revanche, des amis qui se promettent de te défendre à outrance.
--Vraiment, sire? murmura don Paëz à son tour.
--Par exemple, le marquis de Mondéjar, mon vieux capitaine.
--Je le sais, sire.
--Et puis encore, Paëz, mon ami, une belle dame...
Le colonel des gardes tressaillit.
--Une belle dame, poursuivit Philippe II, que moi, le roi, j’aime à l’égal de mes sept couronnes.
--Votre Majesté me cachera-t-elle le nom de cette belle dame? fit don Paëz avec un fier sourire.
--Elle se nomme, acheva joyeusement le roi, dona Juanita, infante d’Espagne.
Don Paëz étouffa un cri... Puis, redevenant maître de lui, il joua un étonnement si naïf que le roi s’y laissa prendre.
--En vérité! murmura-t-il, Son Altesse s’intéresse à moi?
--Oh! fit le roi en riant, il ne faut pas t’en enorgueillir trop, maître Paëz; l’infante ne t’aime que parce que mon chancelier, don José Déza te déteste... et elle n’aime pas le chancelier...
--Je m’en doutais, soupira humblement don Paëz; mais pourquoi le chancelier est-il mon ennemi?
Le roi haussa les épaules et répondit avec cette bonhomie à la Louis XI, qui faisait le fond de son caractère dans l’intimité:
--Ceci est de la politique... et tu sais bien que je n’y ai jamais rien compris.
--Hum! pensa don Paëz, Sa Majesté est le plus grand politique de son royaume, quoi qu’elle en dise, mais j’y vois plus loin qu’elle en ce moment; l’infante m’aime... parce qu’elle m’aime.
--Mon cheval? demanda le roi.
On amena un étalon noir comme la nuit, dont la crinière était semée d’étoiles d’argent et dont les brides étincelaient de rubis. Jamais plus noble et plus fier animal n’avait brouté les pâturages de l’Andalousie; c’était, pour nous servir de l’expression antique, un vrai cheval de roi.
--Tiens-moi l’étrier, maître Paëz, dit le roi, frappant sur l’épaule de son favori.
Don Paëz mit un genou en terre, suivant l’usage d’alors.
--Inutile, dit le roi, qui redressa sa taille voûtée et sauta lestement en selle; l’étrier seulement.
Philippe II rassembla son cheval et fit un signe.
--Sonnez le départ! dit-il.
Mais un gentilhomme s’approcha l’épée à la main, tête nue, et salua le roi.
C’était don Fernand.
--Sire, dit-il, des intérêts personnels m’obligent à quitter la cour de Votre Majesté.
--Ah! dit le roi, fronçant le sourcil.
--Et je vous supplie d’accepter ma démission des titres et emplois que Votre Majesté a daigné me conférer.
Le grand inquisiteur attacha un œil perçant sur le roi.
Le roi avait un visage impassible.
Le grand inquisiteur se trouvait à deux pas avec le duc d’Albe et le chancelier Déza.
--Si le roi se fâche, dit-il, les Maures sont à nous.
--Et... s’il accepte?
--Ils seront perdus doublement, car nul ne les défendra plus ici.
--Vous vous trompez, monseigneur, dit le chancelier.
--Et qui donc osera les défendre?
--Deux hommes: Mondéjar et don Paëz.
Le duc d’Albe fit un geste de colère:
--Mondéjar, dit-il, est un vieux fou sans influence sur l’esprit du roi; mais don Paëz...
--Don Paëz, interrompit le chancelier est plus puissant que nous tous.
--Peut-être, murmura le grand inquisiteur.
--Très certainement, répondit le grand chancelier; mais à moi seul, je puis le perdre.
--Ah! dirent-ils, et comment?
Le chancelier eut un mauvais sourire.
--Faisons alliance tous trois, dit-il, et je le perdrai!
En ce moment le roi répondait flegmatiquement à don Fernand:
--Vous pouvez vous retirer, monsieur, j’accepte votre démission!
Don Fernand salua, remit son épée au fourreau et son feutre sur sa tête; puis, en passant près de don Paëz, il lui souffla à l’oreille:
--Adieu... je vais être roi!
Don Fernand sortit de la cour, à pied, comme un gentilhomme congédié.
Le cheval qu’il montait tout à l’heure appartenait au roi; le roi acceptait la démission de ses emplois: il était donc naturel qu’il lui rendît le cheval qu’il tenait de sa munificence.
Mais, de l’autre côté du pont-levis de l’Escurial, un Maure tenait en main deux étalons andalous presque aussi beaux que celui du roi.
Ce Maure était le pauvre fauconnier Aben-Farax, qui avait eu le temps de changer de costume.
Don Fernand sauta en selle, le Maure l’imita; et tous deux s’éloignèrent au galop.
Quand ils eurent atteint la dernière rampe de ce chemin escarpé qui montait à la sombre demeure de Philippe II, don Fernand arrêta court son cheval, se retourna, embrassa d’un coup d’œil le palais aux murs sévères, à l’aspect morose, auquel les rayons du soleil essayaient vainement d’arracher un sourire; et, la main à la garde de son épée, d’une voix solennelle et grave, il s’écria:
--Je n’étais point ambitieux pour moi-même, messire Philippe II, roi des Espagnes; j’aimais le peuple de mes ancêtres et j’espérais l’arracher à la persécution aveugle de tes sujets. Le sort en a décidé autrement, et mes efforts sont impuissants à rendre le calme et le bonheur à une nation qui paye, depuis des siècles, les revers d’un jour de guerre, par des larmes de sang et de cruelles humiliations. Ce peuple me réclame, roi des Espagnes, il évoque le souvenir de mes ancêtres et me demande mon nom comme un drapeau; mon nom, mon épée, mes trésors et ma vie sont à lui. Ce n’est point don Fernand de Valer, capitaine de tes gendarmes, qui lève l’étendard de la révolte et te déclare la guerre, c’est Aben-Humeya, roi de Grenade, qui, de roi à roi, de pair à pair, te jette le gant!--Je t’ai rendu les insignes de ma servitude, j’ai repris mon indépendance, je ne suis plus ton sujet. Dès ce jour, don Fernand de Valer, le gentilhomme espagnol, n’existe plus; je redeviens Maure; et sauf ma religion, qui est la tienne, et que je regarde comme la vraie religion, je quitte tout, nom, mœurs, coutumes, pour reprendre les mœurs, les coutumes, le nom de mes ancêtres!
Philippe II, roi des Espagnes, des Pays-Bas et des Indes, moi, Aben-Humeya, roi de Grenade et le dernier des Abencerrages, je te déclare la guerre au nom de mon peuple, qui t’a trop longtemps obéi.
Et don Fernand repartit, suivi de son futur lieutenant Aben-Farax; et bientôt, des terrasses de l’Escurial, on n’aperçut plus à l’horizon que deux points noirs enveloppés d’un tourbillon de poussière et se dérobant dans la brume.
CHAPITRE SIXIÈME
VI
Pendant ce temps, le roi Philippe II et sa cour descendaient, à leur tour, les rampes de l’aride coteau qui supporte l’Escurial, et la chasse royale gagnait au galop les gorges de la Sierra où, pendant la nuit, une ourse gigantesque et mère d’une redoutable nichée, avait été détournée.
L’infante paraissait avoir oublié déjà l’affront involontaire qu’elle avait fait à don Fernand--affront, du reste, qui servait en ce moment encore de texte aux conversations et aux demi-mots des courtisans.