Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)

Part 2

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--C’est que c’est vous le chevalier pauvre, qui probablement aimez la sultane, tandis que moi...

--Ah! bah! fit don Paëz, je croyais que vous l’aimiez...

--J’essaye, murmura philosophiquement don Fernand. Mais vous sentez qu’à la guerre les ruses sont de bon aloi. L’infante aura saisi l’allusion, j’ai voulu qu’elle crût à mon amour.

--Et, demanda don Paëz, vous ne l’aimez donc pas?

--Ma foi, non!

--Et vous voudriez l’épouser?

--Pourquoi pas?

--Mais vous êtes riche...

Don Fernand hésita.

--Bah! dit-il enfin, puisque l’un de nous sera mort dans une heure, je puis bien vous confier ce secret.

--Parlez, mon gentilhomme.

--Vous savez que je suis Maure d’origine et le dernier descendant direct de la race royale des rois des Abencerrages. Si les Maures se refaisaient un roi, c’est moi qu’ils choisiraient.

--Je le sais; et vous voulez le devenir, sans doute, en épousant une infante d’Espagne?

--Non, répondit don Fernand avec mélancolie, je ne suis pas ambitieux; mais si j’ai abjuré la foi de mes pères, si je me suis converti à la lumière du christianisme, je n’ai renoncé ni à l’orgueil de ma race, ni à la paix, ni au bonheur du peuple sur lequel a régné ma maison.

* * * * *

Les Maures sont aujourd’hui la population industrieuse, intelligente de l’Espagne, ils tiennent dans leurs mains l’agriculture, les arts et les sciences. Ce ne sont plus des conquérants fanatiques voulant asservir les peuples à leurs lois et à leur religion.--Leur religion? beaucoup sont prêts à abjurer comme moi, et tous ne demandent qu’une chose: exercer librement leurs professions diverses, à l’ombre du sceptre des rois d’Espagne, dont ils seront volontiers les plus fidèles sujets.

Eh bien! cependant, ma malheureuse nation est persécutée sans cesse: l’inquisition la poursuit, la noblesse l’écrase de corvées et d’impôts, le roi, toujours trompé, en alimente ses auto-da-fé.

Or, j’aime mon peuple avant tout, et je ne veux devenir puissant et fort que pour le protéger. C’est pour cela, mon gentilhomme, que je voudrais me faire aimer de l’infante dona Juanita, l’épouser, et cimenter ainsi l’union des deux races par cette alliance.

--Le roi vous refusera sa fille, mon gentilhomme.

--Pourquoi? demanda fièrement don Fernand, ne suis-je pas fils de roi?

Et avant que don Paëz eût répondu, il poursuivit:

--Vous, au contraire, vous aimez l’infante pour elle...

--C’est ce qui vous trompe, interrompit brusquement don Paëz, je ne l’aime pas plus que vous.

Don Fernand recula.

--Est-ce que, fit-il, vous, simple colonel des gardes, vous voudriez l’épouser?

--Je voudrais l’épouser, mon gentilhomme.

Don Fernand recula.

--Vous êtes fou, dit-il; pour être gendre du roi d’Espagne, il faut être fils de maison souveraine.

Un sourire d’orgueil arqua les lèvres de don Paëz.

--Qui vous dit que je ne le suis pas? fit-il.

Et comme son adversaire le regardait avec un étonnement profond, il ajouta:

--Mais nous n’avons pas le temps de nous faire des confidences. Nous sommes ambitieux tous deux, tous deux nous avons un but commun, un seul doit l’atteindre; il faut donc que l’un de nous cesse de vivre.

--Sur-le-champ, dit froidement don Fernand en tirant son épée.

Les deux gentilshommes s’attaquèrent avec une froide intrépidité, mesurant habilement leurs coups, maîtres d’eux-mêmes, l’œil terrible et le sourire aux lèvres. Des myriades d’étincelles jaillirent de leurs épées, le fer froissa le fer en grinçant; vingt fois il faillit effleurer leur poitrine, vingt fois il fut détourné.

Après vingt minutes de combat, aucune goutte de sang ne teignait encore leur pourpoint.

Ils s’arrêtèrent essoufflés et respirèrent quelques secondes.

Puis ils se remirent en garde et le combat recommença.

Il recommença sans autre issue que celle de lasser le bras et le poignet des deux champions. Quant à leur poitrine, elle paraissait invulnérable.

Tout à coup don Fernand fit un saut en arrière et jeta son épée.

--Mon gentilhomme, dit-il à don Paëz, puisque nous nous heurtons vainement sans nous pouvoir entamer, voulez-vous essayer d’un autre jeu?

--Je le veux bien, mon maître. Quel est-il?

--J’ai chez moi, dans le logis que le roi me donne en son palais, une fiole d’un poison qui foudroie plutôt qu’il ne tue.

--Après? dit froidement don Paëz.

--J’ai pareillement, poursuivit don Fernand, un cornet et des dés.

--Très bien! Je comprends.

--Une seule partie, et la fiole pour le vaincu.

--J’accepte, fit don Paëz impassible.

--Alors, suivez-moi.

Ils remirent l’épée au fourreau, rappelèrent les sentinelles et se prirent la main comme deux amis qui viennent de vider une querelle d’amour et font la paix.

Ils gagnèrent ainsi la chambre de don Fernand.

Là, celui-ci alluma un flambeau, ouvrit une armoire, y prit les dés et la fiole, posa le tout sur une table et avança un siége à don Paëz.

Don Paëz s’assit à une table, jeta les dés dans le cornet et dit à son adversaire:

--Voulez-vous que je commence?

--Je le veux bien, répondit celui-ci.

Don Paëz agita le cornet et lança les dés sur la table:

--Neuf! dit-il; j’ai des chances...

Don Fernand s’empara du cornet, sans pâlir, et le renversa à son tour:

--Onze! dit-il.

--Vous êtes heureux, fit don Paëz avec un froid sourire.

Il déboucha la fiole, en versa lentement le contenu, et ajouta:

--Il est vraiment bien fâcheux que ce verre de poison se trouve sur ma route, je crois que je serais allé bien loin: j’avais de l’ambition comme feu l’empereur Charles-Quint.

Et saluant don Fernand avec courtoisie:

--Je bois, dit-il, à l’infante dona Juanita.

Il leva son verre sans précipitation ni lenteur à la hauteur de ses lèvres, et s’apprêta à le vider d’un trait...

Mais don Fernand le lui arracha vivement, le jeta loin de lui, et dit:

--Je ne veux pas!

Don Paëz haussa les épaules.

--Vous êtes un noble cœur, dit-il avec calme, mais vous oubliez que l’infante ne peut nous épouser tous deux. Si vous m’offrez la vie, je ne vous céderai pas la femme.

--Eh bien! dit don Fernand, l’infante choisira.

--Par exemple!

--C’est tout simple, reprit l’Abencerrage, celui de nous deux qui aura quelque chance de l’épouser, c’est celui qu’elle aimera.

--Vous croyez donc qu’elle aimera l’un de nous?

--Je crois qu’elle l’aime déjà.

Don Paëz pâlit.

--Serait-ce vous? dit-il.

--Je ne sais pas, répondit don Fernand; mais ce que je sais, c’est que nous sommes les deux cavaliers les plus élégants de la cour, et qu’à moins qu’elle n’ait le goût gâté...

--Pas de fausse modestie, dit simplement don Paëz.

--Eh bien! reprit don Fernand, il y a un moyen infaillible de savoir quel est celui de nous deux qu’elle aime.

--Lequel?

--Demain, au départ pour la chasse, un gentilhomme lui tiendra l’étrier: c’est un grand honneur, et celui à qui il est refusé quand il l’a demandé, se regarde comme disgracié. Nous nous présenterons tous les deux en même temps, tous deux nous étendrons la main vers l’étrier, si bien qu’au lieu de le saisir, nous serons obligés de nous mesurer de l’œil d’un air de défi, et puis, d’en appeler, d’un regard, à l’infante, qui décidera.

L’infante éprouvera un violent dépit, elle souffrira d’avoir à offenser un gentilhomme, mais, à coup sûr, elle n’offensera point celui qu’elle aime: celui-là sera le vainqueur.

--Soit, dit don Paëz, j’accepte l’épreuve.

Don Fernand parut réfléchir.

--Êtes-vous mon ennemi? demanda-t-il enfin.

--Je l’étais; je ne puis plus l’être depuis que je vous dois la vie.

Don Fernand sourit.

--Prenez garde, dit-il, la fiole n’est point vide encore.

--C’est juste, fit don Paëz.

Et il la prit dans sa main.

--Fou! dit don Fernand en la lui arrachant.

--Mon gentilhomme, répondit don Paëz, votre générosité m’est lourde.

--En quoi, s’il vous plaît?

--En ce qu’elle me rappelle que je suis le vaincu.

--Vous êtes la victime du hasard, pas davantage.

--Et je ne vois qu’une manière d’en adoucir l’humiliation.

--Laquelle?

--C’est de vous demander votre amitié.

--J’allais vous l’offrir.

Don Paëz lui tendit la main.

--Maintenant, que le sort décide en ma faveur ou me soit contraire, dit-il, peu m’importe! Je serai votre ami à toujours. Mon épée, ma bourse et ma vie vous appartiennent. Disposez-en.

--Ne vous aventurez pas, don Paëz!

--M’aventurer! non, de par Dieu!

--Si l’infante m’aime, vous ne pourrez oublier que je suis la pierre d’achoppement où votre ambition s’est brisée.

Don Paëz haussa les épaules:

--L’ambition est un arc à plusieurs cordes, répondit-il; si je n’épouse pas l’infante, je trouverai un autre marchepied.

--Vous êtes cependant attaché au roi?

--Oui, comme à un bienfaiteur.

--Vous ne le trahiriez point?

--Non, à moins que...

--A moins?... fit don Fernand.

--A moins, reprit don Paëz froidement, que le roi ne me heurtât injustement de front et ne me voulût briser sans motif.

--Ah! fit don Fernand rêveur.

--Et encore, ajouta don Paëz, une trahison est une lâcheté infâme, et je suis trop fier pour m’abaisser jusque-là. Le roi m’a recueilli généreusement, je l’ai servi avec bravoure et loyauté, nous sommes quittes. Si le roi me voulait briser, je dirais au roi: Je ne suis point votre sujet, je ne suis pas né en Espagne, je ne vous appartiens qu’en vertu d’un pacte particulier, vous déchirez le pacte, je suis libre; vous voulez me punir, moi, je vous déclare la guerre; vous êtes un des monarques les plus puissants du monde; moi, je suis un simple gentilhomme de race souveraine, aussi noble que la vôtre, et noblesse vaut royauté, les nobles sont les pairs du roi.

Don Fernand écoutait gravement don Paëz. Quand il eut fini, il répondit:

--Supposons que l’infante vous aime au lieu de m’aimer...

--La supposition me plaît, dit don Paëz.

--Et que, vous aimant, elle m’insulte, comme cela arrivera inévitablement pour l’un de nous... Je serai forcé de me retirer, n’est-ce pas?

--Sans doute.

--De fuir la cour?

--Comme je la fuirai si je suis outragé.

--Très bien. Il est probable qu’alors je gagnerai les montagnes, où mes compatriotes se trouvent en grand nombre, les Alpunares, par exemple...

--Soit. Eh bien?

--Eh bien! il peut arriver qu’un jour ou l’autre les persécutions redoublent contre ma race, et que, lassée enfin, elle se soulève... qu’elle cherche un chef, que ce chef soit le descendant de ses rois.....

--Vous, n’est-ce pas?

--Précisément. Alors, comme l’affront de l’infante m’aura contraint d’envoyer au roi la démission de mes charges et dignités, comme je serai franc avec lui de tout lien, de tout vasselage, de toute obéissance; que l’insurrection me faisant roi à mon tour, me rendra son égal--je me trouverai le rival, l’ennemi de celui qui sera demeuré votre maître.

--C’est juste.

--Et si votre maître vous donne le commandement d’un corps d’armée destiné à me réduire, que ferez-vous?

--Eh bien! on peut être amis et se combattre.

--D’accord; mais si ma tête est mise à prix, si je tombe entre vos mains?

--Diable! murmura don Paëz.

--Si, malgré cette amitié que nous venons de nous jurer, votre devoir vous oblige à me faire trancher la tête?

--Je le ferai... si, auparavant, je n’ai pu réussir à vous faire évader.

--A merveille! s’écria don Fernand, nous pouvons être amis désormais.

--Et à toujours, ajouta don Paëz. Mais venez, la partie d’échecs du roi doit tirer à sa fin, et il ne faut pas qu’on remarque notre absence; messire le duc d’Albe et ce cuistre de chancelier Déza profiteraient de la mienne pour la commenter.

--Venez, dit don Fernand en lui prenant le bras.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Le roi Philippe II était vieux déjà à l’époque où commence notre récit.

C’était un homme usé par les soucis de l’ambition et de la politique, chauve, amaigri, sujet à de fréquents accès de de goutte.

Son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse et semblait être devenu le foyer de cette intelligence aussi grande peut-être, quoique moins brillante, que celle de Charles-Quint.

Le roi, au moment où les deux gentilshommes entrèrent chez lui, jouait encore avec le duc d’Albe, son féroce et hardi lieutenant.

Le duc était conseillé par don Francesco Münoz, chanoine de Madrid et aumônier de Sa Majesté.

Le chancelier Déza, debout derrière le roi, se permettait quelquefois une observation bien respectueuse, que le roi écoutait d’un air distrait.

Sa Majesté, en effet, était fort peu à la partie et s’occupait d’une conversation étouffée qui avait lieu derrière lui, au lieu de parer un échec et mat que le duc d’Albe, un des plus habiles joueurs de son temps, lui préparait en sourdine. Cette conversation avait lieu entre le marquis de Mondéjar, vice-roi de Grenade, et le grand inquisiteur don Antonio.

--Marquis, disait le grand inquisiteur, le roi faiblit sans cesse à l’endroit de cette race maudite.

--Le roi est sage.

--Sage!... Pouvez-vous dire que le roi est sage en cette occasion?

--Sans doute.

--Sage! quand il laisse cette race de mécréants et de païens vivre en paix auprès de nous?

--Pourquoi pas?

--Comment! pourquoi pas? Des hommes qui professent secrètement le culte de Mahomet, des hommes qui, il y a trois siècles à peine, étaient encore les maîtres de l’Espagne.

--Ils en sont devenus les sujets.

--En apparence, marquis.

--En réalité, monseigneur. Paisibles et résignés aujourd’hui, ils ne demandent plus qu’une chose: vivre en paix selon leurs coutumes et leurs mœurs, payer les impôts et travailler.

--Payer les impôts et travailler, d’accord; mais vivre selon leurs mœurs impies et leurs abominables coutumes...

--Monseigneur, murmura froidement le marquis, la politique ne doit point marcher de front avec la religion, elles souffrent toutes deux de ce voisinage. Les Maures sont des mécréants, dites-vous?... convertissez-les par la douceur, la persuasion, non par l’effroi des supplices.

--Il faut des exemples terribles.

--Il faut de l’indulgence, monseigneur. Quant à la question politique, la voici, je crois: Si les Maures quittent l’Espagne, l’Espagne reculera de cent ans.

Le grand inquisiteur fit un soubresaut.

--Que me dites-vous là? fit-il.

--Oh! presque rien; la vérité. Les Maures sont--et c’est un dur aveu à faire pour un Espagnol--les Maures sont, ici, la population intelligente et instruite, laborieuse et infatigable. Les arts, les lettres, les sciences, l’industrie, l’agriculture, le commerce, ils tiennent tout en Espagne, et ils emporteront le secret de tout avec eux. Ce sont eux, monseigneur, qui impriment les livres saints de nos moines et de nos prêtres, eux qui cultivent nos terres et les rendent fécondes, eux encore qui produisent ces statues de marbre de nos jardins, ces tableaux qui ornent nos églises, ces armes ciselées dont nous nous servons, ces tissus mœlleux qui deviennent nos vêtements de luxe. Chassez-les! et puis demandez au Castillan, au Léonais, à l’Arragonais de vous remplacer ces chefs-d’œuvre...

--Monsieur, dit brusquement l’inquisiteur, nos pères n’avaient ni statues, ni tableaux, ni armes ciselées, ni tissus précieux. Croyez-vous que sous leurs habits grossiers et avec leurs épées d’acier brut, ils fussent moins fervents et moins vaillants?

Le marquis haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit pas.

C’est à ce moment de la conversation que don Fernand et don Paëz, se tenant par la main, entrèrent sans bruit, pour ne point troubler la partie du roi.

Don Fernand se mêla à un groupe de courtisans qui causaient dans le fond de la salle; don Paëz s’approcha de la table du roi et se plaça derrière le marquis de Mondéjar.

Le grand inquisiteur l’aperçut et lui fit signe d’approcher.

--Tenez, don Paëz, dit-il, le marquis et moi sommes en querelle. Savez-vous pourquoi?

--Il ne tiendra qu’à vous, monseigneur, que je le sache bientôt.

--Eh bien! je soutiens que les Maures sont la plaie et la perdition de l’Espagne.

--Et moi, ajouta le marquis, je réponds à Sa Grandeur que les Maures sont la fortune, les arts, le commerce, l’industrie, l’opulence de l’Espagne.

--Moi, fit don Paëz avec un sourire, sans vouloir approfondir la question religieuse, au point de vue de laquelle parle monseigneur le grand inquisiteur, je me permettrai d’être de l’avis de M. le marquis de Mondéjar.

Ces paroles étaient à peine tombées de la bouche de don Paëz que le roi, jusque-là entièrement absorbé en apparence par son jeu, et qui, cependant, ne perdait pas un mot de l’entretien, se tourna et dit froidement:

--Messire don Paëz?

Don Paëz s’avança respectueusement vers le roi.

--Messire don Paëz, reprit Philippe II, êtes-vous Espagnol?

--Non, sire.

--Du moins vous n’en êtes pas très certain?

--Très certain, au contraire, sire.

--Eh bien! en ce cas, je vous trouve bien osé de vous mêler des questions politiques de mon royaume.

Don Paëz devint pâle de colère et voulut balbutier quelques mots; mais le roi ne lui en laissa pas le temps, et se tournant de nouveau vers son partenaire:

--Mon cher duc, dit-il, la partie est perdue pour vous... Tenez... échec et mat!

Don Paëz prit son feutre, se retira à pas lents jusqu’à la porte, salua sur le seuil et sortit, la rage et le dépit au cœur.

Don Paëz dormit mal ou plutôt ne dormit pas du tout. Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur désespérante; il les entendit sonner toutes aux horloges d’airain de l’Escurial, depuis le moment où il se mit au lit jusqu’au premier rayon du jour. Son imagination créa et construisit, détruisit et renversa vingt fois le drame muet du départ pour la chasse, drame terrible qui devait presque décider de son avenir. Il se rappela à grand peine, en interrogeant ses souvenirs, tout ce qui s’était passé entre lui et l’infante depuis son retour, chaque heure où il l’avait rencontrée, la moindre circonstance, le plus mince détail; il compta un à un les rares sourires qu’elle avait laissé tomber sur lui, et puis ceux que son rival, maintenant son ami, avait recueillis pour son compte; il analysa les gestes, les demi-mots, les jeux de physionomie de cette enfant, bien éloignée à cette heure, sans doute, de songer que ses actions étaient ainsi passées au creuset.

Certes, si don Paëz eût été un de ces hommes qui, trop faibles pour oser regarder en face l’adversité, préfèrent s’endormir avec de décevantes illusions, il eût trouvé dans ses souvenirs ample matière à se rassurer; il se fût écrié peut-être:

--C’est moi qui tiendrai l’étrier, moi qui serai vainqueur.

Mais don Paëz avait le froid génie de l’ambition, don Paëz ne se forgeait jamais de chimères, et en ce moment suprême, lui l’audacieux et le brave, il eut peur et trembla.

Du moment où il eut tremblé, le fier jeune homme se posa cette question:

--Qu’adviendra-t-il, si je suis vaincu?

Il vit clairement alors, et dans tous ses détails, la position que lui ferait cette lutte dernière, dans le cas où l’issue lui en serait fatale. D’abord il aurait à choisir:--ou tuer don Fernand en duel, ou quitter la cour en fugitif.--Tuer don Fernand... c’était impossible, puisque don Fernand était devenu son ami.

Fuir! c’est-à-dire laisser à la cour d’Espagne la réputation d’un lâche, et renoncer du même coup à ses projets d’ambition; autre alternative également impossible!

Don Paëz réfléchit longtemps, puis il s’écria:

--Oui, je fuirai la cour; oui, l’on me croira lâche; mais je deviendrai rebelle et fort, le roi d’Espagne sera forcé de compter avec moi, et alors...

Comme il achevait ces mots, le jour parut et pénétra à travers le trèfle des persiennes.

Il sauta hors du lit, rejeta en arrière ses grands cheveux, leva la tête, arma ses lèvres d’un dédaigneux sourire et ajouta:

--Le roi a été bien impertinent avec moi, hier au soir... et je ne suis pas son sujet, cependant.

Cette phrase était tout un plan de révolte, et maintenant qu’il avait pris son parti, l’infante pouvait lui demander ou lui refuser l’étrier, peu lui importait. Si la fortune se cabrait sous lui, il saurait étreindre et dompter la fortune!

A sept heures, le château s’éveilla, et bientôt les cours intérieures s’emplirent d’une foule bariolée de seigneurs aux manteaux sombres avec un galon d’or, de pages au justaucorps rouge, de varlets et de fauconniers, aux casaques jaunes et vertes, de piqueurs, tenant en laisse et sous le fouet, de grands lévriers orangés, et des chiens couchants au poil fauve, de gardes du roi au panache blanc et de gendarmes à la plume bleue.

Puis, le son du cor se fit entendre...

Et alors, les persiennes s’entr’ouvrirent, les manolas et les infantes montrèrent, au travers, leurs minois éveillés et coquets, leurs petites mains blanches comme l’ivoire, leurs lèvres plus rouges que le carmin;--les duègnes glissèrent un regard curieux et railleur aux beaux pages qui se gaussaient d’elles; les maris regardèrent aussi les pages, et, loin de se moquer froncèrent les sourcils.

Les pages retroussèrent avec fatuité leurs moustaches naissantes, et rirent pour les maris, comme ils avaient fait pour les duègnes.

Puis, peu à peu, les portes s’ouvrirent, les corridors se dégagèrent, les gentilshommes de la chambre et les gardes du roi s’échelonnèrent sur le passage de Sa Majesté.

Le roi s’habillait, le roi se faisait attendre...

C’était son droit.

Mais la jeune infante, plus leste, avait, dès le point du jour, éveillé la camérera-mayor, qui rêvait de sa jeunesse évanouie, et ses jeunes femmes de chambre, qui songeaient aux moustaches en croc d’un beau garde ou d’un fringant gendarme. Elle avait gourmandé tout le monde, et demandé qu’on l’habillât au plus vite.

Sa toilette avait été terminée en moins d’une heure.

--Venez, duchesse, venez vite, avait-elle dit, je veux arriver avant le roi, et je veux surtout le plus beau gentilhomme de la cour pour m’offrir son genou et me tenir l’étrier.

--Voici, avait grommelé la camérera-mayor, qui est à l’adresse de don Paëz.

Tandis que, la veille, don Paëz regagnait son logis de l’Escurial, les dents serrées par la colère, l’esprit agile des plus lugubres pressentiments, don Fernand lui aussi, s’éclipsait de la chambre royale et rentrait chez lui.

Non qu’il eût hâte de se trouver seul, mais il eût préféré peut-être une ou deux heures encore de causerie insignifiante aux angoisses de l’isolement qui devaient s’emparer de lui aussitôt que rien ne le pourrait plus distraire de la pensée dominante de l’épreuve terrible du lendemain. Pourtant don Fernand était un loyal adversaire; témoin de la disgrâce momentanée de don Paëz, il le voyait sortir pâle et hautain comme sont tous les grands cœurs blessés dans leur orgueil; sortir sous les yeux de l’infante qui avait tout vu, tout entendu;--et il eût regardé comme une lâcheté de demeurer auprès d’elle et de faire un pas, un geste, de prononcer un mot qui pût être fatal à l’homme qui venait de lui offrir son amitié, et dont cependant il était encore le rival.

Don Fernand rentra chez lui, et non moins homme de sangfroid que don Paëz, il procéda méthodiquement et avec le plus grand calme à sa toilette de nuit.

Tandis qu’il se déshabillait, on frappa doucement à une petite porte de service donnant sur un escalier dérobé, qui reliait secrètement les appartements des officiers du roi.

--Qui est là? demanda-t-il.

--Dieu est grand, répondit une voix.

Don Fernand parut étonné, mais il ouvrit sans renouveler sa question.

Un homme parut, jeta un regard furtif autour de lui pour s’assurer que don Fernand était bien seul, souffla sa lanterne sourde qu’il tenait à la main, et entra avec précaution.

Ce n’était cependant ni un alguazil cauteleux furetant à droite et à gauche pour découvrir un voleur, ni un alcade superbe, ni un inquisiteur terrible, ni un grand seigneur que l’ambition privait de sommeil, ni un mari jaloux, ni un courtisan en bonne fortune ou un page la cherchant; ce n’était ma foi! qu’un pauvre diable de fauconnier portant chausses olive et casaque mi-partie vert et jaune, n’ayant d’autre arme qu’un gant de peau rembourré et tenant à la main son bonnet, comme un humble vassal, un maigre hère qu’il était.