Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)
Part 7
Le capitaine des gardes était un gentilhomme français, un vieux soldat trempé aux luttes héroïques, et qui avait suivi en Écosse la jeune veuve du roi de France. A cet ordre de la reine: rendez-vous! il haussa les épaules et répondit:
--Vous savez, madame, que le gentilhomme qui se rend est déshonoré...
Et comme la reine ne répondait pas, et, le front dans ses mains, était en proie aux angoisses du remords et de la terreur, il ajouta:
--Et vous savez aussi, madame, que vos gardes sont tous gentilshommes.
La reine frissonnait et se taisait.
--Gardes! ordonna le capitaine, formez le carré, flamberge au vent, et pistolet au poing!
La manœuvre s’exécuta avec une promptitude admirable, la litière royale fut placée au centre du carré, et les soldats de la reine attendirent, calmes et forts, le choc de l’ennemi.
Alors le capitaine dépêcha l’un deux, avec un mouchoir blanc au bout de son épée, en signe de trêve, et le garde courut ventre à terre jusqu’aux premières lignes des dragons, qui s’étaient lentement rangés en bataille, aux ordres d’un chef inconnu et masqué, et se déployaient dans le milieu et sur les flancs de la vallée.
--Que voulez-vous? demandèrent les dragons au parlementaire.
--Et vous-mêmes? fit le garde.
--Vous interdire le passage.
--Savez-vous qui nous escortons? reprit le garde avec colère.
--Oui, dit un officier;--la reine.
--Eh bien! reprit le garde, puisque vous le savez, retirez-vous!
--Non! dit résolûment l’officier.
Le garde pâlit.
--Comment se nomme ce régiment? fit-il avec dédain.
--Écosse-Cavalerie.
--C’est donc un régiment écossais?
--Oui.
--Alors il est au service de la reine?
--Nous ne le nions pas.
--Eh bien! quand la reine ordonne, ceux qui mangent son pain lui doivent obéir. Arrière!
Nul dragon ne bougea.
--Vous êtes donc rebelles?
--Peut-être...
Le garde n’ajouta pas un mot, il éperonna son cheval, reprit au galop la route qu’il avait suivie, rendit compte de son infructueuse mission et rentra dans le carré.
Alors, comme les dragons continuaient à demeurer immobiles à leur poste, et ne faisaient nullement mine de vouloir attaquer les premiers,--ce furent les gardes qui, malgré leur petit nombre, marchèrent à leur rencontre, laissant la litière en arrière avec cinq d’entre eux pour la garder.
Le choc fut terrible.
Les deux troupes, dédaignant le pistolet, se heurtèrent, l’épée à la main, comme deux murailles d’acier qui marcheraient l’une vers l’autre.
La vallée, nous l’avons dit, était étroite; les dragons, quoique bien supérieurs en nombre, ne pouvaient s’y déployer aisément, et le combat qui s’engagea alors fut semblable à une nouvelle bataille des Thermopyles.
Le capitaine des gardes se fit tuer le premier; mais, avant d’expirer, il dit à celui de ses hommes qui le soutint dans ses bras:
--Cours vers la reine, fais-la rentrer au galop. Ce n’est plus une fuite, c’est une retraite.
Le garde partit. Au lieu de cinq, la reine avait désormais six défenseurs.
Ils entourèrent étroitement la litière, et tandis que leurs camarades se faisaient tuer un à un sans pouvoir entamer cette ligne d’airain que les dragons avaient formée sur les deux rives du torrent, ils rétrogradèrent, lentement d’abord, puis plus vite, et prirent enfin le galop.
Mais aussitôt un gros de dragons d’une vingtaine d’hommes se détacha du premier escadron, ayant à sa tête le personnage masqué qui avait constamment donné des ordres, et se mit à leur poursuite. Un moment ils luttèrent de vitesse, mais enfin les dragons arrivèrent à portée de pistolet et firent feu.
Les gardes, dont aucun ne tomba, ripostèrent.
Six hommes contre vingt!
Et cependant, la lutte qui s’engagea en cet instant dura vingt minutes; sept hommes tombèrent parmi les dragons, un seul garde fut atteint en pleine poitrine et tomba en criant:
--Vive la reine!
Comme au premier engagement, le pistolet fut laissé pour l’épée. Cinq dragons tombèrent encore, deux gardes moururent comme eux, sans reculer d’un pas.
Restaient trois hommes contre huit.
Mais trois hommes lassés, blessés, couverts de sang. La reine s’était évanouie dès le commencement du combat; elle reprit ses sens pendant une seconde et cria aux gardes:
--Rendez-vous; je le veux!
Mais, au lieu d’obéir à la reine, les gardes écoutèrent l’ardent galop de chevaux qui arrivaient sur eux, et la voix tonnante de cinq cavaliers qui leur criaient:
--Ne vous rendez pas!
C’étaient cinq hommes vaillants et forts, dont les épées nues brillaient au soleil levant et dont les yeux flamboyaient comme des épées nues.
Le premier avait une robe de prêtre--le second et le troisième portaient l’uniforme des gardes, les autres étaient vêtus comme de simples gentilshommes.
Est-il besoin de les nommer?
--A la litière! gardez la litière! cria don Paëz aux trois gardes chancelants, et laissez-nous la besogne.
La besogne dont il se chargea avec ses trois frères et Henry fut rude, car vingt autres dragons, passant sur le corps des débris de l’escorte royale, accouraient au secours du chef masqué.
Ce n’était plus contre huit que ces cinq hommes allaient combattre, c’était contre trente!
--Et pourtant ils ne reculèrent point, ils fondirent bravement sur eux, ils entamèrent d’estoc et de taille ce mur d’acier qui s’épaississait de minute en minute.
--Allons! hurla le chef masqué, dépêchons cette canaille et que tout cela finisse!
--Bothwell! exclama Henry.
Il poussa son cheval vers le lord, et lui porta un terrible coup d’épée au visage.
--Traître! s’écria Bothwell en le reconnaissant.
Il évita le coup en baissant la tête, et riposta par un coup de taille qui blessa le jeune garde à l’épaule.
Un flot de dragons les sépara un moment. Ils se cherchèrent des yeux, ils essayèrent de se rejoindre.
--A moi! à moi! s’écria Hector qui, à son tour, reconnut Bothwell.
--Le condamné! hurla Bothwell stupéfait.
Et tandis que don Paëz, Gaëtano et Gontran crevaient en dix secondes la poitrine à dix dragons, les deux ennemis se joignirent et s’attaquèrent avec une animosité telle, que les combattants qui les entouraient s’arrêtèrent comme dans ces luttes que chante Homère, où les deux armées suspendaient la bataille pour voir l’héroïque combat de leurs deux chefs.
Cinq fois l’épée de Bothwell atteignit la poitrine d’Hector, cinq fois Hector riposta et rougit la sienne du sang de Bothwell.
Enfin le lord se dressa sur ses étriers, prit son épée à deux mains et la laissa retomber de tout son poids sur la tête d’Hector.
Hector esquiva le coup, l’épée atteignit son cheval; et l’animal, se cabrant de douleur, renversa son cavalier sous lui.
Bothwell allait mettre pied à terre pour l’achever, quand un autre adversaire se présenta à lui.
C’était Henry.
La lutte recommença, les épées étincelèrent, s’entrechoquèrent, se rougirent à plusieurs reprises, lorsqu’enfin un éclair illumina la pensée de Bothwell, il porta vivement la main gauche à ses fontes, en tira un pistolet et fit feu.
Henry poussa un cri et tomba dans les bras d’Hector qui, s’étant dégagé, revenait implacable sur Bothwell.
--Adieu, frère... murmura-t-il.
Soudain un cri, une voix de femme retentirent. C’était la reine qui s’était jetée pâle, éperdue, hors de la litière et demandait qu’on l’entendît.
Les bras levés retombèrent, les épées rentrèrent dans le fourreau.
La reine jeta un regard consterné sur le champ de bataille... tous les gardes étaient morts, il ne restait plus de ses défenseurs que don Paëz et ses frères, dont le troisième, Hector, était à pied.
--Monsieur, dit la reine à Bothwell, toujours masqué, que me voulez-vous?
--M’assurer de votre personne, madame.
--Si je me fie à votre loyauté, laisserez-vous libres ces gentilshommes qui sont venus à mon secours?
--Oui, dit Bothwell avec joie, et oubliant un moment Hector.
--Je me rends, dit la reine.
Hector jeta un cri terrible et se précipita vers la reine.
--Ne le faites pas! ne le faites pas, madame! s’écria-t-il.
La reine le regarda fixement et recula avec effroi:
--L’assassin du roi! s’écria-t-elle, arrière! misérable!
Hector ne prononça pas un mot, n’exhala aucune plainte;--mais il prit son épée et l’appuya lourdement sur sa poitrine:
--Adieu, madame! murmura-t-il.
Et il allait se tuer sous les yeux de cette femme, à laquelle il avait dévoué sa vie, son honneur, son repos, son passé et son avenir--si un bras vigoureux ne lui eût arraché l’épée des mains.
C’était celui de Gontran, qui le saisit ensuite par les cheveux, le rejeta sur sa selle, et, enfonçant l’éperon aux flancs de son cheval, prit du champ et s’éloigna au galop, criant à don Paëz et à Gaëtano:
--Frères! en avant! nous n’avons plus rien à faire ici.
Don Paëz et Gaëtano n’avaient point attendu ce cri pour le suivre; ils galopèrent bientôt côte à côte, laissant Bothwell, la reine et les dragons stupéfaits de cette brusque retraite.
--Frère, dit alors Hector, laisse-moi en finir; la vie m’est à charge!
--Nous sommes les fils de Penn-Oll, répondit Gontran, et l’enfant n’est point retrouvé! ta vie ne t’appartient pas!...
Les quatre frères coururent le monde pendant dix-huit mois, allant du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, s’arrêtant dans chaque ville importante et demandant à tous les échos le nom du lieu qui recélait leur enfant.--Recherches vaines!
--L’enfant n’est plus; murmura don Paëz lassé.
--Non! s’écria Gontran avec énergie; non! l’enfant n’est pas mort, j’en jurerais sur ma tête.
--Alors, répondit don Paëz, le hasard seul peut nous le rendre désormais. Confions-nous au hasard, et si dix années s’écoulent sans qu’il ait reparu, il sera inutile de le chercher plus longtemps.
--Soit! murmura Gontran; mais, Dieu aidant, je le retrouverai, moi!
--Et si nous échouons encore, observa à son tour Gaëtano, que ferons-nous?
Ils se regardèrent tous quatre; puis Hector murmura de sa voix mélancolique et grave:
--Le grand-père de l’enfant était le frère aîné de notre père, notre père est donc l’héritier de l’enfant, c’est lui que nous ferons duc.
--Et, demanda don Paëz qui tressaillit soudain, si notre père meurt d’ici-là?
--Eh bien! ce sera l’aîné d’entre nous, toi, don Paëz, qui seras duc de Bretagne.
Un frisson d’orgueil passa dans les veines du Castillan.
--Peut-être monterai-je plus haut, murmura-t-il.
Les trois frères tressaillirent.
--Tu es donc bien ambitieux? firent-ils.
--Moi! répondit don Paëz, je voudrais pouvoir prendre le monde dans ma main et l’y enfermer tout entier.
--Pauvre fou! murmura Gaëtano.
--Appelle-moi sage, plutôt. Il vaut mieux viser loin que près; si l’on n’atteint pas le but, au moins on s’en approche. L’amour, le vin, le jeu, sont des passions d’enfant et de jeune homme! Le souffle de la vingtième année les fait éclore, la première ride du front les emporte.--L’ambition, au contraire, c’est la passion froide et calculée de l’avenir, le mobile de l’âge mûr, la raison suprême, la sagesse réelle de la vie. Broyer sous son pied les vanités puériles et les aspirations de la jeunesse, se faire des hommes et de leurs passions un marchepied, monter toujours, monter sans cesse, guidé par une volonté de fer, et arriver ainsi jusqu’au faîte; alors les hommes et les passions vous paraissent si petits qu’on en lève les épaules de pitié!... Frères, voilà la poésie vraie, le côté réellement prestigieux de la vie!
Les trois frères frissonnèrent d’inquiétude.
--Toi, Hector, dit don Paëz, tu as l’âme ulcérée, parce que tu aimais une reine et que cette reine ne t’aimait pas? Dans quinze ans, tu pleureras sur ton amour tout comme aujourd’hui.
--C’est vrai, interrompit Hector.
--Seulement, ce ne sera point la femme que tu regretteras...
--Et que sera-ce donc?...
--Le trône d’Écosse! dit froidement don Paëz.
Hector, étonné, ne parut point comprendre.
--Écoute, continua don Paëz; qu’était-ce que lord Bothwell?--un grand seigneur d’Écosse, rien de plus! Il n’aimait pas la reine, mais il l’a poursuivie, menacée, et il l’a épousée... il est devenu roi!--Qu’étais-tu, toi?--un gentilhomme n’ayant que la cape et l’épée; mais un gentilhomme issu des ducs de Bretagne, et qui, pour la naissance et le courage égalait au moins Bothwell... Pourquoi, le sort aidant, n’eusses-tu point été roi?
Hector baissa la tête:
--Je ne sais, murmura-t-il, si dans quinze ans je changerai de langage, mais ce que je sais aujourd’hui c’est que le jour où notre frère Gontran m’arracha à l’épée de Bothwell, fut un jour maudit.
--Frère, répondit don Paëz, expose ton front au vent de l’avenir: le temps cicatrise toutes les blessures, celles de l’amour avant les autres. Viens avec moi, je retourne auprès du roi mon maître; ma vie sera la tienne, et si je suis heureux tu le seras.
--Soit, dit Hector, je te suivrai!
--Frères, dit à son tour Gontran, je ne suis, moi, ni amoureux, ni ambitieux, mais ma vie a un but, un but unique;--je veux retrouver l’enfant!--Je vais continuer à marcher vers mon but.
Gontran salua ses frères, mit l’éperon aux flancs de son cheval et partit.
--Moi, fit enfin Gaëtano avec son railleur sourire, j’ai laissé à Naples une contessina que les gens du roi disent aussi belle que la madone; elle a de l’esprit comme le majordome de Satan; le contessino, son vénérable époux, vient de mourir en lui léguant tout son bien, qui se compose d’un palais au bord de la mer et d’un coteau aux flancs du Vésuve, où pousse le lacryma-christi. J’aimerais assez un palais, j’aime plus encore le jus divin du Vésuve; je n’ai nul besoin d’aimer la contessina pour l’épouser.--Frères, adieu!
Et Gaëtano, piquant sa monture, partit à son tour.
Alors don Paëz et Hector se trouvèrent cheminer seuls, et le castillan murmura ce court monologue:
--Cinq ans se sont écoulés depuis mon départ d’Espagne, et l’infante est aujourd’hui dans l’âge où l’on aime. Allons! don Paëz, mon ami, l’heure va sonner où il faudra redresser votre taille galante, avoir de frais rubans au justaucorps, le poing sur la hanche et l’œil fascinateur... Il y va d’une vice-royauté, et vous aurez à lutter contre une douzaine de grands seigneurs, contre un roi; et, de plus, contre un tribunal secret dont les arrêts sont sans appel et qu’on nomme la sainte Hermandad! N’importe;--j’arriverai au but!
Cinq jours après don Paëz était à Madrid.
FIN DES CAVALIERS DE LA NUIT.
TABLE
Des chapitres du deuxième volume.
Pages
CHAP. V. 3
-- VI. 25
-- VII. 37
-- VIII. 67
-- IX. 91
-- X. 107
-- XI. 155
-- XII. 175
-- XIII. 195
-- XIV. 223
-- XV. 287
Fin de la table du deuxième et dernier volume.
Fontainebleau:--Imp. de E. Jacquin.