Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)

Part 6

Chapter 63,821 wordsPublic domain

Hector y était toujours appuyé, immobile et froid comme un dieu de marbre, et attachant un sombre regard sur cet édifice rouge, à travers les fentes duquel le sang tombait tiède et goutte à goutte sur le sable, avec un monotone et lugubre bruit.

Tout à coup, Henry se frappa le front.

--Nous sommes des niais! dit-il, il faut partir!

--Nos chevaux sont sellés! répondit Gaëtano.

--Oui, fit don Paëz; et quand nous serons partis, M. d’Edimbourg nous vendra.

Le bourreau l’entendit.

--Jamais! murmura-t-il. Ce serait vendre ma propre tête.

--Il y a un moyen bien simple de mettre les nôtres à l’abri, dit l’astucieux Gaëtano.

--Lequel?

--Il faut emporter celle du supplicié; tous les corps se ressemblent, celui de lord Bothwell n’était pas fait autrement que celui d’Hector.

--Ceci est fort ingénieux, répliqua Henry, mais il serait convenable alors de lui ôter sa bague.

--Qu’à cela ne tienne! fit don Paëz.

Et il remonta sur l’échafaud, découvrit le cercueil et y prit la tête, qu’il enveloppa des lambeaux du voile et roula sous son manteau.

Puis il souleva le corps à demi, prit la main droite dans sa main et en retira la bague.

--Adieu, monsieur d’Édimbourg, dit-il ironiquement au bourreau, quand vous serez vieux vous écrirez vos mémoires, et vous raconterez comment trois gentilshommes, n’ayant que la cape et l’épée, arrivés de la veille, étrangers au pays et n’y ayant aucune intelligence, eurent l’audace de substituer sur l’échafaud, à un condamné obscur, un homme qui se nommait lord Bothwell, duc d’Orkney, et était régent d’Écosse.

Le bourreau se tut et demeura appuyé sur sa hache.

--N’ayez nul regret, monsieur d’Edimbourg, poursuivit don Paëz; le noble lord était le vrai meurtrier du roi. Quand nous serons moins pressés qu’aujourd’hui nous vous raconterons cette histoire.

* * * * *

Les trois gentilshommes rentrèrent dans le château par une porte dérobée, gagnèrent les appartements de Bothwell, trouvèrent Hector toujours appuyé à l’entablement de la croisée, et l’entraînèrent.

Hector avait la même taille que Bothwell, il était revêtu de ses habits; il se couvrait le visage de son manteau. On le prit partout pour le duc, et il traversa le château sans encombre, suivi de ses deux frères et d’Henry: l’un, sous son vêtement ecclésiastique, les deux autres portant toujours le costume des gardes.

Ils montèrent à cheval et partirent au galop.

Don Paëz avait toujours sous son manteau la tête sanglante.

--Ah çà, dit-il, qu’allons-nous faire de ceci?

--Nous le jetterons en pleine mer, répondit Henry.

--Où allons-nous? demanda Hector.

--Je ne sais, fit Gaëtano; mais hors d’Écosse, toujours.

Hector tressaillit.

--Loin d’elle! fit-il sourdement.

--Frère, murmura don Paëz, viens en Espagne; nous te ferons, le roi mon maître et moi, assez puissant seigneur pour parler de ton amour la tête haute;--tu seras ambassadeur, et alors...

--Ce serait trop de bonheur... fit Hector.

Et l’émotion l’empêcha d’achever sa pensée.

En ce moment, au coude du chemin, un cavalier apparut et poussa un cri.

--Frères! frères! dit-il.

--Gontran! s’écrièrent les trois cavaliers. C’était Gontran, en effet;--Gontran qui arrivait bride abattue, mourant.

Mais ce n’était plus ce jeune homme insouciant, à la lèvre rosée, à l’œil mutin, au franc sourire;--c’était un homme pâle, triste, aux yeux caves, à la lèvre amincie et pendante, au geste saccadé.

--Frères! leur cria-t-il, le malheur est tombé sur Penn-Oll.... l’enfant est perdu!

--L’enfant est perdu!..... s’exclamèrent-ils.

Gontran baissa la tête et ne répondit pas.

Don Paëz fut le premier qui sauta au bas de son cheval, courut à Gontran, lui secoua vivement le bras et lui dit avec fureur:

--Mais parle donc, malheureux! parle!

--Il y a quinze jours que je ne dors ni ne vis, répondit Gontran; quinze jours que je cours par monts et par vaux et demandant partout mon enfant... Frères, ne m’accablez pas de votre courroux, car je souffre mille tortures, et vingt fois par jour je suis tenté de me passer ma rapière à travers corps.

--Mais parle donc! hurla don Paëz, parle! où et comment l’as-tu perdu?

--A Paris, dans la nuit de la Saint-Barthélemy.

--Oh! fit Gaëtano, ils l’ont massacré!

--Non, s’écria Gontran avec force, non!

--Qu’est-il donc devenu, alors?

--On me l’a volé!

--Volé!

--Écoutez, frères, écoutez-moi..... quand vous m’aurez entendu, peut-être ne me condamnerez-vous pas!

--Par la mordieu! exclama don Paëz, aussi vrai que le soleil nous éclaire à cette heure, si tu ne retrouves pas l’enfant, quoique tu sois mon frère de sang et de cœur, je te tuerai!

--Frappe! lui dit froidement Gontran.

Et il lui présenta sa poitrine.

--Fou! murmura don Paëz.

Ils descendirent tous de cheval, ils s’allèrent asseoir à la lisière d’un bois et jetèrent la tête du faux roi dans un fossé.

Alors Gontran leur raconta d’une voix brève, saccadée, entrecoupée de sanglots, les détails de cette terrible nuit de la Saint-Barthélemy, nuit pendant laquelle, nos lecteurs s’en souviennent, l’enfant avait été enlevé par le roi de Navarre.

Ils l’écoutèrent avec recueillement, sombres, pensifs, la main sur leur épée,--et quand il eut fini, don Paëz s’écria:

--Nous sommes quatre, tous quatre jeunes et forts, vaillants et sagaces; nous avons pour nous l’audace qui tente, la foi qui guide, le droit qui triomphe; nous allons parcourir l’Europe en tous sens, fouiller ciel, terre et mers dans leurs moindres replis, et si nous ne retrouvons point l’enfant notre maître, c’est que Dieu refusera son appui à notre cause--et Dieu assiste toujours ceux qui croient en lui et ne réclament que leur droit!

Henry s’était tenu à l’écart, il s’avança vers le milieu du groupe:

--Vous êtes quatre, avez-vous dit? don Paëz.

--Oui.

--Vous vous êtes trompé, messire, nous sommes cinq! dit Henry.

Et il tira son épée comme eux, puis ajouta:

--J’ignore quel est votre nom réel, j’ignore quel est cet enfant que vous appelez votre maître; mais nous sommes frères depuis dix jours, car nous combattons côte à côte, frères, depuis notre naissance, car l’un de vous a passé sa jeunesse sous le toit de mon père; nous avons partagé le même lit, bu au même verre, rompu le même morceau de pain. Vous étiez quatre frères, soyons cinq, n’ayant qu’une vie, qu’une pensée, qu’un but... retrouver cet enfant.

--Henry, dit don Paëz d’une voix grave et solennelle, je suis l’aîné de tous, j’ai la parole le premier; c’est mon droit. Au nom de mes cadets, je te reconnais pour notre frère: j’accepte ton épée et ta vie; notre épée et notre vie sont à toi.

--Partons donc! fit Gaëtano, cette terre d’Écosse me pèse sous les pieds comme si elle était renversée.

--Oui, répondit don Paëz, partons; mais avant, jurons-nous aide et secours mutuel. Hector était en péril et nous sommes accourus; dans huit jours, demain, peut-être, l’un de nous sera aux prises avec une passion violente, amour ou ambition, et il aura à lutter.

--Eh bien! dit Gaëtano, nous ferons pour lui ce que nous avons fait pour Hector.

--Vous le jurez?...

--Tous, s’écrièrent-ils.

--Frères, murmura Hector, mon vœu le plus cher est que vous n’éprouviez jamais les tortures qui m’ont brisé.

--Il est une passion qui guérit l’amour, répondit don Paëz.

--Laquelle, frère?

--L’ambition.

--Est-elle moins amère?

Don Paëz tressaillit.

--Frère, murmura-t-il, tu viens de prononcer un mot terrible: l’amour vaut mieux, sans doute!

--Bah! dit Gaëtano, il n’y a qu’une passion réelle en ce monde.

--Quelle est-elle?

--Un vieux flacon vidé auprès d’une beauté qu’on n’aime pas. Quand on n’aime aucune femme, on les aime toutes.

--Gaëtano, murmura don Paëz, toi seul seras heureux!

--Parbleu! répondit l’Italien, une seule chose suffit pour cela;--la foi! J’ai la foi grande quand mon escarcelle est pleine, moindre quand elle est maigre; sans limites quand elle est vide. Je suis lazzarone, frères; grand seigneur aux heures d’opulence, poète et philosophe quand viennent les mauvais jours. Seule, la médiocrité m’étouffe, car si je n’ai plus d’or pour être galant gentilhomme, j’en ai trop encore pour improviser des vers et méditer sur le néant des vanités humaines.

En route, messeigneurs; ce ciel brumeux, ces montagnes, ces paysans à mine farouche, ne valent pas le ciel de Naples la belle, son golfe bleu, ses lauriers roses, et son Vésuve, dont le front flamboye éternellement.

Hector se tourna vers ces montagnes et ce ciel insultés par Gaëtano, et leur dit avec émotion:

--Vous avez abrité ma jeunesse, vous avez été hospitaliers pour moi, je vous remercie et vous regretterai toujours.

Puis Henry vint et murmura:

--Tu n’es point, ô terre d’Écosse! un pays doré du soleil. La neige couvre tes montagnes, tes vallées sont sauvages et pauvres, mais tes fils sont loyaux et braves, généreux et hospitaliers. Sur ton sol est née ma famille, mon père y repose du dernier sommeil, et je te quitte en pleurant. Adieu, patrie, je te reverrai!

--Terre d’Écosse! cria à son tour don Paëz, moi aussi je te veux faire mes adieux, et te laisser un souvenir.

Et sans ajouter un mot, il abattit du revers de son épée une branche de chêne, l’affila des deux bouts comme un épieu, et la planta en terre.

Puis il alla ramasser la tête, la débarrassa de son voile noir, et la ficha dessus comme un sanglant trophée.

Alors il se découvrit et murmura avec un ironique sourire:

--Roi imaginaire, je te salue!

Mais trois cris lui répondirent, trois cris indicibles de stupeur, de rage, d’étonnement...

--Quelle est cette tête? hurla Hector.

--Pardieu! répondit don Paëz, celle de Bothwell.

--C’est faux! s’écria Gaëtano.

--Faux! s’écria Henry hors de lui.

--Bothwell était blond... cette tête est brune, hâlée, reprit Hector en courant vers elle, et l’examinant avec une avide attention.

Henry s’approcha comme lui et jeta un nouveau cri:

--Le secrétaire! murmura-t-il.

Il y eut parmi ces cinq hommes une minute de terrible silence, pendant laquelle ils se regardèrent presque avec terreur.

Cet homme qu’ils avaient conduit au supplice, cet homme dont la tête sanglante était là, devant leurs yeux, ce n’était pas Bothwell!

Enfin, Henry s’écria:

--Je l’avais bien dit: ce n’était plus la même voix!

--Moi aussi, fit Gaëtano.

--Mais tu ne l’as donc pas vu, frère?

--Jamais; je lui tournais le dos cette nuit quand il est entré.

--Malédiction! hurla Hector, la reine est perdue!

--Non! fit don Paëz avec force, car nous sommes cinq, cinq épées vaillantes qui pourraient conquérir un royaume, et nous la sauverons!

--Mais où donc est Bothwell?

--Bothwell? dit Henry, il n’était pas à Dunbar cette nuit, et son secrétaire était dans son lit, ajouta don Paëz. A cheval, frères, à cheval!

CHAPITRE QUINZIÈME

XV

Il est nécessaire de revenir sur nos pas pour expliquer cette étrange méprise dont Hector et ses frères venaient d’être victimes, et de nous reporter au moment où Bothwell, après avoir remis le condamné aux mains d’Henry et de Gaëtano, rentra dans son appartement.

Quand la porte se fut refermée, on s’en souvient, le lord appela son valet de chambre et se fit ostensiblement déshabiller et mettre au lit.

Puis il ordonna qu’on l’éveillât à l’heure de l’exécution, et qu’en attendant on le laissât seul.

On avait bien placé sur son guéridon le verre de vin d’Espagne, mais le lord oublia d’y tremper ses lèvres. Il avait bien autre chose en tête, vraiment! car, à peine le valet fut-il parti, qu’il souffla sa lampe, sortit du lit sans bruit, se traîna à pas de loup jusqu’à la porte de la troisième pièce où travaillait son secrétaire et frappa doucement.

Le secrétaire ouvrit et Bothwell entra.

Le secrétaire était un homme d’environ quarante-cinq ans, assez maigre, assez bien pris, et absolument de la même taille que Bothwell.

La tête seule différait; elle était brune de peau et de cheveux, tandis que Bothwell était blond et avait le teint rosé.

--Maître Wilkind, dit le lord en refermant la porte avec précaution, vous êtes ambitieux, n’est-ce pas?

--Certes, milord, répondit Wilkind avec un sourire béat, il fallait l’être, et beaucoup, pour servir Votre Honneur comme je l’ai fait, en mettant moi-même le feu à cette mèche soufrée, qui a dû procurer au feu roi d’Écosse un très vilain quart d’heure.

--Et votre ambition n’est point satisfaite encore?

--Votre Honneur songe à moi, j’en suis sûr.

--Vous voulez faire votre fortune, n’est-ce pas?

--La plus grande possible. Par exemple, si Votre Honneur devient roi d’Écosse, il me semble qu’il pourrait... m’octroyer... un portefeuille...

--Un portefeuille? Oh! oh! maître Wilkind.

--Oh! celui des finances... celui-là seulement.

--Raillez-vous, messire Wilkind?

--Mon Dieu! murmura ingénûment Wilkind, lord Douglas, par exemple, s’il me refusait un portefeuille, me donnerait beaucoup d’or, j’en suis sûr, si je lui faisais quelques confidences...

Bothwell se mordit les lèvres.

--Silence! dit-il, tu seras ministre... Mais si c’était à recommencer, je ferais moi-même mes affaires... Ce secret n’est plus le mien.

--Il est le nôtre, monseigneur. D’ailleurs, vous avez fort bien fait de me confier le soin des poudres. On ne sait pas ce qui eût pu arriver... Une explosion trop prompte, un grain de fumée sur votre visage... il n’y a que les pauvres diables comme moi qui réussissent dans ces sortes d’affaires...

--Assez, dit sèchement Bothwell. Passons aux choses importantes. C’est cette nuit que j’enlève la reine.

--Déjà?

--Sans doute. Mais il y a des précautions à prendre... Les gardes me détestent et ils la défendront à outrance...

--Il y aura donc un combat?

--Sans merci. C’est pour cela que j’ai demandé à la reine, pour la garde du château, les trois compagnies de ses gardes les plus turbulentes, ne lui en laissant qu’une à Glascow.

Wilkind s’inclina.

--Votre Grâce a un génie sans égal, murmura-t-il.

--La reine, poursuivit Bothwell, partira demain avant le jour, en litière, de Glascow pour Stirling. Une trentaine de gardes seulement l’escorteront. Au point du jour, le cortége atteindra la vallée de l’Aigle-Noir, où je me trouverai embusqué avec le régiment d’Écosse-Cavalerie, que j’ai gagné à ma cause et qui m’est tout dévoué. La lutte sera terrible, mais elle sera courte; je ferai la reine prisonnière, je l’emmènerai à Dunbar, je l’y tiendrai enfermée, et alors... comme l’Écosse et l’Europe le sauront, Marie Stuart m’épousera pour mettre, aux yeux de l’Europe et de l’Écosse, son honneur de reine à couvert.

--Admirable! s’écria Wilkind.

--Mais, ajouta Bothwell, les niaiseries, les riens sont d’ordinaire la pierre d’achoppement des grandes entreprises: ces trois compagnies de gardes écossaises que j’ai ici sont bien moins à mes ordres, tout régent d’Écosse que je suis, que je ne suis, moi, leur prisonnier: elles me surveillent, elles m’observent... Si je pars ostensiblement pour me mettre à la tête d’Écosse-Cavalerie, dix hommes me suivront et m’épieront de loin, donneront l’alarme et perdront tout!

--C’est juste, cela, milord.

--C’est pour cela que j’ai pris mes précautions. Tu sais qu’il y a une loi écossaise qui enjoint à tout gouverneur, commandant de forteresse, d’assister, de sa personne, aux exécutions capitales?

--Sans doute, milord.

--C’est précisément pour cela que j’ai donné ordre que le prétendu meurtrier du roi fût exécuté au point du jour; rien que pour cela, entre nous, car l’affaire n’était pas pressée...

--Mais, dit Wilkind, Votre Grâce ne pourra assister à l’exécution puisqu’elle part?

--Non, mais tu y assisteras, toi.

--Moi?

--Sans doute; tu vas te coucher dans mon lit, tu t’envelopperas dans les courtines et tu attendras qu’on t’éveille. Tu ordonneras alors, en déguisant ta voix le plus possible, qu’on te laisse, tu revêtiras mes habits, tu te couvriras de mon manteau de duc et pair d’Écosse, et mon chapeau rabattu sur tes yeux, tu assisteras de la fenêtre à la mort de cet imbécile.

--J’obéirai à Votre Honneur.

--Moi, dit Bothwell, je vais m’esquiver par un escalier secret et un boyau souterrain;--à deux lieues d’ici, je trouverai une escorte d’Écosse-Cavalerie.

--Si Votre Grâce est roi, je serai ministre?

--Foi de lord!

--Ministre des finances?

--Oh! oh! fit le duc, nous sommes donc bien avide?

Wilkind se troubla.

--Non, dit-il, mais j’ai l’esprit mathématique.

--Eh bien! nous verrons... murmura Bothwell en riant. Donne-moi tes habits et ton manteau.

Tandis que le lord endossait les chausses et le pourpoint de son secrétaire, maître Wilkind, déshabillé à son tour, se glissait dans le lit.

--Monseigneur! dit-il à voix basse.

--Que veux-tu?

--Votre Grâce a l’habitude de prendre un verre de vin d’Espagne en se couchant, n’est-ce pas?

--Oui... Eh bien?

--Eh bien! je réfléchis que puisque je joue, à cette heure, le rôle de Votre Grâce, le verre de vin en question ne peut m’être nuisible.

--Il est plein sur mon guéridon... prends-le.

Wilkind, à l’aide du faible rayon de lumière qui passait au travers de la porte entre-bâillée, aperçut le gobelet d’or, le saisit à deux mains et le vida d’un trait. Puis il s’endormit en murmurant:

--Je serai ministre des finances et je ferai ma fortune!

Mais le hatchis aidant, le rêve de Wilkind prit bientôt des proportions moins mesquines; de ministre des finances qu’il était d’abord, il se fit bientôt roi d’Écosse, puis il peupla les caves de ses châteaux royaux d’innombrables trésors, et il arriva enfin à prendre des bains de pistoles et à ferrer ses chevaux avec des lingots.

Nos lecteurs savent le reste, et comment le pauvre diable acheva son rêve, grâce à la hache du bourreau d’Edimbourg.

Tandis que Wilkind s’endormait, Bothwell, revêtu de ses habits, sortait du château et trouvait un cheval tout sellé à une poterne.

Il sauta dessus, le mit au galop et prit la route de Glascow.

A un quart de lieue du château, il quitta la route, se jeta dans un chemin de traverse et entra dans la forêt.

Là, il se dirigea vers la hutte de ce bûcheron qui l’avait deux fois déjà accueilli, lors de ses rencontres avec la reine.

Il y avait nombreuse compagnie dans la hutte: une douzaine de dragons d’Écosse-Cavalerie se chauffaient à l’entour de l’âtre, tandis que leurs chevaux, piaffaient, attachés aux arbres voisins.

Bothwell ne prit point le temps de mettre pied à terre.

--A cheval, messieurs! dit-il.

Les dragons se levèrent aussitôt, mirent le pied à l’étrier, et se rangèrent aux côtés du régent d’Écosse.

Bothwell, escorté par eux, reprit sa route au galop, à travers les hautes futaies de la forêt.

Bientôt à la forêt succéda une petite plaine, puis une vallée étroite et sauvage encaissant un torrent, enfin une seconde forêt plus épaisse et plus sombre que celle de Dunbar.

Bothwell y pénétra sans hésiter, gagna un carrefour et s’y arrêta.

Alors il fit un signe à l’un de ses hommes, qui avait une trompe de chasse sur l’épaule, et le dragon sonna une fanfare. A cette fanfare répondit, dans le lointain, un hallali bruyant.

--Écosse est là! dit Bothwell.

Et il poussa son cheval.

Au bout d’une demi-heure, en effet, le futur mari de la reine atteignait les avant-postes du camp improvisé par le régiment d’Écosse-Cavalerie. Il était alors trois heures du matin, le jour naissait, et c’était à peu près le moment où le malheureux Wilkind recevait cet étrange sacre que vous savez des mains de M. d’Edimbourg.

Sa Majesté la reine d’Écosse était sur pied à deux heures du matin, et le château royal de Glascow, où se sont passées les premières scènes de notre récit, était en émoi dès cette heure matinale.

La reine partait pour Stirling, où elle allait voir son fils, le futur roi d’Écosse et d’Angleterre.

Une litière était prête, une compagnie des gardes à cheval rangée, le pistolet au poing des deux côtés de la litière.

La reine ne descendait point encore, cependant, et demeurait pensive et irrésolue, pâle et frémissante devant la glace où, à l’aide de ses camérières, elle venait de terminer sa toilette de voyage.

--Betsy, dit-elle enfin à la plus jeune de ses femmes, vous ne m’accompagnerez pas...

La jeune lady la regarda avec étonnement:

--Pourquoi cela, madame?

La reine hésita:

--Parce que je ne le veux pas! dit-elle brusquement en détournant la tête.

Puis, comme Betsy semblait, d’un œil effrayé, l’interroger sur cette sévère détermination, elle ajouta:

--Laissez-moi, je veux être seule.

La jeune femme sortit éperdue.

--Pauvre enfant! murmura Marie, pourquoi l’ai-je grondée? Je ne veux pas qu’elle me suive, mais c’est parce que je l’aime, parce qu’il y aura une lutte terrible, du sang versé...

La reine s’arrêta soudain.

--Du sang versé! s’écria-t-elle frissonnante, et c’est moi qui en serai la cause, c’est pour moi... c’est moi qui vais sacrifier mes meilleurs gentilshommes?...

Par un élan de remords, la reine rejeta vivement sur un siége le manteau de fourrure dont elle s’était déjà enveloppée.

--Non, jamais! murmura-t-elle, jamais!...

Mais en ce moment, dans le cœur troublé de la reine une voix s’éleva, celle de son amour,--devant son œil éperdu, une ombre passa, celle de Bothwell...

Et elle étendit la main vers son manteau pour le ressaisir; puis elle hésita, le repoussa de nouveau, le saisit encore...

Une fois encore peut-être, la sueur de l’angoisse et du remords au front, elle allait le repousser, quand la porte s’ouvrit, et le capitaine des gardes entra.

--On attend Votre Majesté, dit-il avec respect.

--Je vous suis, murmura la reine chancelante.

Il lui offrit son bras, elle s’y appuya en tremblant. Pendant le trajet qu’elle eut à faire de son appartement à sa litière, son amour et sa raison se livrèrent une dernière, une suprême lutte... la raison fut vaincue, et avec elle l’humanité, cette vertu des rois. L’amour, ou plutôt l’infâme habileté de Bothwell triomphaient. La litière s’ébranla, les gardes se placèrent aux portières. Ils étaient une trentaine environ, tous armés jusqu’aux dents, la tête haute, la mine fière et vaillante, le poing sur la hanche comme il convient à ces soldats d’élite dont la noble mission est de garder les rois.

Le cortége traversa les rues silencieuses de Glascow, et sortit de la ville.

La reine était seule dans sa litière.

La solitude, unie au silence de la nuit, que troublait seul le pas égal et cadencé des chevaux piétinant sur la terre gelée, vinrent bouleverser de nouveau l’esprit timoré de Marie.

Ses hésitations, ses remords la reprirent plus tenaces et plus implacables; vingt fois elle fut sur le point d’ordonner le retour sous le prétexte futile d’une indisposition; vingt fois elle fut dominée par la passion. Au jour naissant, la litière royale et son escorte s’engagèrent dans la Vallée-Noire.

C’était une gorge étroite et sombre, empruntant sa qualification à deux forêts de sapins étendant leur manteau noir sur les flancs escarpés de deux hautes montagnes qui l’enserraient tout entière.

Un torrent roulait au milieu avec un lugubre et strident fracas. Ce torrent était bordé à droite et à gauche de grandes touffes d’arbousiers et de lianes grimpantes qui entrelaçaient leurs réseaux de l’une à l’autre rive.

Ces touffes gigantesques cachaient une moitié des dragons d’Écosse-Cavalerie.

--Où sommes-nous? demanda la reine, que ce site sauvage impressionnait.

--Dans la Vallée-Noire, répondit un garde.

La reine tressaillit.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, ayez pitié de moi.

Presque au même instant un coup de feu se fit entendre, le garde qui courait en éclaireur tomba, et une escouade de dragons se montra hors du fourré.

La reine acheva de perdre la tête...

Le capitaine des gardes accourut:

--Madame, dit-il, nous sommes enveloppés.

--Par qui? fit elle avec terreur.

--Par le régiment des dragons d’Écosse-Cavalerie.

--Que me veut-il?

--Je n’en sais rien.

--Qui le commande?

--Je l’ignore; et j’attends les ordres de Votre Majesté.

La reine poussa un cri sourd.

--J’ai la tête perdue, murmura-t-elle, rendez-vous, rendez-vous sans coup férir!