Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)

Part 5

Chapter 53,868 wordsPublic domain

--Non, mais du hatchis; une pâte noirâtre délayée, un breuvage oriental qui engourdit les membres, trouble la raison et transporte l’esprit dans un monde imaginaire.

--Je commence à comprendre...

--Ah! tu comprends enfin, n’est-ce pas? Tu comprends que les régicides vont à l’échafaud la tête couverte d’un voile noir, et que ce voile ne tombe qu’avec la tête? Tu comprends que dans quatre heures, c’est-à-dire une heure avant le supplice, nous pénétrerons tous quatre dans la chambre du noble lord, que nous te coucherons dans son lit, tandis que nous le couvrirons du voile et des habits du condamné? Tu comprends encore, sans doute, qu’il n’est pas rare de voir l’homme qui va mourir avoir la tête en délire et les membres affaiblis, et qu’on mettra sur le compte de la terreur les mots incohérents, les phrases inachevées, la voix étranglée de cet homme que nous serons obligés de porter sur l’échafaud.

Hector étouffa un rugissement de joie.

--Tu es un homme de génie! murmura-t-il.

--Silence! fit soudain don Paëz, on vient!

Et, en effet, la porte s’ouvrit, et le secrétaire de Bothwell parut sur le seuil.

--Sa Grâce, dit-il, est prête à recevoir le condamné.

--Quand il sera garrotté toutefois, dit Henry.

Et il lia fortement les mains du prisonnier, le fouillant minutieusement pour s’assurer qu’il n’avait aucune arme sur lui.

Hector marcha d’un pas ferme vers le secrétaire de Bothwell et le suivit.

Celui-ci referma la porte et le condamné se trouva en présence de lord Bothwell, duc d’Orkney et régent d’Écosse.

Le duc, vêtu de velours noir des pieds à la tête, portant au cou la chaîne d’or massif des grands dignitaires de la couronne, reçut le condamné debout, comme c’était la coutume;--debout, et le chapeau en tête!

Debout, parce qu’il convient d’être courtois pour ceux qui vont mourir; couvert, parce que l’on ne doit aucun respect à ceux qu’attend le dernier supplice.

--Laissez-nous, dit-il impérieusement à son secrétaire; celui-ci sortit et le condamné demeura seul en face du vrai régicide.

--Monsieur, dit alors Bothwell avec calme, vous usez de votre droit en me demandant audience. Je vous écoute, que voulez-vous?

--Milord, dit Hector à voix basse, vous savez que je ne suis point coupable, vous savez encore, poursuivit-il d’une voix sourde et brève, quel est le vrai meurtrier du roi?

--Est-ce tout ce que vous avez à me dire?

--Pardon, milord. Vous savez encore pourquoi j’ai dédaigné de me défendre, et ce qu’il y a d’héroïsme dans mon silence et mon dévoûment. Milord, j’en appelle à un reste de loyauté qui, peut-être, n’est point éteint chez vous.

Bothwell ricana et ne répondit pas.

--Milord... supplia le condamné.

Bothwell fit un geste d’impatience:

--Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.

--Ma grâce, milord, rien que ma grâce!

Bothwell haussa les épaules:

--Vous aimez la reine, n’est-ce pas? fit-il avec dédain, et vous vous êtes dit coupable pour qu’on ne l’accusât point?

--C’est vrai, murmura Hector.

--Eh bien! si je vous fais grâce, savez-vous ce que l’on dira? On dira que c’était une comédie! et,--continua Bothwell implacable,--que la reine désormais lavée du soupçon, fait grâce au gentilhomme qui s’est dévoué pour elle.

--Mon Dieu! fit Hector, toujours calme dans son rôle.

--En sorte que si la reine a été renvoyée de l’accusation par le lit de justice, elle n’en sera pas moins accusée et condamnée tout bas par les plus chétifs de ses sujets.

Hector poussa un soupir:

--Les paroles que vous venez de prononcer, milord, murmura-t-il avec accablement, sont mon arrêt de mort.

--A moins que vous ne préfériez accuser la reine? ricana lord Bothwell.

Hector lui jeta un regard d’indignation.

--Je n’ai plus rien à ajouter dit-il avec dédain; je me retire, milord.

Bothwell fit un geste d’assentiment, ouvrit la porte, et cria:

--Gardes, assurez-vous de la personne du condamné!

Henry s’avança:

--Votre Grâce peut reposer tranquille, dit-il en s’inclinant. Le condamné attendra-t-il ici l’heure de son supplice?

Bothwell parut réfléchir.

--Soit, fit-il; qu’il s’entretienne avec son confesseur.

Don Paëz, agenouillé et tournant, par précaution, le dos à Bothwell, semblait prier avec recueillement.

Bothwell rentra dans son appartement, appela son valet de chambre et se fit déshabiller.

--Tu m’éveilleras à deux heures et demie, dit-il assez haut pour que les gardes et le condamné l’entendissent; j’assisterai, de ma fenêtre, à l’exécution.

Henry se traîna sans bruit jusqu’à la porte, colla son œil à la serrure, et vit le valet placer un gobelet d’or ciselé sur un guéridon. Ce gobelet contenait le marasquin favori.

Il n’attendit point que Bothwell l’eut vidé, et retournant vers ses compagnons, il leur dit:

--Le traître va s’endormir et ne s’éveillera plus que dans l’éternité!

En ce moment, dix heures sonnaient.

CHAPITRE QUATORZIÈME

XIV

Quatre heures d’anxiété terrible s’écoulèrent pour Henry, Hector et ses frères. Aucun bruit ne se faisait dans la chambre de Bothwell; on entendait seulement une respiration bruyante qui les fit tressaillir d’aise, après une heure d’attente et de profond silence. A cette respiration, succéda bientôt un flot de brusques paroles, séparées par de longs intervalles, et annonçant un rêve pénible. Le nom de la reine s’y trouvait mêlé parfois; mais il fut impossible aux quatre cavaliers de suivre et de comprendre ces péripéties du cauchemar.

Au moment où deux heures sonnaient, Hector dit à Henry:

--As-tu le voile noir?

--Non, dit Henry; c’est l’affaire du bourreau, il va nous l’apporter.

--Mais il reconnaîtra Bothwell?

--Peu importe!

--Il est donc notre complice?

--Il le sera.

Presque aussitôt, la porte qui donnait sur la plate-forme s’ouvrit, et le bourreau entra.

Il était sombre et triste, comme il convient à ces hommes marqués au front du doigt de la fatalité et qui doivent, instruments passifs de la loi, étouffer dans leur poitrine toute pulsation humaine, dans leur cœur tout mouvement de pitié.

--Je viens vous chercher, dit-il à Hector avec une sorte de respect douleureux.

--Asseyez-vous une minute, lui dit Henry.

Le bourreau s’assit et le regarda étonné.

--Monsieur d’Edimbourg, poursuivit le jeune garde, regardez bien le condamné en face.

Le bourreau regarda Hector.

--Croyez-vous que ce jeune homme, au front si calme, à l’œil si fier, soit capable de commettre un forfait aussi détestable que celui dont on l’accuse et pour l’expiation duquel il va mourir?

--Il est condamné, dit le bourreau tristement; s’il est innocent, que son sang retombe sur la tête de ses juges!

--Son sang ne coulera point, monsieur d’Edimbourg, dit froidement Henry.

Le bourreau tressaillit.

--Lui aurait-on fait grâce? demanda-t-il vivement.

--Non, mais un autre mourra à sa place.

--Un autre! exclama le bourreau.

--Dites-nous donc, monsieur d’Edimbourg, quelle est votre arme ordinaire?

--La hache, murmura sourdement l’homme rouge.

--Et où est votre hache?

--Sur le billot, dans la cour.

--Vous ne l’avez point apportée?

--A quoi bon?

--Et vous avez eu tort, grand tort, je vous jure; car si vous n’avez pas votre hache ici, nous avons nos pistolets, nous.

--Et, poursuivit Henry en tirant vivement les siens de sa ceinture et les portant tout armés au visage du bourreau, qui recula stupéfait, nous venons de décider, que, puisque dans une heure vous feriez tomber la tête d’un innocent, autant valait dès à présent faire sauter la vôtre.

Le bourreau recula encore, pâle et défait.

--Çà, monsieur d’Edimbourg, il y a un prêtre ici, mettez-vous à genoux et priez Dieu;--vous allez mourir.

Le bourreau se laissa tomber à genoux.

--Je ne suis coupable d’aucun crime, murmura-t-il suppliant; grâce! messeigneurs...

--Vous êtes innocent de tout crime, dites-vous?

Par le Christ, je le jure, messeigneurs!

--Ce jeune homme aussi est innocent, et vous demandez, sa tête cependant?

--C’est la loi qui la demande.

--Eh bien! si, au lieu de sa tête innocente, nous donnions la tête du vrai coupable?

Le bourreau frissonna:

--Que voulez-vous dire? fit-il.

--Attendez et écoutez: le condamné va au supplice la tête couverte d’un voile noir, n’est-ce pas? Vous coupez cette tête avec le voile?

--Sans doute... balbutia le bourreau.

--Et vous ne la pouvez examiner que détachée du tronc?

--Eh bien! donnez votre voile, monsieur d’Edimbourg, nous allons remettre entre vos mains un homme qui en sera couvert...

A cette proposition inattendue, le bourreau tressaillit et demanda vivement:

--Quel est cet homme?

--Vous le saurez quand sa tête sera coupée!

--Mais je ne le puis... je ne veux pas...

--Vous avez le droit de refuser, nous avons, nous, celui de vous tuer.

Et Henry ajusta le bourreau:

--Grâce! cria celui-ci frémissant.

--Le voile! le voile! demanda impérieusement Henry, je vous donne trois secondes pour vous décider.

--Mon Dieu! murmura le bourreau en tendant le voile funèbre, faites que le sang de l’inconnu que je vais verser soit un sang coupable, et qu’il ne jaillisse point sur ma tête.

--Cet homme est coupable, murmura don Paëz.

Pour le bourreau, don Paëz était un prêtre; un prêtre ne ment point, le bourreau eut foi.

--Ôte ton pourpoint, Hector, dit ensuite Henry. Don Paëz, poursuivit-il, prenez ce pourpoint et ce voile, et allez en couvrir l’homme que nous avons condamné. Nous, nous demeurons ici pour tenir en respect monsieur d’Edimbourg.

Le bourreau tremblait.

Don Paëz prit le pourpoint et le voile, ouvrit sans bruit la porte, la referma sur lui et se dirigea vers le lit de Bothwell à travers les ténèbres, mais guidé par la respiration bruyante du dormeur.

Celui-ci continuait son rêve et murmurait d’une voix entrecoupée, et assourdie par l’étrange ivresse du hatchis:

--Je suis le roi... le roi d’Écosse, parbleu! et j’ai des milliards dans mes caves.

--Mort-Dieu! grommela don Paëz, voici un futur roi d’Écosse bien riche et qui bâtit des châteaux en Espagne, comme s’il était roi de ce doux pays.

Et il secoua le dormeur.

--Que me veut-on? fit celui-ci.

--Sire! dit don Paëz.

--Ah! ah! je suis bien le roi, n’est-ce pas?

--Certainement, sire.

--Et quel motif vous amène près de moi?

--Je viens vous prendre pour vous conduire à l’Église où l’on doit sacrer Votre Majesté.

--Très bien, je me lève; habillez-moi.

Don Paëz procéda aussitôt à la toilette du docile monarque, qui se laissa faire, incapable qu’il était d’aider son valet de chambre improvisé, ayant ses yeux toujours fermés, du reste, et poursuivant son rêve doré.

Quand il fut babillé, don Paëz l’assit sur le lit et déplia le voile.

En ce moment, un rayon de lune se dégagea des nuages plombés qui couvraient le ciel, passa au travers des vitraux de la salle et vint éclairer le visage du dormeur.

L’expression en était lourde, sans dignité, sans aucune empreinte de passion autre que la cupidité.

--Cordieu! murmura don Paëz, cette physionomie est plutôt celle d’un imbécile que d’un scélérat de génie. Comme l’ivresse change un homme! Voilà une tête qui ne ressemble pas du tout à celle que j’ai aperçue la nuit dernière, à la lueur instantanée d’un coup de pistolet. Et cependant, c’est la même!

Après cette réflexion si peu flatteuse pour un homme qui se prétendait le roi d’Écosse, don Paëz lui mit sans façon le voile noir.

--Qu’est cela? fit le futur monarque, et pourquoi me couvre-t-on la tête?

Don Paëz le regarda. Il avait toujours les jeux fermés:

--C’est votre coiffure, sire, dit-il.

--Quelle coiffure?

--Celle que vous devez porter à votre sacre.

--Singulière coiffure, murmura le nouveau roi d’Écosse passant ses mains tremblottantes sur sa tête et murmurant: on dirait un voile...

--C’est un voile, en effet.

--Et pourquoi ce voile?

--C’est l’usage, sire.

--Soit, bégaya l’étrange roi...

Et se renversant sur son oreiller il se reprit à ronfler:

--Bonsoir, fit-il, je rêve...

--Vous ne rêvez pas, sire... Vous êtes parfaitement éveillé.

--Quoi? vraiment, c’est l’heure de mon sacre?

--Votre Majesté l’a dit.

--Je suis donc bien réellement le roi... l’époux de la reine?

--Pouvez-vous en douter, sire?

--Hum! fit le faux roi, c’est flatteur! elle est belle, la reine...

--Très belle, sire...

Le faux roi fit un soubresaut.

--Ah! dit-il, vous trouvez?--Ah! tu trouves que la reine est belle, misérable!

--Mon Dieu, fit don Paëz d’une voix tremblante, aurais-je offensé Votre Majesté?

Le roi parut réfléchir, les yeux toujours fermés.

--Au fait, murmura-t-il, puisque tu la trouves belle, c’est qu’elle l’est.

--J’allais le dire pour ma défense à Votre Majesté.

--C’est profond cela, fit le roi avec gravité.

Don Paëz étouffa à grand’peine un éclat de rire:

--Que ce scélérat-là est bête dans l’ivresse! pensa-t-il.

--C’est que, vois-tu, reprit le roi après un silence entrecoupé de bâillements, trouver la reine belle est presque un crime... Et le dire au roi...

--N’en est pas un, sire.

--Ah! et pourquoi?

--Parce que c’est lui avouer qu’on est son sujet le plus respectueux et le plus dévoué, en osant lui dire la vérité.

--Tu as de l’esprit, dit le roi en essayant en vain d’ouvrir les yeux sous son voile.

--Je vole Votre Majesté.

--Et je désire faire ta fortune.

--Elle est faite, puisque Votre Majesté daigne y penser.

--Quelles sont tes fonctions?

--Je suis votre valet de chambre, sire.

--Eh bien! je te fais premier ministre.

Don Paëz haussa imperceptiblement les épaules:

--Quel singulier pays que l’Écosse! où des niais de ce genre jouent des rôles importants! murmura-t-il. Allons, sire, reprit-il tout haut, on vous attend. Venez, voici mon bras.

--Tu me disais donc, reprit le loquace monarque, que la reine était belle?

--Encore? pensa don Paëz impatienté.

--C’est très bien de le penser, mais il ne faut pas le dire trop haut... car enfin, vois tu, il faut que la reine soit respectée...

--Sans doute. Venez donc, sire?

Le faux roi prit le bras de don Paëz et essaya de faire un pas, tout en continuant de parler.

--... Car, si elle ne l’était pas, on pourrait murmurer dans notre bon pays d’Écosse... et puis, notre noblesse est fière, et elle la déposerait en vertu d’un lit de justice... Or, comprends bien, cela me serait parfaitement égal qu’on déposât la reine, si l’on ne devait pas me déposer... je ne l’aime pas, moi, et ne tiens qu’aux milliards qui sont dans mes caves de Glascow et d’Edimbourg;--mais, comme la déposition de la reine entraînerait la mienne... tu comprends...

--Oui, oui, je comprends, sire... mais venez... on vous attend...

Le faux roi chancelait sur ses jambes.

--Je suis ému, murmura-t-il; l’heure est si solennelle...

Don Paëz le prit dans ses bras, et le porta pour ainsi dire.

--Ce voile m’étouffe...

--Attendez, sire, je vais l’arranger.

Et don Paëz, au lieu de le dégager, noua solidement les coins du voile autour du cou du faux roi, afin qu’aucun mouvement ne le pût déranger et mettre à découvert le visage.

Puis il continua à l’emporter.

La brusque transition des ténèbres à la lumière fit éprouver une sensation douloureuse au faux monarque, qui, la tête couverte des plis épais du voile, s’écria:

--Sommes-nous donc déjà à l’église?

--Pas encore, répondit don Paëz.

Hector et ses compagnons interrogèrent don Paëz du regard.

--Il rêve qu’il est roi d’Écosse, fit l’Espagnol, et je le conduis à la cathédrale où on le doit sacrer.

Ils échangèrent tous quatre un sourire. Quant au bourreau, il frissonna et se signa.

--Et où sommes-nous donc? demanda le faux roi.

--Dans la salle d’honneur du château.

--C’est étrange... murmura Henry, sa voix n’est plus la même dans l’ivresse.

--J’avais déjà fait la même remarque, ajouta Gaëtano. C’est bien lui, cependant...

--Pardieu!

--Allons donc à l’église! poursuivit le roi.

Henry tressaillit:

--Ce n’est pas du tout la même voix, murmura-t-il en fronçant le sourcil.

Et le soupçon grandissant dans son esprit, il s’avança et prit un coin du voile pour le soulever.

Mais soudain il vit briller une bague qu’il se souvint d’avoir vue au doigt de Bothwell dans la soirée même, et, haussant les épaules, il lâcha le voile sans daigner regarder dessous.

--Sire, dit don Paëz d’une voix railleuse, vous voici au milieu des officiers de votre maison...

--Ah! très bien!...

--Rien ne vous retient plus, et votre bon peuple d’Écosse se presse sous les nefs de l’église pour s’enivrer de la vue de son souverain.

--Allons donc, messieurs! il ne faut pas que mon peuple attende!...

Et comme il chancelait toujours, Gaëtano se joignit à don Paëz et le soutint.

Alors Henry dit à Hector:

--Entre dans cette pièce, déshabille-toi et mets-toi au lit, l’heure approche. Quand on viendra t’éveiller, tu auras le dos tourné et tu ordonneras qu’on te laisse seul. Alors tu revêtiras ses habits à lui, puisqu’il vient de revêtir les tiens, et tu t’approcheras de la fenêtre, le chapeau sur les yeux, un pan de ton manteau sur le visage.

Hector ne répondit pas, il entra dans la chambre de Bothwell, se coucha dans le lit encore tiède et attendit.

Dix minutes après le valet de chambre entra:

--Que me veut-on? fit-il, déguisant sa voix, et la tête enfouie sous la courtine.

--Votre Grâce a ordonné qu’on l’éveillât pour l’exécution.

--Quelle heure est-il?

--Près de trois heures.

--C’est bien, qu’on me laisse!

Le valet sortit, Hector revêtit les habits de Bothwell, et s’approcha de la croisée qu’il ouvrit.

Les premières lueurs de l’aube glissaient, indécises, sur la crète des montagnes voisines; et, au travers des ténèbres qui enveloppaient encore les plaines et les bas-fonds, Hector put apercevoir son échafaud dressé au milieu de la cour, et, autour de son échafaud, un cordon de gardes.

* * * * *

Pendant ce temps, le faux roi descendait en chancelant, appuyé sur les bras de Gaëtano et de don Paëz, qui portait son costume de prêtre,--les marches du grand escalier qui, des appartements supérieurs, conduisait au lieu du supplice.

Henry et le bourreau fermaient la marche.

--Ah! murmura enfin celui-ci, dont une sueur glacée inondait le front, je commence à deviner quel est cet homme?

--Que vous importe!

Le bourreau hésita une minute:

--Non, jamais! dit-il enfin, jamais je ne me rendrai complice d’un pareil forfait!

Pour toute réponse, Henry lui appuya le canon de son pistolet sur la tempe.

A ce froid contact, le bourreau eut peur et dit sourdement:

--J’obéirai!

--Fais bien attention à ceci, mon maître, dit alors Henry; c’est que, foi de gentilhomme, si tu nous trahis, si tu dis un mot, si tu fais un geste, je te tue!

Le bourreau tremblait de tous ses membres.

--La hache me tombera des mains, murmura-t-il.

--Tu tomberas sur elle, maître. Marche!

--Ah ça! fit le faux roi, pourquoi diable ce voile?

--Je l’ai dit à Votre Majesté, c’est l’usage.

--Je ne savais pas. De quelle couleur est-il?

--Blanc, sire.

--Les rois vont donc se faire sacrer sous le voile, comme les vierges montant à l’autel nuptial?

--Oui sire; comme elles, les rois doivent être purs de toute souillure.

--Je comprends. Y aura-t-il beaucoup de monde à mon sacre?

--Oui, sire.

--A-t-on convié ma noblesse?

--Sans doute.

--Et le clergé?

--Le clergé aussi.

--Et... qui me sacrera?

--M. d’Edimbourg, sire.

Don Paëz prononça cette atroce parole avec tant de sangfroid, que Henry, Gaëtano et le bourreau en frissonnèrent.

C’était une comédie solennellement terrible que celle de conduire à l’échafaud un homme qui croyait être roi, qui croyait aller au sacre, et que l’on entretenait dans cette erreur fatale par un respect si tragiquement ironique.

--Ah! reprit le faux roi, c’est M. d’Edimbourg qui va me sacrer?

--Oui, répondit don Paëz.

Et don Paëz ne mentait point. Seulement, au lieu de parler de l’archevêque d’Edimbourg, ce que le patient comprenait, don Paëz parlait du bourreau.

C’était le plus terrible jeu de mots qui se fût jamais fait jusque-là!

Le faux roi marchait avec une difficulté extrême.

Quand il fut arrivé dans la cour, l’air frais du matin lui fouettant le visage, il demanda:

--Où sommes-nous?

--Sur la grande place de la cathédrale, sire...

--C’est drôle, murmura-t-il, je n’entends point le populaire crier: _Noël!_

--Le respect cloue sa langue.

--A-t-on fait _largesse_?

--Non, sire. On a dit au peuple que le roi était pauvre.

--On a bien fait. Le roi n’est pas pauvre, mais il est avare. Je ne veux pas ébrécher mes milliards...

Le faux roi traversa une double rangée de soldats aux gardes.

Quelques-uns entendirent ses incohérentes paroles et s’en étonnèrent...

A ceux-là Henry répondit:

--Il a le délire, et il se figure qu’il est le roi d’Écosse.

Les gardes haussèrent les épaules:

--Pauvre garçon murmurèrent-ils.

Le funèbre cortége arriva ainsi au bas de l’échafaud.

--Voici dix marches à monter, sire, dit don Paëz.

--Pourquoi ces dix marches?

--Ce sont celles de votre trône.

--Bien, je les gravirai.

Et il les gravit, en effet, soulevé par les robustes bras du bourreau et de don Paëz, qui remplissait les fonctions d’aumônier.

Henry demeura au bas de l’échafaud avec Gaëtano, il leva les yeux dans la direction de la croisée de la chambre de Bothwell, les gardes suivirent ce regard, et comme lui, aperçurent un homme vêtu de noir, le feutre sur les yeux, enveloppé dans son manteau et considérant, impassible, les apprêts du supplice.

Tous frissonnèrent à cette vue, et plusieurs se souvinrent que la rumeur publique avait accusé cet homme du crime qu’un autre allait expier.

Il y eut même comme un murmure dans les rangs des gardes.

Ce murmure fit tressaillir Henry qui cria au bourreau:

--Dépêchez-vous donc! monsieur d’Edimbourg...

Pendant ce temps le faux roi était parvenu sur la plate-forme étroite de l’échafaud, et il avait été entouré par les trois aides de l’exécuteur.

Mais celui-ci les avait renvoyés en leur disant: je n’ai pas besoin de vous, et il était demeuré seul sur l’estrade fatale, avec le patient et don Paëz.

--Sire, dit alors ce dernier, il faut vous mettre à genoux.

--A genoux? Pourquoi?

--Pour prier Dieu devant votre peuple, sire.

--C’est juste; il faut qu’un roi donne l’exemple de l’humilité.

Et le faux roi s’agenouilla.

Don Paëz se tourna vers le bourreau.

--Vous savez, monsieur d’Edimbourg, lui dit-il tout bas, qu’il y a une vieille loi écossaise qui punit de mort le bourreau maladroit qui manque son patient.

--Je le sais, dit-il sourdement.

--Et si cela vous arrivait, poursuivit froidement don Paëz, la loi serait exécutée sur-le-champ. J’ai une dague sous ma robe et je vous l’enfoncerais jusqu’à la garde dans la poitrine.

--Mon Dieu! murmura le bourreau, pardonnez-moi!...

--Sire, continua don Paëz, le jour de leur sacre, les rois baisent la poussière, et c’est pendant qu’ils sont prosternés que le prélat qui officie laisse tomber sur eux l’huile sainte.

--Eh bien! dit le faux roi, dites à M. d’Édimbourg de se tenir prêt.

Et de lui-même il se baissa, et appuya, sans le savoir, sa tête sur le billot.

Don Paëz fit un signe, le bourreau leva le bras, la hache étincela aux premiers rayons de l’aube, puis retomba sourdement et sépara la tête du tronc d’un seul coup, tranchant avec elle le voile noir des régicides.

--Voilà, murmura don Paëz, un homme qui est mort en rêvant, et qui s’en va dans l’autre monde enchanté de son sacre et riche à milliards. C’est le cas, ou jamais, de dire que _le bien vient en dormant_.

Le bourreau saisit aussitôt la tête sanglante, encore enveloppée du voile, et, sans oser la regarder, pâle, frissonnant, il la jeta dans le cercueil placé derrière lui avec le corps qu’il plaça par-dessus.

Et puis, comme s’il eût craint encore d’apercevoir cette tête, il ôta son manteau rouge et l’étendit dessus.

La foule des gardes s’écoula en silence.

Seuls, Henry et Gaëtano demeurèrent au pied de l’échafaud, avec don Paëz qui venait d’en descendre.

Quant au bourreau, il demeurait appuyé sur la hache, inerte, stupide, moulant la statue du Désespoir, réduit à l’idiotisme.

Alors le prêtre et les deux gentilshommes levèrent de nouveau les yeux vers la croisée.