Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)
Part 4
--Non, répondit don Paëz.
--Oh! vociféra Hector, pourquoi donc?
--Parce que la reine était là, parce qu’il s’arrêta et trembla à la pensée de commettre un meurtre sous les yeux d’une reine.
--Fatalité! exclama Hector anéanti.
CHAPITRE ONZIÈME
XI
--Quand la reine eut entendu ces brutales paroles, poursuivit don Paëz, quand elle eut baissé la tête et gardé un silence plein d’irrésolution et de honte, le cavalier parut comprendre qu’il devait se contenter de cet aveu tacile. Il se leva donc et lui dit en s’inclinant:
--Adieu, madame... au revoir, plutôt.
La reine fit un mouvement, se leva à demi, et peut-être allait-elle encore résister...
Il ne lui en laissa pas le temps, il s’inclina une fois de plus et sortit précipitamment, demandant son cheval au bûcheron.
La reine demeura auprès du foyer, absorbée dans une méditation pénible, remplie d’incertitude et de terreur. Gaëtano était toujours à son poste d’observation, et il eût bien voulu suivre le cavalier qui venait de sauter en selle, si, pour cela, il n’eût fallu sortir de sa retraite improvisée et faire jeter un cri à la reine.
Henry et moi nous nous étions traînés presque au seuil de la hutte; et si nous n’avions point vu le visage du cavalier, si nous n’avions pu surprendre son entretien avec la femme arrivée après lui, du moins soupçonnions-nous une partie de la vérité.
Au moment où il monta à cheval, nous étions à deux pas, dans une broussaille.
Nous ne vîmes point son visage, mais, à sa tournure, Henry tressaillit et murmura:
--Dieu! quel soupçon!...
L’inconnu poussa son cheval et s’éloigna au trot.
Nous le suivîmes en rampant; une coulée d’arbousiers nous protégea bientôt. Alors nous ne rampâmes plus, et nous mîmes à courir.
Il avait toujours sur nous une avance de trente pas. Tout à coup nous rencontrâmes une couche de feuilles sèches qui crièrent sous nos pieds et nous trahirent. Soudain il fit volte-face:
--Qui va là? cria-t-il.
Nous nous étions arrêtés et demeurions immobiles. A tout hasard, il tira un pistolet de ses fontes et fit feu dans notre direction.
La balle siffla au-dessus de nos têtes; mais à la lueur instantanée de la poudre, s’allumant dans les ténèbres, nous aperçûmes enfin son visage et Henry jeta un cri: Bothwell!
Cette exclamation lui parvint, sans doute, car il enfonça l’éperon au flanc de son cheval et le mit au galop.
--Feu! feu! me cria Henry, l’ajustant lui-même.
Quatre coups partirent; mais le cheval continua de faire retentir le sol sous ses ongles de fer et le cavalier répondit à notre décharge par un ricanement.
Presqu’au même instant Gaëtano nous rejoignit:
--L’avez-vous tué? nous demanda-t-il.
--Non, il était trop loin.
--Le connaissez-vous?
--Oui, c’est Bothwell, répondit Henry.
--Eh bien! continua Gaëtano, cette femme qui était avec lui... c’était la reine.
--Je m’en doutais, murmura Henry, elle l’aime.
--Et il doit l’enlever.
--Malédiction! et quand, où, comment?
--Je ne sais pas, il ne l’a pas dit.
--Et... fit Henry tremblant de fureur, elle y consent?
--Oui.
--Oh! cela ne sera point. Je vais courir après elle, je vais...
--Trop tard, répondit Gaëtano, elle est partie.
--Nous allons la poursuivre!
--Et Hector? m’écriai-je, Hector qu’attend l’échafaud, l’abandonnerons-nous?
--C’est juste, dit Henry en baissant la tête, tout pour Hector.
Un ouragan de fureur passa dans la gorge d’Hector, qui, les cheveux hérissés, la sueur au front, écoutait ce dramatique récit:
--Ô triples fous que vous êtes! s’écria-t-il, fous stupides! Eh! que me faisait la vie, que m’importait l’échafaud? C’était après elle qu’il fallait courir; c’était après Bothwell. C’était...
La fureur d’Hector triompha de sa faiblesse:
--Frère, dit-il, frère, je veux sortir!
--Tu sortiras, je te le promets.
--Tout de suite, frère!
--Insensé! murmura don Paëz, la barque où Henry et Gaëtano nous attendent vient de s’éloigner pour ne point éveiller les soupçons des sentinelles... il faut attendre son retour...
--Mais quand reviendra-t-elle, mon Dieu?
--A la nuit.
Hector retrouva toute son agilité première. Il bondit vers la meurtrière, plongea son regard dans le brouillard qui étreignait l’Océan et retomba découragé.
--La nuit est loin, dit-il.
--Patience, frère; elle viendra.
--Oui, murmura-t-il, et pendant ce temps, peut-être, le lâche accomplit son forfait...
Don Paëz frappa du pied avec impatience et ne répondit pas.
--Frère, continua Hector, ne pourrions-nous nous sauver par cette meurtrière?
--La mer est là.
--Ne pourrions-nous gagner une côte à la nage?
--Les sentinelles veillent.
--Frère, l’incertitude et l’angoisse me tuent!
--Frère, répondit don Paëz avec calme, la sagesse humaine est dans un seul mot: Attendre!
--Attendre! attendre! exclama Hector, mais pendant que nous attendons, pendant que j’attends, le misérable accomplit peut-être son crime.
Don Paëz parut réfléchir:
--Je ne crois pas, dit-il; il est peu probable, il est même impossible que Bothwell ait déjà exécuté son plan... Son plan... peut-être n’en a-t-il pas encore? La reine est rentrée à Glascow ce matin seulement. Elle sera fatiguée, elle ne sortira point aujourd’hui.
--Puisses-tu dire vrai! s’écria Hector.
Don Paëz retourna sous la meurtrière. Le jour baissait; le rayon lumineux qui tombait d’aplomb sur la paille du cachot s’affaiblissait graduellement.
--Patience! dit-il, la nuit vient.
La nuit vint en effet, quoique bien lentement au gré des vœux d’Hector.
Le rayon s’éteignit, l’obscurité descendit, opaque, dans la prison.
Alors les deux frères se prirent à écouter la grande voix de la mer qui rugissait sur leurs têtes; ils écoutèrent, anxieux, espérant à chaque minute entendre un cri, un lambeau de chanson, une voix quelconque qui leur révélât la présence de la barque libératrice sous les créneaux de la forteresse...
Mais rien ne leur arriva, rien que les colères saccadées ou les plaintes monotones du flot déferlant sur le roc, rien que les flocons d’écume jaillissant par la meurtrière et glaçant leurs chevelures ruisselantes. Don Paëz commençait à s’impatienter, il trouvait que l’heure marchait trop vite, que la nuit abrégeait son cours avec une rapidité désespérante.
Quant à Hector, il semblait que la prostration qui le dominait entièrement naguère, s’était de nouveau emparée de lui.
Il était là, muet, immobile, son front dans ses mains, les yeux fermés, semblant achever quelque rêve confus et brumeux, évoquer quelque lointain souvenir à demi effacé déjà.
Don Paëz s’élança de nouveau vers la meurtrière.
La nuit était obscure, mais les brouillards s’étaient levés peu à peu, et la lueur phosphorescente qui tremblottait à la cime floconneuse des vagues, eût jeté assez d’éclat pour trahir, aux yeux perçants des sentinelles, la présence d’un homme ou d’une embarcation à la mer. Il était impossible que Henry et Gaëtano osassent se risquer avant une heure avancée de la nuit dans les parages des casemates.
Don Paëz quitta la meurtrière découragé, mais domptant son émotion et ne voulant point accabler de son désespoir son frère si fort abattu déjà.
Tout à coup l’Espagnol frissonna.
Un bruit de pas se faisait entendre au-dessus de sa tête et semblait provenir d’un escalier tournant creusé dans l’épaisseur du roc, lequel reliait le cachot à la plate-forme de la forteresse.
Venir, à cette heure de la nuit, visiter un prisonnier dans son cachot, était chose de sinistre augure.
Don Paëz prêta l’oreille et porta instinctivement la main à la garde de son épée.
Les pas approchaient et devenaient plus distincts... Quelques instants après ils retentirent à la porte, dont les verrous crièrent bientôt sur leurs anneaux.
Don Paëz regarda rapidement autour de lui et chercha un lieu de refuge, une retraite quelconque où il pût dissimuler sa présence.
Malgré la rigueur avec laquelle le prisonnier était traité, on lui avait laissé son manteau, et la paille de son grabat était abondante.
Don Paëz n’eut que le temps de se blottir dans cette paille et d’étendre le manteau sur lui.
Presque aussitôt la porte s’ouvrit et plusieurs hommes entrèrent.
C’était d’abord un homme vêtu de noir, tenant à la main un parchemin déroulé.
Puis deux soldats aux gardes de Sa Majesté paraissant servir d’escorte à cet homme.
Après eux, un autre personnage, égalment vêtu de noir, avec un livre à la main et un surplis blanc.
Enfin, un troisième, vêtu de rouge des pieds à la tête, comme les autres l’étaient de noir, morne et froid comme le Destin, silencieux comme la Fatalité.
Le premier de ces trois hommes était le greffier près les lits de haute-justice--le second, un prêtre--le troisième... le bourreau.
CHAPITRE DOUZIÈME
XII
Le greffier entra le premier, appela trois fois le prisonnier par son nom, et Hector s’étant levé, il lui lut l’arrêt qui le condamnait à la peine de mort, et ordonnait qu’il marcherait au supplice et monterait les degrés de l’échafaud la tête couverte d’un voile noir.
Hector écouta froidement le greffier, puis, quand il eut fini:
--Je connaissais ma sentence, lui dit-il, à quoi bon cette lecture?
--Parce que, répondit le greffier, il est d’usage de procéder ainsi le jour de l’exécution.
Hector frissonna; don Paëz étreignit dans sa main convulsive la poignée de son épée.
--Et ce jour?... demanda Hector.
--Est venu, répondit le greffier en baissant la tête.
Et il s’effaça devant le prêtre qui s’avança un crucifix à la main.
Hector ne craignait pas la mort, mais il voulait le salut de la reine. Il avait donné sa tête pour elle, et cette tête ne pouvait tomber inutilement.
Un accès de fureur le prit et il s’écria:
--Je ne veux pas mourir!
Le greffier haussa les épaules et ne répondit pas. Mais un des gardes, demeuré jusque-là dans l’ombre, dit d’une voix dure:
--Il n’y a pas de grâce pour les régicides!
Hector recula stupéfait, don Paëz tressaillit sous son manteau... Cette voix qui parlait de sentence inexorable, c’était celle d’Henry.
Et pour qu’ils n’en pussent douter, Henry fit un pas en avant et se trouva dans le cercle de lumière décrit par la torche du greffier.
Son visage était calme, un imperceptible sourire démentait le ton dur de ses paroles.
Hector comprit qu’Henry était là pour le sauver. L’espoir revint à son cœur et il murmura avec résignation:
--Que la volonté de Dieu s’accomplisse!
En ce moment le greffier ajouta:
--Lord Bothwell, duc d’Orkney et régent du royaume d’Écosse, m’a chargé d’annoncer au condamné que s’il avait quelques révélations à faire avant de mourir, s’il avait des complices à nommer, il était prêt à l’entendre.
--Le lord est donc ici? exclama Hector avec un élan de joie auquel tous se méprirent, Henry et don Paëz exceptés.
--Oui, répondit Henry, et j’ai ordre de vous conduire en sa présence si vous voulez faire des aveux.
Hector parut réfléchir.
--Conduisez-moi, dit-il.
--Mon fils, dit le prêtre avec douceur, ne m’écouterez-vous pas d’abord, et mourrez-vous impénitent?
Hector interrogea Henry du regard. Henry hésita, mais il aperçut le manteau, il devina la présence de don Paëz, et il répondit au condamné par un signe de tête affirmatif.
--Mon père, murmura Hector, je suis prêt à vous faire ma confession.
--Attendez, dit Henry; à partir du moment où un condamné sait l’heure de son supplice, il ne faut plus le laisser seul. Je dois demeurer ici. Je me tiendrai à l’écart.
Le greffier sortit, puis l’autre garde, puis le bourreau.
La porte se referma sur eux; le prêtre et Henri demeurèrent seuls avec le condamné.
Le prêtre se mit à genoux et commença une prière.
Mais Henry l’interrompit:
--Assez, mon père, dit-il. C’est inutile.
Le prêtre se leva stupéfait.
Henry tira son épée et la lui porta tranquillement au visage.
Le prêtre recula et se trouva face à face avec don Paëz qui venait de rejeter le manteau et se dressait avec la calme lenteur d’un mort sortant à minuit de son sépulcre.
--Mon père, dit alors Henry, vous êtes de haute taille, vous avez une grande barbe brune, un large chapeau rabattu sur les yeux; si vous ramenez un pan de votre manteau sur l’épaule gauche, on n’apercevra presque plus votre visage.
--Eh bien? demanda le prêtre tremblant.
--Eh bien! ce cavalier que vous voyez là et dont naguère vous ne soupçonniez pas la présence, ce cavalier se nomme don Paëz. Il a comme vous la voix profonde et grave, comme vous il est de haute taille, comme vous il a la barbe brune.
Le prêtre regarda don Paëz et ne parut point comprendre.
--Or, poursuivit Henry, ce n’est point un sacrilége que nous voulons commettre. Nous n’avons nullement l’intention de vous manquer de respect, mon père; mais nous voulons sauver un innocent.
--Je comprends, murmura le prêtre.
--Vous allez donc changer d’habit avec don Paëz; il rabattra sur ses yeux votre large chapeau; il mettra votre surplis et il sortira avec nous tandis que vous resterez ici.
--Un mot? demanda le prêtre.
--Parlez, mon père.
--Jurez-moi sur ce Christ que le condamné est innocent, et j’obéis.
--Nous le jurons, répondirent Henry et don Paëz.
Le prêtre fit un signe d’assentiment, changea de vêtements avec don Paëz, se coucha, à son tour, sur la paille et dans le manteau.
Alors Henry heurta à la porte du pommeau de son épée; un guichetier accourut, suivi du second garde de la reine et Henry, reprenant son ton dur et rempli de dédain, dit:
--Marchons!
Don Paëz avait su prendre la tournure du prêtre et murmurait une prière, en fermant la marche.
Henry et le garde étaient placés, l’épée nue, aux côtés du condamné, le guichetier les précédait, une torche à la main.
Ils gravirent ainsi les cent marches humides et glissantes d’un étroit escalier, ils arrivèrent sur la plate-forme et passèrent au milieu d’une double haie de soldats des gardes, placés là pour intimider le condamné et lui enlever tout espoir de salut, toute chance d’évasion.
Hector était aimé parmi ses camarades des gardes. Tous le plaignaient, quelques-uns osaient murmurer tout bas qu’il était innocent;--le plus grand nombre prétendaient qu’il était atteint de folie, et qu’un accès de fièvre chaude avait seul pu le porter à l’exécution d’un pareil forfait.
Un morne silence accueillit son passage--un silence plein d’émotion, de tristesse, de sympathie. Quelques mains furtives se glissèrent même pour serrer la sienne.
Il remercia d’un regard et passa le front haut.
On le conduisit ainsi jusqu’à l’appartement occupé par lord Bothwell.
Cet appartement se composait de trois pièces--toutes trois ouvrant sur la plate-forme.
La première était une vaste salle où deux gardes veillaient nuit et jour; la seconde, la chambre à coucher du lord;--la troisième, une sorte de cabinet de travail où se tenait d’ordinaire un secrétaire toujours prêt à coucher sur le parchemin un ordre de son maître.
Ce fut dans la première pièce que s’arrêta le lugubre cortége.
--Attendez Sa Grâce, dit brusquement Henry au prisonnier.
Puis, passant près de lui sans affectation, il ajouta tout bas:
--Pas d’emportements, du calme, au contraire, nous te sauverons.
Hector s’assit sur un banc et attendit.
Le prêtre se plaça près de lui et feignit de l’entretenir.
Henry alla s’asseoir à distance, l’épée nue et l’œil sur le prisonnier.
Puis il se rapprocha de son compagnon, l’autre garde qui l’avait accompagné dans la prison et il lui dit:
--N’étiez-vous pas de garde cette nuit?
--De dix heures du soir à quatre heures du matin, mon gentilhomme.
--Ce qui fait que vous n’avez point dormi?
--Je tombe de lassitude, et si je trouvais un camarade qui voulût faire ma faction...
--Tope! dit Henry, j’ai votre homme.
--Un garde?
--Sans doute; un garde enrôlé d’aujourd’hui.
--Que vous nommez?
--Gaëtano; un Napolitain recommandé par la reine à lord Bothwell, et arrivé avec moi ce matin.
--Cordieu! murmura le garde en bâillant, s’il me veut remplacer ce soir, il me rendra un fameux service. A l’heure qu’il est, je donnerais toutes les maîtresses du monde pour le lit d’un bûcheron.
--Vous nous offrirez bien, en échange, demain, un pot d’ale anglaise?
--Dix bouteilles de vin du Guienne, au contraire! Mon oncle, le laird de Kirk-Will, vient de mourir, et j’hérite.
--Quel âge avait votre oncle?
--L’âge où un oncle bien élevé part pour l’autre monde.
Henry frappa sur la porte du pommeau de son épée.
--Holà! Gaëtano? cria-t-il.
Gaëtano, en costume de soldat aux gardes, quitta un moment ses nouveaux camarades au milieu desquels il pérorait, sur la plate-forme, avec sa verve toute méridionale, et accourut.
--Veux-tu monter la faction de monsieur?
--Hum! dit Gaëtano en faisant clapper sa langue, c’est selon...
--Dix bouteilles de vin de Guienne!
--_Pecaïre_! murmura l’Italien, tout de suite.
Le garde prit son mousquet, remit son épée au fourreau, salua, sortit et ferma la porte.
Alors Hector se trouva seul avec Henry, Gaëtano et don Paëz.
Henry alla vers la porte, colla son œil au trou de la serrure, puis revint à Hector et lui serra vigoureusement la main.
--Nous voici maîtres du terrain, murmura-t-il. A nous Bothwell!
CHAPITRE TREIZIÈME
XIII
Hector regarda ses deux frères et Henry avec un étonnement profond.
--Que signifie tout cela? demanda-t-il.
--Tout cela est fort simple, dit Henry à voix basse. Tu sais comment don Paëz est devenu ton aumônier. Il n’est pas très étonnant que l’on m’ait confié ta surveillance, à moi, qui suis garde du corps de la reine, puisque c’est ma compagnie qui fait le service intérieur du château.
--C’est là ce que je ne comprends pas bien.
--Attends donc. On avait aperçu notre barque du haut des remparts; l’éveil donné, il était plus que certain qu’une surveillance active serait exercée toute la nuit. Alors nous laissant aller à la dérive, nous avons disparu derrière un môle, jeté l’ancre dans une crique déserte, abandonné la barque et gagné la forêt où étaient demeurés nos chevaux. A la nuit tombante, nous avons fait notre entrée dans les murs du château, comme des voyageurs harassés qui viennent de loin. Alors encore, je suis allé seul trouver Bothwell et lui ai dit:
--Je suis soldat aux gardes et je reviens de congé; j’ai appris quel forfait avait enlevé à l’Écosse le meilleur des rois et j’ai soif de vengeance.
Et comme Bothwell ouvrait de grands yeux, j’ai ajouté: Mon père, que Dieu fasse paix à son âme! était attaché à la maison de Lenox, il était l’ami, presque le père du roi.
--Eh bien? m’a demandé Bothwell.
--Milord, ai-je répondu, j’ai, pour le meurtrier du roi, une haine si violente, que je voudrais lui pouvoir planter ma dague dans la gorge.
--Cela ne se peut, il mourra de la main du bourreau.
--Hélas! milord, je le sais; mais, au moins, vous ne me refuserez pas une grâce?--Ma compagnie fait le service du château; deux gardes escorteront le condamné au supplice; je demande à être l’un de ces deux gardes, et à son heure dernière,--puisse cette heure sonner bientôt!--je veux cracher à la face du régicide et le souffleter de ma main gantée!
Bothwell me regarda: j’avais imprimé à ma physionomie une expression de colère et de haine dont il fut frappé.
--Il en sera comme vous le désirez, me dit-il.
--Oh! merci, milord! merci, m’écriai-je avec l’accent de la joie.
--L’heure que vous attendez avec impatience, ajouta-t-il, est plus proche que vous ne croyez.
Je tressaillis, il n’y prit garde.
--Cette nuit même, poursuivit-il, le traître mourra du dernier supplice dans une cour intérieure du château.
J’avais eu le temps de dompter mon émotion, j’eus le courage de m’écrier: Dieu soit loué!
--Il est un vieil usage, continua Bothwell, un usage respecté dans le royaume d’Écosse, depuis les siècles les plus reculés: le condamné, aux approches de son supplice, demande un entretien, sans témoins, au gouverneur de sa prison ou au commandant de la citadelle dans laquelle il est enfermé, soit pour faire des révélations, soit pour implorer sa grâce. C’est son droit.
--Je connais cet usage, murmurai-je avec un frisson d’espérance.
--Or, poursuivit Bothwell, le condamné réclamera sans doute ce bénéfice et demandera à être introduit en ma présence. Descendez donc avec un de vos camarades et l’aumônier dans son cachot. Il se confessera, s’il le veut, et puis, vous me l’amènerez ici.
--Vous serez obéi, milord.
--Mais, ajouta encore Bothwell, ce n’est pas tout. Le condamné, accablé de stupeur devant ses juges, n’a pu trouver un mot pour les fléchir. Plus calme dans son cachot, il a employé un détestable moyen de défense, un moyen impie, s’il en fut...
--Quel est-il, milord?
--Ce malheureux aimait la reine, son amour l’a conduit à cet abominable forfait; la jalousie l’a poussé à en commettre un autre non moins grand: il m’a accusé de l’assassinat du roi.
Je fis un geste d’indignation.
--J’espère qu’il a renoncé à cette chance absurde de salut; cependant, comme il était aimé parmi ses camarades des gardes, peut-être, en passant parmi eux, espérera-t-il les soulever en sa faveur...
--Jamais! milord.
--N’importe! écoutez bien l’ordre que je vous donne; s’il prononce un mot, s’il jette un cri, s’il essaie de formuler une accusation...
Bothwell s’arrêta et me regarda:
--Je vous comprends, milord, répondis-je avec enthousiasme. Je le tuerai!
--C’est cela, dit Bothwell, allez!
Je fis un pas pour sortir; sur le seuil, je me retournai:
--Pardon, milord, lui dis-je; j’oubliais de remplir une mission. A une lieue de Dunbar, j’ai rencontré un cavalier italien qui venait de Naples en droite ligne, et portait des lettres de recommandation du roi des Deux-Siciles pour la reine d’Écosse. Il croyait la reine à Dunbar et désirait obtenir son incorporation dans les gardes.
--Très bien, où est-il?
--Dans vos antichambres, milord; il m’a prié de l’introduire auprès de vous.
--Appelez-le.
Gaëtano se présenta, et Bothwell signa sur-le-champ son admission aux gardes écossaises, sans éprouver la moindre défiance. Il lui proposa même de m’assister dans ma descente au cachot du condamné; je refusai, sous le spécieux prétexte que Gaëtano était las d’une longue route; mais, en réalité pour n’éveiller aucun soupçon dans l’esprit de Bothwell. Maintenant, acheva Henry, tu sais comment nous sommes ici.
--Oui, répondit Hector, et je commence à comprendre que si vous ne me sauvez pas, au moins vous m’aurez fourni l’occasion de poignarder Bothwell. Donne-moi ta dague, Henry.
Henry secoua la tête:
--C’est inutile, dit-il.
Il le prit par la main et le conduisit à la croisée. De la croisée on apercevait une cour; dans cette cour brillaient des torches. A la lueur de ces torches, une dizaine d’hommes commandés par l’homme rouge qu’Hector avait vu naguère entrer dans son cachot, étaient occupés à construire un échafaud.
--Vois-tu? dit Henry.
--Oui, c’est mon échafaud.
--Le condamné y doit monter à trois heures du matin.
--Eh bien?
--Eh bien! mon maître, fit Henry avec un ricanement sinistre, ce n’est point toi qui y monteras.
--Et qui donc? demanda Hector tressaillant.
--Le véritable meurtrier du roi, Bothwell!
--Tu es fou, Henry!
--Non, je suis hardi, voilà tout. C’est pour cela, frère, que tu ne poignarderas point Bothwell; c’est pour cela qu’il faut, à tout prix, que tu te contiennes devant lui, et que tu lui demandes ta grâce en suppliant, au lieu de le menacer encore.
--Soit, dit Hector, mais comment opérerez-vous cette substitution?
--Il est neuf heures, poursuivit Henry; Bothwell va venir. Nous te laisserons seul avec lui. A dix heures, il te rendra à notre garde et se mettra au lit, dans la pièce voisine, ordonnant, sans doute, qu’on l’éveille à l’heure de ton supplice.
--Après?
--Bothwell, je le sais de source certaine, boit chaque soir, en se mettant au lit, un verre de vin d’Espagne... Dans celui qu’il prendra ce soir, son valet, gagné par mon or, a versé deux gouttes de la fiole que voici;--cette fiole, nous l’avons achetée à Paris, il y a cinq jours, sur le pont Saint-Michel, dans la boutique de maître René le Florentin, parfumeur et gantier de la reine Catherine de Médicis.
--Du poison?