Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)
Part 2
--Marie Stuart, reine d’Écosse, nous, les représentants de la noblesse écossaise, nous te déclarons la guerre et te retirons nos serments de vasselage et de fidélité.
La reine se retourna:
--Vous êtes ici chez moi, lui dit-elle, et je vous ordonne de vous taire.
Puis elle ajouta:
--Lord Henry Darnley, le roi notre époux ayant été lâchement assassiné, notre bon plaisir est que son assassin ait la tête tranchée.
Douglas fit alors un pas vers la reine et lui dit tout bas:
--Prenez garde, madame, de trop reculer l’exécution.
--Que vous importe! fit-elle avec dédain.
--La lumière pourrait se faire, répondit froidement Douglas, qui se retira à pas lents.
La reine ne comprit point et sortit.
--Maintenant, dit Douglas, je vais sauver ce jeune homme à tout prix et malgré lui.
Le cachot où l’on conduisit Hector était un sombre réduit, privé d’air et de lumière. Une paille humide en jonchait le sol; des murs noirs, sans écho, semblaient y peser de tout leur poids et de toute leur tristesse sur l’âme des prisonniers.
Mourir en plein jour, en plein soleil, devant une marée de peuple qui se racontera, le soir, les minutes de votre heure dernière, après avoir applaudi à l’héroïque courage avec lequel vous avez tendu la tête à la hache du bourreau--tout cela n’était rien pour un homme de la trempe d’Hector. Mais le cachot, c’est-à-dire l’agonie morale qui précède l’agonie physique, cette mort de l’âme qui devance la mort du corps, voilà ce qui épouvante et glace les plus braves.
Hector subit cette torture pendant le reste de la journée. Quand il se retrouva seul, isolé du monde vivant par des portes de fer et des murs qui ne laissaient arriver au dehors ni les cris, ni les sanglots des captifs, il songea à la reine.
A la reine, qui n’avait point deviné son dévoûment; à la reine, qui l’avait accablé de son dédain, qui battrait des mains, sans doute, quand sa tête roulerait du haut de l’échafaud et irait ensanglanter le pavé. Et ce qui l’occupait surtout, ce qui arrêtait la circulation du sang dans ses veines, ce n’était point le mépris, l’ingratitude de celle qu’il aimait--c’étaient les dangers dont il la voyait environnée, les orages qu’il devinait devoir fondre sur elle, du jour où elle livrerait à Bothwell sa confiance, son cœur, les secrets de son âme.
* * * * *
Alors, il se souvint que Douglas lui avait promis une heure de liberté--et il espéra.
Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur mortelle, l’œil attaché sur l’étroite meurtrière au travers de laquelle filtrait un rayon blafard; il attendit, dans une suprême et muette anxiété, que ce rayon, pâlissant peu à peu, finît par s’éteindre et annonçât, en mourant, l’arrivée prochaine de Douglas.
Alors encore, comme un monde de pensées se heurtent d’ordinaire dans le cerveau d’un prisonnier--il se souvint de son récent voyage à la tour de Penn-Oll, du serment qu’il avait fait, de sa mission dans l’avenir, et il se demanda jusqu’à quel point il avait le droit de sacrifier à son amour--passion égoïste, puisque son cœur seul était en jeu--les intérêts de cet enfant qu’il avait juré de replacer sur le trône de ses pères.
Ne devait-il point accepter ce salut que lui offrait Douglas? Irait-il volontairement à la mort, quand il pouvait retourner à la vie?
Hector ne s’était point encore répondu, quand un léger bruit se fit derrière lui et attira son attention. Le rayon de lumière du soupirail s’était évanoui, la nuit était venue et les faibles bruits extérieurs parvenus jusqu’à lui durant la journée, s’éteignaient graduellement.
Il plongea un regard ardent dans l’obscurité et ne vit rien...
Le bruit augmenta et il crut distinguer le grincement assourdi d’une clé dans une serrure invisible.
Il courut à la porte de son cachot...
La porte était close, et le bruit paraissait venir d’une direction opposée.
Bientôt à ce bruit de clés un autre bruit succéda, plus net, plus distinct, celui d’une porte tournant sur ses gonds; en même temps une bouffée d’air moins vicié vint lui rafraîchir le visage...
Un pan de mur s’était entr’ouvert par magie, et de ce pan de mur jaillit une clarté rougeâtre, qui se projeta au milieu des ténèbres du cachot.
Un homme parut, son épée d’une main, une lanterne sourde de l’autre.
L’homme qui entrait, c’était Archibald Douglas lui-même.
Hector étouffa un cri.
--Silence! lui dit Douglas; venez, et pas un mot...
Hector s’inclina et suivit le lord.
Douglas le prit par la main, l’entraîna par cette porte mystérieuse et lui montra un escalier tournant dans l’épaisseur du mur, et conduisant sans doute au premier étage du château.
Le lord gravit la première marche, Hector le suivit.
Ils montèrent ainsi pendant dix minutes, puis Douglas poussa une porte et introduisit le jeune homme dans un corridor si vaste que la clarté de sa lanterne n’en put dissiper entièrement les ténèbres.
--Vous reconnaissez-vous? lui demanda-t-il à voix basse.
--Oui, répondit Hector; c’est la galerie des gardes.
--Et au bout de cette galerie?
--Le corridor du roi.
--Eh bien! reprit Douglas, vous connaissez la chambre rouge, c’est celle qu’occupe Bothwell.
--Bien, dit Hector.
--Maintenant, fit Douglas en hésitant, réfléchissez une minute, une seule. Vous avez joué et perdu votre vie pour sauver la reine, la reine ne vous aime pas...
--Je le sais, murmura Hector d’une voix sombre.
--Elle ignorera votre sacrifice...
--Je le sais encore.
--Et si elle est innocente...
--Elle l’est, milord...
--Soit. En ce cas, elle vous méprisera et regardera votre mort comme une expiation nécessaire et juste.
--Je le sais encore, milord. Mais qu’importe!
--Vous êtes jeune, beau, vaillant; vous entrez dans la vie à peine. La vie est bonne quand on a l’avenir devant soi; l’avenir, horizon inconnu et sans bornes!...
--La vie est un supplice quand on aime... et puis...
--Et puis? fit Douglas.
--Si je ne tue cet homme, la reine est perdue!
--Eh bien! prenez cette dague et cette clé. La première est de fine trempe; elle traverse d’un seul coup quatre souverains d’or... La seconde est graissée et ne vous trahira pas; elle ouvre la chambre rouge... Bothwell l’occupe; il y est à cette heure, car il est minuit. Entrez, tuez-le..
--C’est tout ce que je veux, dit Hector, en prenant l’une et l’autre.
--Et quand ce sera fait, revenez ici.
--Pourquoi, milord?
--Parce que je vous y attends.
--Avez-vous donc encore quelque chose à me dire?
--Je veux vous sauver, fou que vous êtes.
--Moi, je ne le veux pas, milord!
--Mais, triple insensé! vous n’avez donc ni sœur, ni mère, ni famille!
--J’ai un père, murmura Hector.
--Ce père n’a donc pas mis en vous l’espoir et l’orgueil de sa race?
Hector soupira: il se souvint de l’enfant, de son serment, de sa mission et il hésita.
--Voyons, insista Douglas, répondez!
Et, comme il se taisait, le lord continua:
--Je suis proscrit, moi aussi; j’ai accusé la reine, la reine m’a banni. Mes gentilshommes m’attendent, mes chevaux sont prêts, dans une heure nous serons en selle, et je vous conduirai à l’ombre des murs de Douglas, où nul, duc, empereur ou roi, n’osera vous venir chercher...
Hector se taisait toujours.
--Vous avez voulu sauver la reine, n’est-ce pas?
--Oui, mylord.
--Eh bien! elle est sauvée, puisqu’aux yeux du monde vous êtes seul coupable. Cela ne vous suffit-il point? faut-il que votre sang coule?...
Hector hésitait encore à la voix entraînante de Douglas qui lui montrait la vie, le soleil, l’air pur, l’avenir, le prisme étincelant, les bonnes heures de la jeunesse;--il hésitait en se souvenant de son père, du fils de Penn-Oll, de cette jeune femme, mère et veuve éplorée, qui redemandait aux flots son époux, à l’espace son enfant.
Et il craignit de céder.
--Milord, dit-il tout à coup, n’est-ce pas que parmi les seigneurs écossais, il en est qui accusent encore la reine?
--Sans doute, répondit Douglas.
--Même après mes aveux et ma condamnation?
--Comme ils l’accusaient avant.
--Alors il faut que ma tête tombe.
--Folie!
--Non, milord; car si vous me sauvez, si je fuis...
Hector s’arrêta et passa la main sur son front.
--Si vous fuyez? qu’arrivera-t-il donc?
--Il arrivera qu’on répandra le bruit que j’étais un misérable payé par la reine pour faire des aveux, et que la reine m’a fait évader.
Le lord fronça le sourcil et ne répondit pas.
--Vous voyez bien qu’il faut que je meure, milord; mon sang effacera le dernier nuage, le dernier soupçon qui planerait encore sur elle.
Douglas mit la main sur ses yeux, et une larme jaillit au travers de ses doigts.
--Adieu, milord... Merci! murmura Hector faisant un pas vers le corridor du roi.
Tout à coup une brusque pensée l’assaillit; il revint vers le duc, lui prit la main et lui dit avec émotion:
--N’est-ce pas, milord, que lorsque la réprobation universelle pèsera sur ma mémoire et que l’histoire aura inscrit sur ses pages immortelles mon nom à côté du nom des régicides, vous protesterez tout bas, et dans le fond de votre âme, contre l’erreur des hommes et l’erreur de l’histoire?
--Je vous le promets, noble cœur, murmura Douglas d’une voix brisée. Vous êtes le plus héroïque soldat, l’âme la plus grande que j’aie rencontrée jamais.
--Merci! Je ne suis qu’un soldat, vous êtes un grand seigneur; mais vous savez si ma main est loyale; ne la serrerez-vous point?
Douglas étouffa un sanglot et pressa Hector sur son cœur.
--A moi Bothwell, maintenant! s’écria le jeune homme ivre d’enthousiasme.
Et il s’élança vers le corridor du roi, laissant Douglas immobile et consterné.
CHAPITRE HUITIÈME
VIII
Hector connaissait parfaitement les dispositions intérieures du château.
La reine venait souvent à Glascow avec sa maison militaire, et le jeune garde avait fait faction l’épée à la main dans toutes les salles et dans tous les corridors.
Il gagna sans nulle hésitation ce qu’on nommait le corridor du roi et arriva à la porte de la chambre rouge.
Un filet de lumière glissait au travers des interstices et un bruit de voix étouffées s’en échappait.
Hector retint son haleine et écouta.
Un dialogue animé, brusque, semé d’interruptions, lequel avait lieu entre un homme et une femme, lui arriva par lambeaux.
La voix de femme, Hector la reconnut et chancela: c’était celle de la reine.
La voix de l’homme, il la reconnut aussi, et sa main se raidit comme si elle voulut inscruster chacun de ses doigts dans le manche de son arme.
Bothwell parlait en maître, et d’un ton impérieux...
La reine suppliait.
Hector sentit un ouragan de colère crisper sa gorge, et son cœur bondissant dans sa poitrine, essaya d’en briser les parois.
--Milord, disait la reine avec l’accent de la prière, je ne puis, je ne dois point vous écouter...
--Madame, répondait Bothwell, maudit soit le destin qui m’a jeté sur votre route, car cette destinée nous sauvera ou nous perdra tous deux.
--Je ne vous comprends pas, milord.
--Vous allez me comprendre, madame: je vous aime...
--Oh! taisez-vous! de grâce...
--Je vous aime, continua Bothwell avec chaleur, depuis longtemps... depuis le jour où vous êtes revenue de France... depuis le jour où, dans une réception solennelle des grands feudataires de votre couronne, vous avez laissé tomber sur moi un sourire banal, comme tant d’autres en ont vu s’échapper de vos lèvres.
--Monsieur, dit la reine avec dignité, vous êtes mon sujet!
--Oh! je le sais, madame, mais le roi, celui qui vient de mourir...
--Paix aux morts!
--N’était-il pas votre sujet, avant de devenir votre époux?
--Monsieur... au nom du ciel!...
--Il ne vous aimait pas, cependant, reprit Bothwell avec amertume, moi, je vous aime...
--Taisez-vous!
--Je vous aime d’un ardent et terrible amour, et je ne connais pas, je ne trouverai pas d’obstacle...
--Mais, moi, monsieur, je ne vous aime pas...
Et en prononçant ces mots, la reine trembla si fort qu’Hector en tressaillit.
--Vous m’avez défendue quand on m’accusait, reprit-elle, je suis allée à vous... je vous ai pris le bras, je me suis mise sous votre protection... abuserez-vous de ma confiance?
--Non, madame; mais je vous l’ai dit, je vous aime en insensé, je suis capable de tous les crimes...
La reine recula et attacha sur lord Bothwell un regard éperdu:
--Mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu!
Et elle l’envisagea avec terreur.
--Qu’avez-vous, madame, et que vous ai-je donc dit? fit-il avec étonnement.
--Rien, dit-elle; mais ce mot... de crime...
--Eh bien? fit Bothwell.
--Le roi... murmura-t-elle.
Bothwell eut un ricanement de colère.
--Ah! madame, fit-il, je ne croyais pas que vous me pussiez faire pareille injure!
Et l’accent de Bothwell était si indigné que la reine en éprouva une vive douleur et lui tendit spontanément la main.
--Pardonnez-moi, dit-elle, je suis folle!
--C’est vous qui devez me pardonner, madame, répondit Bothwell avec une humilité hypocrite, je vous ai cruellement et indignement offensée...
--Vous? répondit la reine troublée.
--Oui, moi, continua Bothwell dont la voix était caressante et fascinatrice maintenant, autant qu’elle était brusque et emportée naguère, je vous ai parlé de mon amour, je vous ai offensée... pardonnez-moi...
Et Bothwell se mit à genoux et prit les mains de la reine dans les siennes...
Tandis qu’il les approchait de ses lèvres, une larme tomba de ses yeux, et cette larme brûla les mains de Marie, qui les retira vivement et poussa un cri.
Mais ce cri était si alarmé, si vibrant d’effroi, que Bothwell tressaillit d’espérance et comprit que le premier pas était fait, et que la reine venait de trembler pour son propre cœur.
--J’ai été un téméraire et un insensé, madame; un téméraire, car j’ai osé vous parler d’amour, un insensé, car j’ai cru que l’amour d’un grand seigneur comme moi pourrait être écouté d’une reine comme vous. Je me suis figuré, fou que j’étais! que, rois ou ducs, les nobles étaient égaux, et que l’un des gentilshommes les plus riches et les plus nobles du royaume, pouvait, puisque tel était l’usage, en épouser la reine... Je me suis trompé, pardonnez-moi, madame.
Et Bothwell, à genoux, avait une voix fascinatrice et voilée, cachant des sanglots et une douleur intraduisible sous son apparente douceur.
Cette scène avait lieu dans la chambre rouge, à la clarté d’un flambeau, minuit sonné, et le château endormi du faîte à la base.
Bothwell était tête nue, pâle, les cheveux rejetés en arrière, la lèvre douloureusement crispée, les mains jointes et tendues vers la reine.
La reine était debout, adossée au mur, dans un état de perplexité et de terreur impossible à décrire. Ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules, son œil était hagard, ses lèvres frémissaient... elle regardait Bothwell avec un mélange d’effroi et de tendresse.
Car Bothwell ainsi placé, ainsi agenouillé, Bothwell, dont la passion courbait le front, était beau en ce moment, et toute reine qu’elle pût être, Marie était touchée. Elle hésitait, elle commençait à faiblir.
--Madame, reprit Bothwell, vous m’avez fait duc, n’est-ce pas?
--Sans doute, dit la reine.
--Vous m’avez nommé premier ministre?
--En effet, dit-elle encore.
--Eh bien! reprenez ce brevet de duc, reprenez ces lettres de premier ministre, je n’en veux pas!
--Vous... n’en... voulez pas?...
--Non, car je vais partir à l’instant même, je vais me retirer dans mes terres, loin de la cour, loin de vous... Je vais m’imposer un exil volontaire... Je vais essayer de mourir vite... et je réussirai, madame, car je ne vous verrai plus...
Bothwell mit la main sur ses yeux, et la reine vit couler deux grosses larmes au travers de cette main crispée...
--Monsieur, monsieur... fit-elle chancelante, si je vous fais du mal... pardonnez-moi...
--Vous! me faire du mal, murmura-t-il avec un sourd ricanement! Oh! vous ne le croyez pas, vous ne pouvez le croire, madame?
Et Bothwell écarta ses mains et essaya de sourire.
Ce sourire navra le cœur de la reine.
--Monsieur, reprit-elle, vous dites que vous m’aimez, n’est-ce pas?
--Si je vous aime!
--Mais vous ne me l’aviez jamais dit...
--Le pouvais-je, il y a vingt-quatre heures?
--C’est juste, vous êtes loyal.
--Je souffrais, madame, silencieusement et dans l’ombre, vivant de votre sourire et de votre regard, me trouvant sur votre passage pour effleurer votre robe, heureux quand, par hasard, vous daigniez me remarquer... J’étais sur vos pas sans cesse, toujours prêt à tirer l’épée pour vous défendre, car autour de vous se presse une noblesse turbulente, insoumise, qui supporte difficilement le joug d’une femme...
La reine eut un geste d’inquiétude.
--L’avez-vous vue, naguère, continua Bothwell, l’avez-vous vue vous accuser du plus grand des crimes, quand ce crime était l’œuvre d’un misérable obscur?
--Oh! oui, fit la reine pâlissante.
--Eh bien! parmi elle nul ne s’est levé pour vous défendre et venger l’honneur outragé de sa souveraine! Il ne s’est pas trouvé un seul noble d’Écosse...
--Vous vous trompez, milord, murmura la reine émue, il s’est trouvé un grand seigneur, un cœur loyal et fidèle, qui a mis son épée et sa voix à mon service... C’était vous!
Et la reine lui tendit la main.
Bothwell prit cette main qui tremblait, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers.
--Mon Dieu! murmura-t-il avec transport, dites-moi qu’un jour viendra où vous ne refuserez pas mon amour. Madame, dites-le moi... par pitié...
La reine hésitait encore, mais elle allait succomber, quand, soudain, elle jeta un cri d’effroi...
La porte venait de s’ouvrir lentement, et un homme, l’œil étincelant, apparut sur le seuil.
Il était pâle et froid comme une statue--son regard seul vivait et semblait écraser Bothwell.
Bothwell, à sa vue, recula involontairement, et porta la main à son épée.
--Quel est cet homme? s’écria la reine troublée.
Elle ne reconnaissait pas Hector.
--Cet homme, fit Hector en allant vers elle, cet homme, madame, vient vous sauver.
--Le meurtrier du roi! fit Bothwell.
Hector se tourna vers lui avec un dédain suprême.
--Vous savez bien que non, lui dit-il.
--L’assassin! l’assassin chez moi? exclama la reine effrayée.
--Madame, dit Hector avec calme, je supplie humblement Votre Majesté de daigner m’écouter.
--Ne l’écoutez pas! fit Bothwell frémissant; c’est un lâche et un assassin!
Hector ne répondit pas, mais il leva son poignard sur la poitrine de Bothwell et lui dit:
--Si tu ajoutes un mot, je te tue!
La reine poussa un cri et se précipita pour sauver Bothwell.
Hector recula d’un pas, mais n’abandonna point son poignard.
--Madame, reprit-il, je vous ai demandé deux minutes d’entretien, me les accorderez-vous?
La reine fit un geste de mépris.
Hector leva de nouveau son poignard sur la gorge de Bothwell acculé au mur... la reine jeta un nouveau cri.
--Parlez, murmura-t-elle, que me voulez-vous?
--Vous voyez cet homme, madame?
--C’est lord Bothwell.
--Cet homme est le meurtrier du roi!
--Tu mens, assassin! vociféra Bothwell.
--Vous savez bien que non, répondit Hector avec un calme terrible... Madame, continua-t-il, je voudrais être seul avec vous, seul quelques minutes...
La reine eut un mouvement d’effroi.
--Est-ce mon poignard qui vous épouvante? Ne craignez rien, dit-il en jetant le poignard.
Bothwell le ramassa, puis s’adressant à la reine:
--Cet homme est un misérable, mais écoutez-le, je me retire dans la pièce voisine. S’il osait vous insulter, appelez, je serai là pour vous venger.
Et Bothwell sortit.
CHAPITRE NEUVIÈME
IX
Hector attendit que la porte se fût refermée, puis, quand il fut seul avec la reine, il lui dit:
--Madame, on a trouvé votre gant dans la mine.
--Je le sais, dit la reine.
--Ce gant, vous l’avez perdu au bal.
--Je le sais encore.
--Un homme l’a ramassé.
La reine lui jeta un regard de mépris:
--C’était vous, n’est-ce pas?
--C’était lord Bothwell.
--Vous mentez!
--Plût à Dieu! murmura Hector; car alors, lord Bothwell ne serait point un lâche et un misérable; lord Bothwell ne menacerait pas l’honneur, le repos de la reine.
La reine sourit avec dédain:
--Est-ce la jalousie qui vous fait parler, monsieur? demanda-t-elle.
Hector porta la main à son cœur:
--Vous me faites mal... madame, murmura-t-il avec douceur.
--Ah! dit-elle froidement; je vous fais mal?
--C’est lord Bothwell qui a assassiné le roi, reprit Hector; doutez-en, peu m’importe! j’ai fait le sacrifice de ma vie, madame, j’ai refusé de fuir tout à l’heure, et ce n’est point ma grâce que je viens chercher ici!
--Qu’y venez-vous donc faire, monsieur?
--Je venais y tuer lord Bothwell.
--Le tuer!
--Oui, madame, car lord Bothwell c’est votre honneur foulé aux pieds, c’est le mépris de l’Europe tombant sur vous, la haine de votre noblesse vous écrasant, vos sujets vous livrant à la reine d’Angleterre, votre implacable ennemie... lord Bothwell, c’est la trahison, la fausseté, le crime, l’infamie... lord Bothwell...
La reine étendit la main:
--Assez, monsieur, assez, murmura-t-elle, je ne vous crois pas!
--Oh! croyez-moi, madame, croyez-moi, reprit-il avec des sanglots dans la voix--au nom de cette tête que j’ai donnée pour vous sauver... au nom de cet amour...
Hector avait à peine prononcé ce mot qu’il se sentit frémir et trembler, et alla s’appuyer au mur, défaillant et pâle.
Ce mot d’amour fit tressaillir la reine; le courroux brilla dans son regard, et elle lui dit avec cette froide cruauté que les femmes seules possèdent:
--Cet amour vous égare, monsieur...
Ce mot, le ton avec lequel il fut dit, le geste qui l’accompagna, produisirent sur Hector l’effet de la foudre, un nuage passa sur ses yeux, son front se mouilla, il pirouetta sur lui-même et s’affaissa sur le sol.
En ce moment la porte s’ouvrit et Bothwell entra avec quatre gardes du corps.
La reine était pâle et oppressée.
A ses yeux, Hector était un assassin--elle ne croyait pas un mot de ce qu’il lui avait dit.
Mais c’était un assassin dont l’amour avait armé le bras; c’était un téméraire qui avait osé l’aimer et que son amour avait rendu criminel.
C’était cet amour encore qui l’amenait ici, qui le faisait calomnier Bothwell...
C’était cet amour qu’elle venait de flageller impitoyablement, et qui le jetait ainsi dans cette douleur morne et désespérée, dans cette prostration morale et physique où elle le voyait.
Elle en eut presque pitié; et sans l’arrivée subite de Bothwell, peut-être lui eût-elle tendu la main pour le relever.
Mais Bothwell entra l’œil étincelant, le sourcil froncé. Bothwell le désigna aux soldats et leur dit:
--Emparez-vous de cet homme!
Ils soulevèrent Hector toujours affaissé sur lui-même; ils le garrottèrent.
Hector n’opposa aucune résistance.
--Madame, dit alors Bothwell, ce misérable vous a offensée, mais pardonnez-lui, il est fou!
--Je lui pardonne, dit la reine avec douceur.
Ces mots galvanisèrent Hector. Il se redressa soudain, jeta un regard chargé de haine sur Bothwell, et voulut s’élancer sur lui.
Mais il était garrotté, et il n’avait plus son poignard.
--Où désirez-vous qu’on le conduise? demanda lord Bothwell.
--Au château de Dunbar, répondit la reine.
Puis, la pitié se faisant jour de nouveau dans son cœur, elle ajouta:
--Si je lui faisais grâce?
Hector frissonna; Bothwell pâlit.
--Y pensez-vous, madame? murmura Bothwell.
--Il est si jeune...
--C’est l’assassin du roi.
La reine tremblait et redevenait femme.
--Madame, lui dit Hector fièrement, je vous ai dit la vérité, vous n’avez point voulu me croire. Je voulais vous sauver, vous êtes sourde! Il faut que je meure, maintenant, car mon sang est nécessaire à votre honneur, et fermera la bouche à ceux qui vous ont calommiée. Madame, je ne vous demande ni pardon, ni pitié, mais regardez bien cet homme...
Et Hector désigna Bothwell du regard.
--Cet homme est un lâche et un assassin! poursuivit-il; cet homme dit vous aimer...
--Taisez-vous! dit impérieusement la reine.
Et la pitié s’en alla une fois encore, son cœur se ferma.
Elle lui tourna le dos et dit à Bothwell:
--Donnez-moi votre bras et appelez mes femmes.