Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)

Part 7

Chapter 71,516 wordsPublic domain

--Ah! fit Hector soulagé.

--Ce gant que la reine a laissé choir m’était destiné...

Un ouragan de colère passa dans la gorge d’Hector:

--Vous mentez! s’écria-t-il; vous êtes un infâme!

--C’était un signal, dit froidement Bothwell.

--Un signal! mais pourquoi, dans quel but?

--La reine me disait par là que l’heure était venue.

--Quelle heure?

--Mais... de faire sauter le roi...

--Infamie et calomnie!

--Monsieur, vous êtes jeune; vous ne comprenez rien à la politique.

Ces mots prononcés froidement, sans aigreur, avec le calme navrant de la conviction, entrèrent au cœur d’Hector comme une lame d’acier.

Un instant il pirouetta sur lui-même et chancela foudroyé;--un instant son amour se trouva mis à une torture sans pareille par cette révélation inattendue.

Alors il se souvint que la reine avait souri à Bothwell plusieurs fois, qu’ensuite elle s’était montrée bien affectueuse pour le roi, si l’on songeait au meurtre récent de Rizzio...

Durant quelques secondes, il crut aux infâmes paroles de Bothwell, et il crut voir la terre s’entr’ouvrir sous ses pieds pour l’engloutir, le ciel descendre sur sa tête pour l’écraser...

Un siècle de douleurs sans nom, de brûlantes angoisses, de mépris terribles, d’illusions brisées passa devant ses yeux durant ces quelques secondes.

Enfin il s’écria:

--Mais on l’accuse, monsieur, on l’accuse!

--C’est une fatalité, dit froidement Bothwell.

--Mais elle n’est pas coupable, elle ne doit pas l’être!

--Qu’y puis-je faire?

--Tout avouer et prendre tout sur vous.

--Vous voulez donc m’envoyer à l’échafaud?

--La reine ira.

--Non, car je la sauverai.

--Vous la sauverez!

--Oui.

--Vous détournerez jusqu’au moindre soupçon?

--Je vous le jure.

--Nul ne la croira... nul ne la pourra croire coupable?...

La voix d’Hector tremblait.

--Non, dit tranquillement Bothwell.

--Tous ces hommes qui l’accusent, tous ces sujets hardis dont la voix est grosse de menaces et d’insultes, se tairont?

--Ils se jetteront à genoux et demanderont grâce et pardon!

--Et quand disculperez-vous la reine?

--Sur-le-champ;--venez avec moi, et me laissez parler.

Et lord Bothwell poussa son cheval et arriva jusqu’à la reine, qui tressaillit à sa vue et jeta les yeux sur lui ainsi que sur un défenseur.

Hector l’avait suivi.

--Milords et messieurs, dit Bothwell, je me nomme Georges de Bothwell, je suis, par les femmes, de sang royal, et ma parole n’a jamais été mise en doute.

On le regarda avec étonnement.

--Un crime vient d’être commis, continua-t-il; notre roi bien-aimé vient de périr, victime d’un lâche assassinat.

Un murmure d’approbation couvrit ces paroles. Bothwell continua:

--Une fatalité inouïe vous fait accuser votre reine.

Un second murmure, respectueux encore, mais menaçant, se fit entendre.

--Eh bien! moi, comte de Bothwell, j’affirme sur la foi du serment que la reine est innocente!

Un poids énorme sembla être enlevé de chaque poitrine, la reine poussa un cri de joie et regarda son défenseur avec une expression de gratitude indicible.

Seuls, deux hommes, les deux accusateurs de la reine, Douglas et Lenox, ne partagèrent point ce sentiment général, et Lenox s’adressant a Bothwell, lui dit:

--Il y a cependant un coupable... Il y a cependant un assassin..... d’où vient donc ce gant? le gant de la reine... car il est bien à vous, n’est-ce pas, madame?

--Oui, dit la reine que l’angoisse reprenait.

--Ce gant, dit Bothwell, je vais vous en expliquer l’origine. La reine l’a ôté dans le bal en prenant un hanap de vos mains, lord Douglas...

--Je m’en souviens.

--Ce gant est tombé sur le sol..... un homme l’a ramassé...

Hector respira et attacha sur Bothwell un œil étonné et curieux.

--Cet homme, poursuivit Bothwell, avait à se plaindre du roi; cet homme est l’assassin du roi.

Hector regarda Bothwell avec enthousiasme et se dit:

--Il a plus de courage que je ne croyais; il expie son crime par un grand dévoûment...

--Cet homme, continua l’implacable Bothwell, a voulu perdre la reine et se sauver en la perdant; après avoir mis le feu à la mèche, il a jeté le gant de la reine dans le souterrain.

Un cri d’indignation retentit.

--Et... fit Douglas en attachant sur Bothwell son regard d’aigle, quel est cet homme?

Bothwell promena son regard dans le cercle, puis dit lentement avec calme, sans aucune altération dans la voix:

--Sur mon âme et conscience, jurant devant Dieu et les hommes que je dis l’exacte vérité, et prêt à soutenir mon dire en lit de justice ou en champ-clos épée au poing et dague aux dents,--cet homme, le voilà!

Et il tendit la main vers Hector qui recula foudroyé et ne put trouver un mot, un geste, un signe, pour dire à cet homme:

--Tu mens!

La reine jeta un cri,--un cri d’étonnement, presque un cri de joie.

La joie est d’un égoïsme féroce.

Cette joie acheva de glacer le cœur d’Hector;--mais en même temps et sous le coup d’une accusation aussi terrible, un grand jour se fit dans son esprit; il comprit au sangfroid atroce de Bothwell que lui seul était coupable, que la reine était innocente...

Que lui importait le reste maintenant? Que lui faisait cette accusation, cette infamie qu’on lui jetait au front pour ternir sa loyauté? Elle était innocente! Il pouvait l’aimer encore!

Vingt glaives se levèrent sur sa poitrine, il eût été frappé de cent coups différents, si Douglas n’eût étendu entre la foudre et lui son robuste bras, disant:

--Je demande que l’on m’écoute!

Et comme on obéissait toujours à Douglas, la foule s’écarta:

--Milord, dit Douglas à Bothwell, l’assassin que voilà vous a sans doute avoué son crime?

--Là, tout à l’heure! dit Bothwell.

--Et vous a-t-il dit à quelle heure, en quel temps il avait incendié la mèche?

--Une demi-heure avant le départ du roi.

--Vous en êtes certain?

--Très certain.

--Eh bien! dit Douglas, cela est entièrement faux, car ce jeune homme, que je n’ai pas perdu de vue une minute, est demeuré constamment dans la salle de bal, tandis que la reine, tandis que vous-même, lord Bothwell, vous êtes sortis tour à tour. A ces mots acérés, froids, prononcés par l’impassible Douglas, Bothwell tressaillit et pâlit; la foule le regarda avec stupeur, et Hector, ranimé par ce secours inespéré, releva la tête.

Il regarda la reine.

La reine pâle, tremblante, le regardait aussi; enfin elle murmura:

--Je suis sortie du bal, mais pour rentrer chez moi. J’y ai laissé ce jeune homme, je l’y ai retrouvé; je crois, en effet, qu’il n’est pas sorti.

La reine perdait Hector en voulant le sauver. Hector faillit mourir de joie en la voyant élever la voix pour le défendre. Il poussa le dévoûment chevaleresque jusqu’à la folie, car il dit, sachant bien que Bothwell était un monstre qui déshonorerait la reine sans scrupule:

--Votre Majesté se trompe, je suis sorti dix minutes; c’est moi, c’est bien moi qui ai tué le roi!

Douglas recula stupéfait, mais son œil perçant se riva au front d’Hector, et il devina tout:

--Marie Stuart, reine d’Écosse! s’écria-t-il, et toi, lord Bothwell, je vous accuse tous deux d’avoir assassiné, de complicité, sir Henry Darnley, comte de Lenox et roi d’Écosse! Je me porte garant de l’innocence de ce jeune homme, et je vais convoquer un lit de justice de la noblesse écossaise pour juger les coupables! Ce jeune homme sera provisoirement détenu. Qu’on l’arrête!

La reine pouvait se sauver en se jetant au bras de Douglas, en repoussant Bothwell avec mépris. La reine ne le fit point. Elle ne vit dans le premier qu’un accusateur, dans l’autre qu’un soutien. Elle prit le bras de Bothwell, se leva et dit à Douglas, avec une dignité et une fierté suprêmes:

--Je suis prête à paraître devant mes juges, mylord, et je vais les attendre sous la protection de l’homme que vous appelez mon complice, et qui est innocent comme moi!

Hector jeta un cri terrible à ces paroles; il se précipita sur la reine pour lui parler, pour la retenir;--et, la voyant s’appuyer sur Bothwell, il sentit qu’elle était perdue...

Mais la reine le repoussa et Hector revint, anéanti, rendre son épée à sir Murray de Tullibardine, capitaine des gardes, qui l’arrêta.

En ce moment Henri s’approcha:

--Ami, lui dit tout bas Hector, tu vas monter à cheval à l’instant.

--Oui, dit le jeune homme.

--Tu iras à Madrid à franc étrier, tu demanderas un gentilhomme du roi d’Espagne, nommé don Paëz, et tu lui diras:

--Votre frère d’Écosse est en péril... il vous attend... hâtez-vous!...

--Bien, dit l’enfant.

--Ensuite, tu t’embarqueras pour Naples, tu demanderas un autre gentilhomme, nommé Gaëtano, et tu lui diras pareillement:

--Votre frère d’Écosse est en péril... accourez... il vous attend.

Et puis tu reviendras par la Lorraine, et à Nancy tu t’informeras du logis du seigneur Gontran, l’écuyer du duc de Mayenne, et, quand tu l’auras trouvé, tu lui répéteras pareillement:

«Seigneur, votre frère d’Écosse est en péril... accourez!»

--Oh! presse-toi, ajouta Hector, ne ménage ni l’or ni la sueur... il faut que la reine soit sauvée!

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE

Des chapitres du premier volume.

Prologue.--La tour de Penn-Oll.

Pages CHAP. I. 5 -- II. 39 -- III. 111 -- IV. 157 -- V. 175 -- VI. 201 Le gant de la reine.

-- I. 209 -- II. 253 -- III. 271 -- IV. 299

Fin de la table du premier volume.

Fontainebleau, imp. de E. Jacquin.