Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)
Part 6
Tout à coup elle essuya son front et murmura:
--Dieu! que j’ai chaud!
Douglas s’élança vers un guéridon et revint avec un plateau de sorbets et de confitures d’Orient, de ces confitures noirâtres dont Henri III avait toujours soin d’emplir son drageoir.
La reine se déganta de la main droite et prit son gant de la main gauche, pour saisir le hanap d’or ciselé que Douglas lui présentait.
Mais, soit distraction, soit qu’elle le fît à dessein, son gant lui échappa et tomba à terre.
Un homme était derrière la reine; il se baissa, prit ce gant, et le cacha lestement dans son pourpoint. C’était Bothwell.
Un homme était derrière Bothwell et le vit dissimuler le gant.
C’était Hector.
Bothwell alors fit un pas vers la porte et s’apprêta à sortir.
Hector devint pâle de colère, et, comme Bothwell, fit également un pas vers la porte et se disposa à le suivre. Mais la reine se retourna par hasard, aperçut Hector, remarqua sa pâleur, puis son habit poudreux, ses faveurs flétries, et, intriguée par cet étrange costume, vint à lui.
--Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-elle avec cette familiarité si digne et si bonne des souverains.
Hector s’arrêta muet, troublé, tremblant... Il oublia Bothwell, il oublia le monde...
La reine lui parlait.
CHAPITRE DEUXIÈME
II
Hector demeurait toujours immobile et muet.
--Comment vous nommez-vous? reprit la reine.
--Hector, madame, répondit-il enfin.
--N’êtes-vous pas dans mes gardes?
--Oui, madame.
--Et n’êtes-vous pas celui dont j’ai signé un congé il y a quinze jours?
--Oui, madame, balbutia Hector tout tremblant.
--Vous n’êtes donc pas parti?
--Je demande humblement pardon à Votre Majesté, j’arrive.
--Ah! dit la reine, et d’où venez-vous?
--De Bretagne.
--En si peu de jours?
--J’avais hâte de revenir auprès de Votre Majesté.
La reine sourit.
--Vous êtes un brave gentilhomme, dit-elle. Aussi, puisque vous arrivez de si loin, ai-je le droit de vous soumettre à une dernière épreuve...
Hector s’enhardit et osa regarder la reine.
--Vous allez, continua-t-elle, m’accorder une valse.
A cette proposition Hector chancela, pâlit plus fort encore, et faillit se trouver mal.
--Venez, dit la reine, venez, monsieur.
Elle lui offrit sa belle main qu’il osa serrer à peine, et elle l’entraîna vers l’orchestre, ivre, étourdi, ne sachant plus s’il rêvait ou veillait, s’il existait réellement, si réellement il allait valser avec la reine, ou bien s’il était le jouet de quelque hallucination, d’autant plus séduisante que le réveil en serait affreux.
La reine fit un signe aux musiciens, et se mit en place avec son valseur.
En ce moment les yeux égarés d’Hector se dirigèrent machinalement vers la porte, et tout aussitôt il eut un brusque mouvement nerveux, une de ces réticences inexplicables comme en fait seul éprouver un spectacle subit et inattendu.
Il venait d’apercevoir lord Bothwell qui quittait la salle du bal et s’esquivait.
Cette sortie de lord Bothwell, c’était le réveil du songe d’Hector, la réalité brisant le masque de la féerie, le ciel s’entr’ouvrant sous lui et le laissant choir sur la terre abandonnée un instant.
Lord Bothwell qui sortait, c’était le poignard levé sur le roi, le déshonneur suspendu peut-être sur la tête de la reine, comme une nouvelle épée de Damoclès!
Et Hector seul pouvait courir après lui, le poignarder dans un corridor et sauver peut-être l’existence entière de cette infortunée Marie Stuart, qui, bonne comme Louis XVI, loyale comme lui, fit tant de fautes par légèreté, tant d’inconséquences par bonhomie, qu’elle sembla tenter éternellement l’échafaud.
Seul avec Henry, Hector savait le secret de cet homme; seul il avait deviné son but ténébreux et le drame qu’il préparait.
Et Henry était sorti pour courir après lord Maitland--Henry ne revenait pas, et cependant Hector aurait pu, s’il eût été là, lui indiquer lord Bothwell d’un geste; et comprenant ce geste, Henry se fût attaché aux pas de l’assassin, il l’eût suivi lentement, dans l’ombre, comme le lynx suit sa victime, et à l’heure où cet homme aurait ouvert la bouche pour prononcer l’arrêt du roi, il l’eût frappé sûrement, sans pâlir et sans trembler.
Quant à lui, Hector, il valsait avec la reine, c’est-à-dire qu’il recevait un honneur que plus d’un lord puissant eût demandé à genoux sans pouvoir l’obtenir--un honneur qu’il ne retrouverait peut-être jamais comme sujet, un bonheur unique et sans lendemain pour un amant.
Et pourtant, puisque Henry n’était pas là, puisque Bothwell sortait, puisque la vie du roi était menacée, pouvait-il continuer à s’enivrer au bras de la femme animée de ce mystérieux parfum qui est le fluide de l’amour?
Ne devait-il pas s’arracher des bras de cette femme, et fuir pour suivre l’assassin?
Hélas! cette femme était une reine--cette femme, il l’aimait--cette femme, il l’enlaçait de son bras, il sentait sa tête penchée sur son épaule; il aspirait son haleine avec la volupté que mettrait un captif des plombs de Venise à respirer enfin l’air embaumé des champs;--cette femme l’étreignait de ses mains fébriles, l’entraînait malgré lui...
Et puis, s’arrêter, c’était faire un scandale, un scandale qui profiterait peut-être aux conjurés au lieu de leur nuire, en les avertissant des soupçons qu’on pouvait avoir et en les poussant ainsi à se hâter.
Hector songea à tout cela, toutes ces réflexions passèrent rapidement dans son esprit. Il capitula avec lui-même, se résignant à attendre la fin de cette valse infernale qui eût pu être pour lui une heure de bonheur céleste; et cette valse lui parut durer un siècle, l’orchestre lui sembla s’éterniser à plaisir, et quand enfin, au moment où il éteignait sa dernière note, son dernier et sonore soupir, il porta plutôt qu’il ne conduisit la reine sur un sofa voisin, une ombre reparut dans le sillon de lumière que la porte des salles de bal projetait dans les antichambres, et lord Bothwell rentra.
Hector pirouetta sur lui-même comme un homme ivre: il lui passa dans la gorge et dans le cœur un tel éclair de haine et de fureur à l’endroit de cet homme qu’il faillit aller à lui et le poignarder sur place.
Ce fut alors que Marie Stuart, indisposée sans doute par l’atmosphère brûlante du bal, sortit au bras de Douglas et se retira une demi-heure chez elle, congédiant son cavalier.
Pendant ce temps, Hector, redevenu maître de lui, continuait à s’attacher aux pas de Bothwell, épiant ses démarches et ses paroles.
Mais le noble lord avait une gaîté folle et une bonhomie qui eussent dérouté un chercheur de conspirations moins tenace et moins convaincu.
Peu après lord Maitland reparut--puis la reine, qui rentra et dansa une _écossaise_ avec le roi. Puis enfin, comme trois heures sonnaient à l’horloge du château, le roi se couvrit, demanda son manteau, fit appeler ses gens et prit congé de la reine.
--Vous retournez à _Kirk of Field_? demanda la reine.
--Oui, répondit le roi; j’aime cette retraite.
--Eh bien! mon prince, je vais vous reconduire.
--Avec votre cour?
--Oh! non, presque seuls, comme des amants du petit peuple.
--Messieurs, continua la reine, s’adressant à ses gentilshommes, dansez avec ces dames une heure encore; dans une heure je reviendrai, et nous souperons.
Puis, avisant Hector, elle lui fit un signe.
Hector accourut.
--Monsieur, lui dit-elle, vous avez été mon valseur; vous allez être ma sauvegarde. Sa Majesté se retire à _Kirk of_ _Field_, je l’accompagne, suivez-nous.
Hector s’inclina et prit son feutre et son manteau.
--Cherchez un gentilhomme des gardes qui vienne avec vous, ajouta-t-elle.
Hector tourna la tête pour obéir, aperçut Henry qui, après une course infructueuse à travers le château, rentrait dans le bal, où lord Maitland l’avait précédé, et lui fit signe de le suivre.
Le roi et la reine sortirent accompagnés par Hector, Henry, le comte de Lenox et Douglas.
Le valet de chambre du roi les précédait.
Bothwell et Maitland se rejoignirent.
--Pourvu, dit Bothwell, que la reine ne s’attarde pas chez le roi.
--Non, dit Maitland; mais à tout hasard, on ne mettra le feu à la mèche que lorsqu’elle sera partie.
--Et le gant?
--Il est placé.
--Croyez-vous qu’on ait remarqué la première absence de la reine?
--Oh! très certainement. Cette absence nous sert à souhait.
CHAPITRE TROISIÈME
III
Leurs Majestés montèrent en litière avec Douglas et le comte de Lenox, père du roi.
Hector et son compagnon enfourchèrent les premiers chevaux sellés qu’ils trouvèrent, et se placèrent aux deux portières.
Le trajet du château à _Kirk of Field_ était court, vingt minutes au plus en allant à pied.
Le convoi royal en franchit la distance en un quart d’heure; Leurs Majestés mirent pied à terre à la grille du parc et laissèrent leur litière.
La reine donnait le bras au roi.
Le roi était expansif, radieux, plein d’espérance malgré ses souffrances continues.
La reine s’abandonnait à une causerie charmante, folle, enfantine, qui ravissait le vieux Lenox, dont le cœur paternel avait souffert de la rupture momentanée des deux époux.
Les deux gardes-du-corps cheminaient derrière, à distance respectueuse, au pas de leurs chevaux et penchés sur leur selle pour se pouvoir entretenir à voix basse.
--Tu n’as donc pas pu joindre Maitland?
--Non.
--Où le misérable est-il allé?
--Je ne sais.
--Et comment prévenir...
--Il faut rester ici...
--Non, non, dit Hector, il vaut mieux suivre la reine à son retour à Glascow et ne pas perdre de vue Bothwell et Maitland, ou plutôt...
--Ou plutôt? fit Henry.
--Tu resteras, toi; tu te cacheras dans le parc, derrière un arbre ou un mur, n’importe où...
--Bien...
Hector mit la main dans ses fontes, en tira deux pistolets dont il vérifia scrupuleusement les amorces, et les tendit à Henry:
--J’en ai aussi, dit Henry.
--Prends toujours. Passe-les tous quatre à ta ceinture, sous ton manteau.
--Après?
--Tu te tiendras à distance de la maison; tu auras l’œil fixé sur les portes et les fenêtres, et le premier homme qui se glissera dans l’ombre et y voudra pénétrer, tu feras feu.
--S’ils sont plusieurs, que ferai-je?
--Tu as la vie de quatre hommes dans tes mains, tu vises juste et ces pistolets sont longs.
--Mais si les assassins sont dans la maison?
--Oh! dit Hector, nous allons bien voir. Je n’en sortirai qu’après avoir fait la plus minutieuse des perquisitions.
Ils étaient arrivés à la porte de l’ermitage du roi.
C’était une pauvre demeure, meublée sans faste; une retraite de gantier ou de forgeron retiré bien plus qu’une habitation royale.
Le roi en ouvrit lui-même la porte et livra passage à la reine, qui entra la première.
Les royaux époux allèrent droit à la chambre à coucher du roi, s’assirent un moment avec le vieux Lenox et Douglas, tandis que les deux gardes demeuraient respectueusement à la porte.
Puis la reine se retira avec son beau-père et le lord.
--Madame, dit alors Hector, voulez-vous me faire une grâce?
--Parlez, dit gracieusement la reine.
--Quand le capitaine des gardes de Votre Majesté prépare ses logis dans un château royal, il a pour habitude de faire une sévère perquisition des celliers aux combles. Me permettrez-vous d’en faire autant ici?
--Je vous le permets, monsieur, dit la reine en riant, mais je crois que c’est parfaitement inutile.
--Il y a toujours un poignard levé sur les rois, murmura Hector d’une voix, profonde.
La reine tressaillit:
--Vous avez raison, dit-elle. Visitez cette maison.
Douglas et Lenox applaudirent à cette mesure; et les deux gardes, une torche d’une main, l’épée de l’autre, parcoururent la maison, fouillèrent armoires et bahuts et jusque sous le lit du roi.
La maison était entièrement vide, et la reine en sortit avec son escorte, laissant le roi et son domestique couchés dans la même pièce.
A la grille du parc la reine remonta en litière, et Hector remit le pied à l’étrier, laissant à Henry la garde de l’ermitage de _Kirck of Field_.
La reine rentra dans le bal. Son entrée fut accueillie par des vivats et des applaudissements.
Elle dansa une heure encore; puis à quatre heures et demie, comme la prime aube commençait à glisser indécise sur les sommets neigeux des montagnes, les portes de la salle du souper furent ouvertes et on se mit à table.
La reine plaça lord Douglas à sa droite et lord Bothwell à sa gauche; elle fut d’une gaîté folle, et accepta les galanteries de Bothwell avec une complaisance qui fit plus d’une fois pâlir Hector, placé assez près d’eux pour tout voir.
--Le roi est bien obéissant à ses médecins, dit lord Douglas, et il renonce de bon gré à un souper exquis...
--Milord, dit la reine avec enjouement, le roi ne veut pas mourir.
--Il mourra cependant, dit Bothwell.
La reine tressaillit:
--Que voulez-vous dire, milord?
--Mais, fit Bothwell en riant, je veux, dire qu’un jour viendra où il se couchera, suivant la loi commune, dans le cercueil de ses ancêtres.
--Puisse ce jour être loin! milord.
--Oh! dit Bothwell se mordant les lèvres, espérons-le; d’ailleurs, l’amour de Votre Majesté est un firman de longue vie.
--Vous êtes un flatteur, milord.
--Votre Majesté me fera, j’espère, la grâce de croire à ma sincérité.
--Eh bien! dit la reine, puissiez-vous dire vrai. Le roi deviendra centenaire à ce compte, et mes sujets avec lui.
Une contraction fébrile tourmenta le visage de Bothwell, qu’épiait toujours Hector avec une ténacité implacable.
Tout à coup un fracas terrible ébranla les murs de la salle et fit tressaillir le château tout entier sur ses antiques assises, en même temps qu’une lueur immense, apparaissant à l’horizon par toutes les croisées entr’ouvertes, pâlissait l’éclat des lustres et éclairait de son rougeâtre reflet les montagnes, le golfe et la ville entière de Glascow.
On eût dit le bouquet colossal d’un feu d’artifice sorti des mains d’arquebusiers géants!
La reine poussa un cri de frayeur, les lords pâlirent et se regardèrent avec stupeur, plusieurs femmes s’évanouirent...
Et quant à Hector, qu’un sombre pressentiment agitait, il fut obligé de se cramponner à la table pour ne point tomber à la renverse.
Le premier moment de stupeur évanoui, on se précipita aux croisées; on interrogea l’horizon.
Mais la flamme mystérieuse s’était éteinte, les collines, le golfe, la ville étaient rentrés dans l’ombre, et l’on n’apercevait plus dans le lointain d’autre lumière que la lueur tremblotante de l’aube caressant la croupe frileuse des hautes montagnes.
Ce fut, pendant dix minutes, un singulier tumulte, une affreuse mêlée, un incohérent échange de questions précipitées, de suppositions absurdes, de commentaires de toute espèce...
Et comme la terreur glaçait encore la plupart des convives, quelques-uns à peine songèrent à s’élancer au dehors et à s’enquérir de la cause de cet étrange fracas et de cette infernale lueur.
La reine retrouva bientôt son sangfroid et s’adressant à quelques gentilshommes:
--A cheval! messieurs, à cheval! dit-elle. Courez dans toutes les directions s’il le faut, mais apportez-moi sur-le-champ des renseignements sûrs, et positifs!
On se précipitait de tous côtés, déjà on s’engoufrait en flots tumultueux sous toutes les portes, quand un jeune homme pâle, défait, haletant, entra et cria:
--La maison du roi vient de sauter!
La reine jeta un cri, ce cri trouva un profond et douloureux écho partout, et Hector chercha des yeux lord Bothwell pour le poignarder.
Lord Bothwell avait disparu!
A cette foudroyante nouvelle succéda une minute de morne et terrible silence, rempli d’angoisse et d’oppression, puis la reine s’écria:
--Le roi? le roi est-il sauvé?
--Je ne sais... dit le jeune homme... J’ai vu la flamme... les décombres... je ne sais rien... je suis accouru... voilà tout!
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine en délire.
--Mon fils! hurla le vieux Lenox en s’élançant hors de la salle.
Cet exemple rendit à la reine abattue un peu d’énergie.
Elle se leva, suivit le vieux Lenox, demanda un cheval et se précipita au galop vers _Kirk of Field_ avec une trentaine de gentilshommes parmi lesquels était Hector.
On eut atteint en dix minutes l’emplacement où s’élevait naguère la retraite du roi.
Alors à la clarté naissante du jour, un affreux spectacle s’offrit aux yeux.
La maison avait disparu;--à sa place et sur un rayon de cent mètres la terre était jonchée de décombres fumants, de poutres noircies, de pierres calcinées, de meubles brisés et épars.
A l’endroit même où la maison était bâtie, apparaissait une crevasse béante, un boyau crevé qui allait s’enterrant à plusieurs mètres de profondeur et se dirigeait vers Glascow.
Au fond de la crevasse se trouvaient les débris de trois énormes barils qui avaient dû être remplis de poudre. La maison avait sauté au moyen d’une mine qui communiquait avec Glascow.
Un cri de vengeance et de réprobation s’éleva comme un ouragan parmi les spectateurs de ce lugubre drame,--on se demandait quel pouvait être l’assassin;--plusieurs noms d’exilés coururent dans la foule accompagnés de sourdes imprécations, et ces imprécations se changèrent en cris de mort quand on eut retrouvé dans un champ voisin le corps du roi intact, mais privé de vie.
A la vue de ce cadavre, la reine s’évanouit, et Hector qui, seul, connaissait le secret du drame, la reçut et la soutint dans ses bras.
Le vieux Lenox, sombre, muet, cherchait parmi les décombres une trace, un vestige qui pût guider une enquête sur les coupables.
Ce vieillard n’avait pas le temps de pleurer son fils,--il voulait avant tout le venger.
Douglas l’aidait dans ses recherches.
Ils descendirent tous deux dans le boyau, puis arrivés à l’endroit où la crevasse cessait pour redevenir souterrain, ils demandèrent des torches et s’y engagèrent, suivis par la foule et l’épée à la main. Tout à coup, Douglas poussa un cri, étendit le doigt et s’arrêta.
Le vieux Lenox suivant du regard la direction de ce doigt, aperçut, gisant sur le sol, un objet blanc et se précipita dessus.
Cet objet était un gant!
Une rumeur terrible s’éleva.
--A qui donc était ce gant?
Ce gant ne portait de marque, mais il était bien petit, bien frais, pour avoir pu recouvrir une main de soldat et même de gentilhomme.
C’était un gant de femme!
La foule rebroussa chemin pour demander à la clarté du jour la possibilité d’une enquête, que la lueur des torches lui refusait, elle revint sur ses pas jusqu’à l’endroit où la reine était tombée évanouie.
La reine avait repris ses sens.
Elle demanda ce gant, avide qu’elle était de vengeance. Comme les autres, elle le prit, l’examina... et jeta un cri.
Ce gant, c’était le sien!
C’était celui que, pendant le bal, elle avait ôté pour prendre un gobelet sur le plateau présenté par Douglas.
Elle ne le dit point cependant, mais Douglas le reconnut.
Douglas déganta silencieusement son autre main, puis il mit les deux gants à côté l’un de l’autre, et dit froidement:
--C’est le gant de la reine, et peut-être va-t-elle nous expliquer...
--Des explications? fit la reine foudroyée, je ne sais pas... je ne comprends rien... j’ai perdu mon gant dans le bal... voilà tout.
Et comme la reine suffoquait, anéantie, se taisait, et qu’un morne silence s’établissait parmi les courtisans et les seigneurs accourus, Douglas reprit:
--Madame, on vous aura volé votre gant... ou bien...
Douglas s’arrêta, et ce silence d’une seconde pesa d’un poids terrible sur toutes les poitrines...
--Ou bien, reprit Douglas dont la parole était brève et glacée autant que son regard était flamboyant, vous l’aurez donné vous-même à celui qui a pénétré dans ce souterrain.
--Horreur! dit la reine.
Mais un troisième personnage intervint alors dans le colloque; celui-là était terrible d’attitude, et il redressait comme un Dieu courroucé sa grande taille voûtée par l’âge.
Il s’avança jusqu’à la reine, et lui dit:
--Moi, comte de Lenox, je t’accuse, toi, Marie Stuart, reine d’Écosse, d’avoir assassiné le roi, ton mari, qui était mon fils!
Mais, à cette voix foudroyante, une autre voix, non moins superbe, non moins retentissante, non moins convaincue, s’écria:
--C’est faux! la reine est innocente.
Et comme un cavalier arrivait à la grille du parc, le gentilhomme qui venait d’élever la voix l’aperçut et s’écria:
--Attendez! vous tous qui accusez, la lumière va se faire!
Et il s’élança, tête nue, sans armes, mais l’œil enflammé, à la rencontre de lord Bothwell qui accourait.
Cet homme, c’était Hector.
CHAPITRE QUATRIÈME
IV
Lord Bothwell avait été un de ceux qui, montant à cheval au moment où la reine l’ordonnait et demandait des renseignements, s’étaient précipités hors du château et dans des directions différentes.
Lord Bothwell, mieux que personne, savait où la catastrophe avait eu lieu; il avait jugé prudent de prendre une route opposée et de n’arriver sur le théâtre du drame qu’après le premier acte.
Il était à cent mètres encore du groupe formé autour de la reine, lorsque Hector l’atteignit et sauta brusquement à la bride de son cheval, qu’il arrêta court.
Le premier mouvement de lord Bothwell fut de porter la main à ses fontes, et de brûler la cervelle à l’homme assez insolent pour saisir la bride de son cheval.
Mais Hector cloua sa main ouverte sur le pommeau de sa selle, et lui dit:
--Savez-vous ce qui se passe, monsieur?
--Non, dit Bothwell, baissant involontairement les yeux sous le regard ardent du gentilhomme.
--On a assassiné le roi.
--Ah! fit Bothwell feignant une surprise douloureuse et profonde.
--On l’a fait sauter au moyen d’une mine.
--Dieu!
--Et savez-vous qui l’on accuse?
Une pâleur livide monta au front de Bothwell.
--Qui donc? demanda-t-il.
--La reine!
--C’est impossible...
--Rien n’est plus vrai. Et savez-vous?...
--Quoi? Parlez!
--On l’accuse, parce que dans le souterrain, à l’entrée de la mine, on a trouvé un gant...
Bothwell frissonna sur sa selle.
--Ce gant était le sien...
--Impossible!
--Et ce gant, elle l’avait ôté au bal.
Bothwell attacha son œil perçant sur Hector et se demanda si cet homme ne tenait point son secret.
--Elle l’avait ôté, poursuivit Hector, au moment où lord Douglas lui présentait un sorbet...
Bothwell frissonna plus fort...
--Puis elle l’avait laissé choir...
Bothwell prévit le coup qu’allait lui porter Hector; volontairement ou non, sa main se porta de nouveau sur les fontes de sa selle pour y chercher un pistolet et casser la tête à celui qui en savait trop.
Mais Hector qui lui tenait une main déjà saisit celle qui restait libre et la serra si fort que le lord en jeta un cri.
--Or, continua-t-il, sans prendre garde à ce cri, ce gant est tombé... un homme s’est baissé et l’a ramassé... et puis il l’a caché dans son pourpoint...
--Et, demanda impudemment Bothwell, quel est cet homme?
--Vous le savez bien, milord...
--Moi?
--Oui, vous!
--Et comment voulez-vous que je le sache?
--D’une façon bien simple; cet homme, c’était...
--C’était? fit lord Bothwell avec un calme inouï.
--Milord, dit froidement Hector, vous êtes un grand misérable, car cet homme, c’était vous!
--Vous mentez!
--C’est vous qui mentez! C’est vous qui êtes l’assassin du roi... C’est vous qui vous êtes emparé du gant de la reine pour le jeter dans le souterrain, et faire planer sur elle les soupçons qui auraient pu s’arrêter sur vous...
--Monsieur, interrompit Bothwell, devenu tout à coup, par un de ces brusques revirements de l’intelligence, complétement maître de lui; monsieur, permettez-moi de me défendre sur un point...
--Lequel?
--Je n’ai jamais eu l’intention de faire accuser la reine.
--Vous êtes un lâche! Pourquoi jeter ce gant dans le souterrain?
Lord Bothwell eut l’audace de regarder Hector fixement:
--Monsieur, lui dit-il, si je vous avoue que je suis l’assassin du roi, et qu’ensuite je vous confie un secret... me croirez-vous?
--Vous avouez donc?
--Oui.
--Vous êtes un monstre; mais parlez, je vous croirai.
--Monsieur, reprit Bothwell avec calme, je n’ai pas jeté le gant de la reine dans le souterrain, je l’y ai laissé tomber en m’enfuyant quand j’ai eu mis le feu à la mèche qui devait brûler une heure.