Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

Mais là, un flot de populaire barrait le chemin. On assiégeait une maison de calviniste, et le calviniste se défendait avec l’énergie du désespoir; les balles ricochaient des fenêtres sur le pavé, les amis et les serviteurs du malheureux assiégé précipitaient sur les assiégeants tout ce qu’ils avaient sous la main, bahuts, vaisselle, pierres, candélabres.

Et ces objets déjà lourds, acquérant une pesanteur terrible par la distance qu’ils parcouraient dans leur chute, frappaient de mort ou étourdissaient ceux qu’ils atteignaient.

--Place! cria Gontran.

Mais la foule ne s’écarta point, la foule avait le délire, elle voyait rouge, elle avait les pieds dans le sang, elle voulait du sang encore.

--Place! répéta-t-il, place à l’écuyer du duc de Mayenne!

La foule entendit ce mot magique et s’écarta; mais au moment où Gontran, portant Charlotte dans ses bras, se trouvait à demi dégagé, une pierre lancée d’une croisée de la maison vint le frapper au front.

Charlotte le vit chanceler avec un nuage de sang sur le visage, puis pirouetter une seconde et tomber.

Un moment elle fut tentée de se pencher sur lui, d’essuyer le sang de sa plaie, de lui donner ces soins ardents dont seules les femmes ont le secret;--mais la foule hurlait et piétinait... la foule l’en sépara par une brusque ondulation.....

Elle le crut mort.

Alors, comme _il_ l’attendait, comme elle voulait le voir et arriver à tout prix jusqu’à lui, elle se cramponna au bras des deux hommes qui escortaient Gontran et qui l’entraînèrent, croyant servir M. de Mayenne.

--C’était un fier soldat, dit l’un d’eux en parlant de Gontran, et messeigneurs les princes et madame la Vierge perdent gros à sa mort!

Telle fut l’oraison funèbre de Gontran.

CHAPITRE SIXIÈME

VI

Pendant ce temps, le roi veillait sur l’enfant qui dormait toujours, et de temps à autre il se penchait à la croisée et regardait avec anxiété, tantôt flamboyer la rue de Béthisy, tantôt étinceler les fenêtres du Louvre.

Il entendait retentir les cris de mort des massacreurs, et, à chaque minute, son nom mêlé à de terribles imprécations.

Puis son œil s’abaissait au bas de la croisée, et sur la grève toujours déserte, cherchait dans l’ombre une apparition, comme s’il eût voulu hâter de ses vœux l’arrivée de sa bien-aimée Charlotte.

Enfin apparurent trois ombres.....

Le roi frémit. Ils étaient partis trois, ils revenaient trois seulement, où donc était Charlotte?

Tout à coup il aperçut une robe blanche et il poussa un cri.

Cette robe, c’était la sienne sans doute.

Mais le roi avait au moment suprême un terrible sangfroid; il comprit qu’il devait son salut au quiproquo établi entre le gentilhomme et les hommes qu’il commandait, et modérant soudain sa joie, il reprit un visage impassible et calme.

C’était, en effet Charlotte qui arrivait, conduite par les deux massacreurs, et qui bientôt alla se jeter dans les bras de son royal amant.

Les deux massacreurs étaient respectueusement demeurés sur le seuil.

Par un sentiment de prudence, le roi ferma la porte sur eux, le premier élan de tendresse apaisé, il regarda autour de lui, chercha son sauveur des yeux, ne le vit point, et dit à Charlotte:

--Où donc est ce gentilhomme?

--Mort, dit Charlotte.

--Mort?

--Tué sous les fenêtres d’une maison assiégée.

Le roi chancela, passa une main fiévreuse sur son front, puis regarda l’enfant, dont le sommeil paisible n’avait point été interrompu:

--Pauvre enfant! murmura-t-il, j’ai juré de veiller sur toi. Je tiendrai mon serment, je serai ton père.

Et comme les cris de mort retentissaient toujours, et que, cependant, l’aube commençait à paraître, le roi songea que peut-être, dans une heure, la fuite ne serait plus possible, et appelant les deux massacreurs, il leur dit:

--Accompagnez-moi jusqu’à la porte Saint-Jacques, où je dois remettre cet enfant aux mains du capitaine Hector de Montaigu, ainsi que madame qui est sa mère.

Les deux massacreurs s’inclinèrent, croyant toujours servir la cause de M. de Mayenne, et le roi prenant l’enfant dans ses bras l’enveloppa de son manteau.

* * * * *

Au lever du soleil, la maison du calviniste était rasée. Un homme se dressa parmi les morts, passa la main sur son front alourdi, se souvint, et murmura:

--Mon Dieu! l’enfant?

Et, tout chancelant encore, cet homme se mit à courir, arriva à l’hôtellerie, pénétra jusqu’à la chambre où il avait laissé l’enfant endormi et poussa un cri terrible...

L’enfant avait disparu!

LE GANT DE LA REINE

I

Quinze jours après la rencontre des Cavaliers de la nuit à la tour de Penn-Oll, jour pour jour, heure pour heure, à minuit sonnant, les fenêtres du château royal de Glascow, en Écosse, s’illuminèrent comme par enchantement, et la ville, paisiblement endormie déjà, se réveilla aux notes harmonieuses d’un brillant orchestre.

La reine d’Écosse--cette belle et malheureuse Marie Stuart, âme faible et grand cœur, dont la cruauté de la reine d’Angleterre fit une martyre--la reine d’Écosse, disons-nous, donnait un bal de nuit à sa cour pour solenniser le mariage de l’Italien Sébastiani[1] avec Marguerite Carwod, une de ses filles d’honneur.

[1] Ce Sébastiani appartenait à une famille illustre de Corse, dont une branche émigra à la fin de la Renaissance et vint s’établir en Provence, où il en existe encore des descendants.

La reine, partie la veille d’Édimbourg, était arrivée le soir, la nuit tombant, à Glascow.

Elle avait dîné en tête-à-tête avec la comtesse de Douglas, sa dame de compagnie, et était demeurée enfermée avec ses ministres depuis huit heures jusqu’à onze, pour élaborer les bases d’un traité avec l’Angleterre touchant la délimitation exacte des frontières sur certains points des deux royaumes.

A onze heures, Sa Majesté avait renvoyé les ministres pour procéder à sa toilette.

A minuit, les portes des salles du bal avaient été ouvertes à deux battants, et le flot de courtisans s’y était engouffré aux préludes d’une valse.

Puis, la valse s’était éteinte, et alors, en attendant la reine et son époux, cent groupes divers s’étaient formés, remarquables par la pittoresque originalité et la différence variée des costumes.

Ici, un courtisan vêtu de soie abordait un lord militaire armé de toutes pièces; là, un laird des montagnes portant au flanc la longue claymore, et sur l’épaule le plaid rayé blanc et bleu;--plus loin, une dame d’honneur, adoptant le costume galant de la cour de France, causait avec une châtelaine du Nord, ayant conservé la jupe écossaise et la coiffure nationale.

Les groupes étaient bruyants, animés, joyeux ici, là soucieux, car depuis plusieurs années déjà de sombres nuages planaient sur le pays d’Écosse, amoncelés dans le lointain par la politique astucieuse de la reine d’Angleterre, qui trouvait toujours un sonore écho chez les lords et les bannerets, dont l’ambition ombrageuse s’accommodait mal des libéralités de Marie Stuart et de la confiance aveugle qu’elle était toujours prête à accorder à des étrangers, de préférence à ses propres sujets.

Le sombre drame du meurtre du chanteur Rizzio, assassiné par Douglas, Murray et le roi lui-même, aux pieds de la reine et dans son oratoire, n’était point encore oublié, et l’on sentait instinctivement que ce calme momentané, cette fête de l’heure présente ne serait point un lien de sécurité assez fort pour prévenir de nouvelles tempêtes.

Parmi les différents groupes d’où le rire et la discussion s’échappaient avec une sorte de volubilité fébrile, il en était un qui attirait les regards plus que tous les autres: il se composait de trois seigneurs éminents par leur opulente fortune, leurs titres et leurs dignités, la popularité dont ils jouissaient et une réputation d’audace bien connue.

L’un, et celui sur lequel les yeux de tous se portaient de préférence, était le comte lord de Bothwell, l’un des plus grands seigneurs terriens d’Écosse, jeune, beau, quoique d’un aspect farouche et cauteleux, audacieux jusqu’au crime, et professant un souverain mépris de la légalité, qu’il appelait d’ordinaire la _pierre d’achoppement des niais_.

L’autre était son beau-frère, le comte de Huntley.

Le troisième, lord Maitland, seigneur des Marches du sud, vendu depuis longtemps à Élisabeth.

Ces trois seigneurs s’entretenaient tout bas et avec feu, et ils avaient eu soin de se placer à distance des autres groupes, de manière à n’être point entendus. Seul, un jeune homme, un page, bien plutôt, car sa lèvre était vierge encore de tout duvet, ne se mêlait à aucun attroupement, ne parlait à personne et se tenait à demi appuyé à une des portes d’entrée, et jetant un mélancolique regard sur cette foule bariolée et étincelante d’armes, d’étoffes éclatantes et de pierreries.

Il pouvait avoir dix-huit ans et portait le costume éclatant des gardes de la reine.

Tout à coup l’œil rêveur de ce jeune homme s’illumina, et quittant le poste d’observation où il était, il courut à la rencontre d’un jeune homme enveloppé d’un long manteau brun, et qui venait d’entrer dans la salle du bal par une porte opposée.

Ce gentilhomme n’était point en costume de cour; ses bottes poudreuses, son feutre terni, les faveurs fanées de son justaucorps annonçaient qu’il venait de faire une longue route.

Il tendit la main au jeune homme et lui dit:

--Béni soit Dieu qui me fait te rencontrer, Henri!...

--Comment! te voilà, Hector?

--J’arrive, mon ami.

--Je le vois bien à ton costume.

Le gentilhomme eut un triste sourire:

--Mon costume n’est pas galant, n’est-ce pas?

--En effet...

--Et tu trouves que je suis bien hardi de venir au bal de la reine?...

--Ainsi costumé, oui, mon ami.

--Pauvre Henri, fit le gentilhomme avec un amer sourire, j’ai fait tant de chemin depuis huit jours! j’ai crevé dix chevaux, fait naufrage sur les côtes d’Angleterre, et j’ai failli, à deux lieues de Perth, être assassiné par des montagnards qui me traitaient de papiste.

--Mais qui te pressait donc ainsi? Et, d’abord, d’où viens-tu? Un soir, tu es parti sans faire d’adieux à personne, pas même à moi que tu aimes...

--D’où je viens? De Bretagne. Pourquoi y suis-je allé? mon ami, c’est un secret qui n’est pas le mien.

--Garde-le, en ce cas.

--Qui me pressait? Oh! tu le devines, n’est-ce pas? Huit jours loin d’elle, huit jours sans la voir! huit jours de transes mortelles, d’angoisses sans trêve, de souffrances sans nom!

--Tu l’aimes donc bien?

Le gentilhomme posa la main sur son cœur:

--Assez pour en mourir, dit-il sourdement.

--Et tu en mourras, mon ami, murmura tristement le jeune garde: l’amour d’un soldat pour une reine est chose qui tue!

--Je le sais.

Le gentilhomme prononça ces mots avec un accent de simplicité terrible et de vérité telle, que le jeune homme en tressaillit profondément et se tut.

Puis il reprit avec feu:

--Je sais bien que mon amour est chose insensée, et qu’entre elle et moi aucune puissance humaine ne comblera jamais l’abîme... je l’aime sans espoir, mais tel qu’il est, cet amour m’est cher... Nul ne le sait hormis moi, nul peut-être ne le saura. Elle ne l’apprendra jamais... mais je sais que j’ai une mission auprès d’elle, mission obscure, muette, que les événements peuvent rendre éclatante... Autour d’elle se pressent des ennemis dangereux: les uns veulent la déshonorer, les autres la dépouiller; tous veulent lui arracher un pouvoir qui leur fait ombrage... je suis là.

Et comme le jeune garde se taisait toujours, le gentilhomme reprit après une seconde de silence et de pénibles réflexions:

--Je sais bien que je ne suis qu’un soldat obscur, inconnu, sans autre fortune que l’espérance, sans autre puissance que mon épée..... Mais elle est lourde, va! et malheur à qui touchera à ma reine, malheur à qui me voudra briser mon idole!

--Tu te trompes, ami, dit le jeune garde, quand tu dis ne posséder ni or ni fortune. Mon or est à toi, mon épée aussi.

--Merci!

--Tu as quelques années de plus que moi, tu m’as presque servi de père dans cette maison où mon père te recueillit et d’où la mort l’arracha trop tôt. Un père est le maître chez son enfant, il dispose de lui, de sa bourse, de sa vie, de son intelligence, de son dévouement: prends, ami; tu es mon père, tout est à toi.

--Tu es noble et bon comme ton père, enfant, Dieu te vienne en aide! mais ce n’est point de l’or qu’il me faut pour veiller sur elle, ce ne sont pas des dignités et de riches habits. Plus je serai obscur, plus ma tâche sera facile.

Il y a un homme ici, un homme qui porte un noble nom et qui est aussi riche, aussi puissant, aussi redouté que je suis pauvre, faible et peu craint de tous. Cet homme cache un cœur vil, une âme criminelle, sous son pourpoint de gentilhomme; cet homme ne recule ni devant le poignard, ni devant le poison, ni devant cette arme terrible qu’on nomme la calomnie..... Cet homme..... regarde-le bien, Henry...

--Où est-il?

--Vois-tu, là-bas, ce groupe composé de trois seigneurs?

--Oui, Maitland, Huntley..... Bothwell...

--C’est lui.

Henry tressaillit.

--Il a un visage de tigre.

--Il est plus lâche que lui. Cet homme, Henry, poursuit depuis longtemps la reine d’un amour odieux... fatal... Cet homme ne reculera devant rien; pour posséder sa souveraine une heure, il bouleversera l’Écosse, il armera contre elle depuis le premier laird jusqu’au dernier vassal... il n’hésitera point à la traîner sur une claie d’infamie...

--Horreur!

--Regarde-le bien, Henry. Si mon poignard ne lui clôt la bouche, si ma main n’arrache sa langue à temps, la reine d’Écosse est perdue.

--Tu exagères, Hector...

--Non, de par Dieu! mon ami.... Je sais bien ce que je dis. Dieu me garde de calomnier! Aussi tu comprendras, n’est-ce pas? tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai enduré d’angoisses depuis huit jours... huit siècles! pendant lesquels le monstre aurait pu triompher!

Je suis arrivé à Edimbourg. J’étais bien las, bien brisé. Mon cheval allait s’abattre. On m’a dit que la reine était partie pour Glascow avec sa cour. J’ai demandé si lord Bothwell était avec elle, et comme on m’a répondu que oui, j’ai demandé un autre cheval et je suis parti.

--Noble cœur! murmura Henry.

--Je suis arrivé ici, il y a dix minutes. Le château était illuminé, les abords gardés par les soldats, la cour encombrée de chevaux, de valets, de litières. On m’a dit que la reine donnait un bal.

Un moment j’ai hésité, un moment j’ai songé à entrer dans une hôtellerie pour y prendre un peu de repos, un pot d’ale, un morceau de venaison et secouer la poudre de mes habits; mais mon cœur et mon âme étaient bien autrement affamés que mon corps... je voulais la voir!

--Eh bien! dit Henry, tu vas être satisfait, car voici le héraut qui ouvre sa porte à deux battants.

En effet, le grand chambellan parut, sa baguette blanche à la main, sur le seuil de la porte opposée, laquelle communiquait directement avec les petits appartements, et cria d’une voix haute et solennelle:

--La reine!

La reine avait alors vingt-cinq ans environ; elle était de taille moyenne, svelte, un peu grassouillette. Ses cheveux, d’une admirable nuance châtain clair, étaient longs, abondants et relevés sur le front, suivant la mode française qu’elle avait adoptée à la cour de feu François II, son premier époux.

Elle avait à la lèvre un fier et bon sourire, plein de naïveté et de fermeté à la fois, mélange bizarre de l’ingénuité de la femme et de la dignité de la reine.

La reine entra d’un pas lent, grave, malgré son sourire, majestueuse sans raideur.

Elle s’appuyait au bras du comte Lenox, père du roi, vieillard vénérable dont l’œil pétillait de jeunesse, dont les cheveux blancs et la barbe grisonnante ombrageaient un visage encore sans rides, dont la taille robuste et souple défiait le poids des années.

--Henry, murmura le gentilhomme, s’appuyant sur le jeune garde, et tout pâle et défaillant; Henry, soutiens-moi...

--Du courage, ami!... répondit Henry, tout bas.

--Mon Dieu! fit le gentilhomme d’une voix émue, je la voyais cependant tous les jours... je m’étais habitué à ne plus pâlir... à ne plus chanceler... et parce qu’il y a huit jours... Mon Dieu! mon Dieu! qu’elle est belle!

Et le gentilhomme chancelait encore.

Mais soudain son visage s’empourpra, son œil eut un éclair de colère, et il se redressa hautain et fort. Lord Bothwell venait de s’approcher de la reine, devant laquelle il s’était incliné profondément.

Et la reine lui avait souri!

--Henry, murmura Hector,--car c’était bien, et nos lecteurs l’ont déjà deviné, ce beau et fier jeune homme aux moustaches blondes que nous avons vu recevoir les instructions paternelles à la tour de Penn-Oll,--Henry, l’as-tu vu?

--Oui, dit Henry frémissant.

--Elle lui a souri... Mon Dieu! mon Dieu! si elle allait l’aimer?

--Oh! fit Henry avec indignation.

--Ce n’est pas que je sois jaloux, va! reprit Hector; l’amour sans espoir ne peut l’être... Mais si elle l’aimait, c’est-à-dire si elle le croyait? Oh! malheur! Henry, car l’amour de cet homme est une bave qui souille ce qu’elle éclabousse... _Elle_ serait perdue!

En ce moment, le grand chambellan ouvrit de nouveau les deux battants de la porte et annonça:

--Le roi!

Le roi était un pâle et beau jeune homme de vingt et un ans à peine, blond, mince, presque frêle et portant sur son visage les traces d’une débilité prématurée et d’une maladie mortelle. Depuis le meurtre de Rizzio, le roi était mal avec la reine qui ne lui pardonnait pas un tel scandale; il vivait loin d’elle, retiré, et il s’était choisi lui-même une résidence hors du château et des murs de Glascow, au milieu des champs.

C’était une petite maison composée d’un seul étage, entourée d’un parc, adossée à une verte colline et portant le nom de _Kirk of field_, c’est-à-dire l’Église champêtre.

Le roi avait appris l’arrivée nocturne de la reine à Glascow et désirant tenter une réconciliation, il lui avait envoyé son père sir Darnley, comte de Lenox, pour essayer ce rapprochement.

La reine avait répondu qu’elle verrait avec joie le roi venir à son bal.

Et le roi, tout malade qu’il fût, était venu en grande hâte.

La reine, entendant ce cri: «Le roi!» la reine, disons-nous, se retourna, quitta le bras du comte de Lenox, congédia d’un sourire lord Bothwell et s’avança vers sir Henry Darnley, son royal époux.

--Votre Majesté, lui dit-elle en lui donnant sa main à baiser, arrive tout à propos pour ouvrir le bal avec moi.

Le roi s’inclina et offrit sa main.

La reine prit cette main, la pressa doucement et dit tout bas au roi:

--Merci de votre empressement, monsieur.

--Vous ne m’en voulez plus? demanda timidement le roi.

--Non... Henry... fit-elle, appuyant avec une grâce charmante sur ce mot.

--Vous êtes bonne... Marie... murmura-t-il.

Et il pressa à son tour la belle main de la reine.

On n’attendait plus que les nouveaux époux.

L’huissier les annonça bientôt.

L’époux était un grand jeune homme, brun presque bistré, portant haut la tête et s’exprimant avec cette volubilité grâcieuse de geste et de paroles qui trahissait son origine méridionale.

L’épouse était blonde, élancée, l’œil bleu, les mains blanches, rêveuse et nonchalante.

On eût dit une fleur du nord s’appuyant à un vigoureux arbuste du midi.

L’orchestre s’éveilla; alors la reine dit au roi:

--Ouvrons le quadrille; venez!

Derrière Leurs Majestés, lord Bothwell était avec lord Maitland.

Bothwell montra alors, avec son mauvais sourire, la tête pâle du roi, et dit à lord Maitland:

--_Voilà un homme qui danse et qui mourra cette nuit._

Ces mots avaient été dits bien bas, mais un homme les entendit, et cet homme recula et porta instinctivement la main à la garde de son poignard.

C’était Henry, le jeune garde du corps de la reine. Henry recula jusqu’à Hector qu’il avait laissé à deux pas, accoudé à un guéridon, dévorant du regard le moindre geste, le moindre sourire de la reine, et devinant qu’un rapprochement s’opérait entre les royaux époux; ce qui écartait Bothwell, au moins pour quelque temps.

--Hector, dit Henry d’une voix brève, écoute!

--Que veux-tu?

--Viens!

Il l’entraîna loin du centre des danseurs, dans une embrasure de croisée.

--Eh bien? fit Hector.

--Tu vois le roi?

--Oui.

--Il est bien pâle, n’est-ce pas?

--Oui, dit Hector.

--Il a l’air souffrant?

--Je le crois.

--Eh bien! _il mourra cette nuit_.

Hector fit un mouvement.

--Que veux-tu dire? murmura-t-il.

--Je ne sais pas si c’est un complot ou l’effet de la maladie; je ne sais pas si le roi mourra assassiné ou succombera à quelque brusque péripétie du mal, mais il mourra cette nuit.

--Tu es fou!

--Non, demande plutôt à lord Bothwell.

--C’est lui qui l’a dit?

--Oui, à lord Maitland.

Hector tressaillit.

--Quand cela? demanda-t-il.

--Tout à l’heure, j’étais derrière eux.

--Et... fit Hector, dont la voix tremblait et qui porta la main à son poignard comme Henry l’avait fait lui-même naguère, et tu es bien sûr, tu as bien entendu?

--Ils parlaient en excellent écossais.

Hector redevint pâle et les muscles de son visage se contractèrent.

--Ami, dit-il, la reine a souri à Bothwell, n’est-ce pas?

--Oui, dit Henry.

--Puis elle l’a quitté pour aborder le roi?

--Oui.

--Eh bien! retiens ceci: Bothwell a pris ce sourire pour un encouragement...

--L’infâme!

--Bothwell est convaincu que la reine l’aime ou est bien près de l’aimer...

--Oh! fit Henry que la colère suffoquait.

--Bothwell est riche, et il y a ici plus d’un montagnard avide, plus d’un courtisan ruiné qui ne demandent pas mieux que de recoudre leur bourse trouée avec la pointe de leur dague...

--Crois-tu? dit Henry frémissant.

--Enfant! murmura Hector avec une tendre pitié pour l’ingénuité du jeune homme.

Lord Bothwell paiera l’un ou l’autre, s’il ne l’a fait déjà... Lord Bothwell fera assassiner le roi cette nuit!

Henry ne répondit pas, mais il mit de nouveau une main sur sa dague, l’autre sur son épée et fit un pas dans la direction du roi, comme s’il eût voulu se ranger à ses côtés et lui faire, de sa poitrine, une cuirasse contre le fer des assassins.

--Attends donc! continua Hector, le retenant par le bras; écoute; sais-tu ce que rêve cet homme en ce moment?

--Que rêve-t-il? fit Henry, dont la lèvre enfantine devint menaçante.

--Il rêve, poursuivit Hector, le trône d’Écosse!

--O infamie!

--Et il espère l’avoir. La reine l’aime... il le croit du moins... et alors, comme pour les lâches et les traîtres, il n’est rien de sacré,--le roi mort, cet homme sera assez infâme, assez vil pour demander sa main à la veuve de l’homme qu’il aura fait assassiner.

--Si j’étais sûr de cela, fit Henry, je lui plongerais sur l’heure, dans la poitrine, la lame entière de mon épée.

L’œil d’Hector s’attachait toujours opiniâtrement sur lord Bothwell.

Tout à coup il tressaillit.

--Avec qui était-il? demanda-t-il à Henry.

--Avec lord Maitland.

--Et c’est à lui qu’il a dit...

--Oui...

--Où donc est lord Maitland, maintenant?

Ils le cherchèrent des yeux et ne le virent point; ils firent le tour du bal, plongèrent dans tous les groupes, errèrent de salons en salons... lord Maitland avait disparu!

--Cherche-le, dit Hector, fouille le château, et si tu le rencontres parlant, une bourse à la main, à quelque pauvre diable, tue-le! Moi, je reste ici, et je veille sur Bothwell.

Henry disparut.

Hector demeura à sa place, épiant les moindres mouvements de Bothwell, qui causait avec lord Murray de Tullibardine, se suspendant pour ainsi dire à ses lèvres, et cherchant à saisir le sens des paroles qu’ils échangeaient à mi-voix.

Quelquefois la reine, qui valsait avec Douglas, passait près de lui emportée sur le bras puissant du vaillant Écossais; sa robe l’effleurait, son haleine arrivait jusqu’à lui.

Et alors Hector abandonnait un instant de son tenace regard lord Bothwell, pour reporter un œil d’envie sur cette femme qu’il aimait et qu’un autre emportait dans ses robustes bras, aux stridentes mélodies de l’orchestre.

La reine adorait la valse.

La valse finit enfin..... Hector respira.

La reine prit le bras de Douglas et fit avec lui le tour de la salle.