Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)

Part 4

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--C’est précisément pour cela, messire, que je vous demande si vous êtes catholique?

--Est-il nécessaire de l’être pour manger et dormir?

--Je ne loge pas de huguenots.

--Eh bien! maître Antoine Pernillet, tavernier du diable, répondit Gontran, qui commençait à s’impatienter, fais-moi servir sans scrupule, je suis catholique et du beau pays de Lorraine.

La figure de l’hôtelier, sombre jusque-là, s’épanouit.

--Vous êtes Lorrain? fit-il.

--Oui, maraud.

--Vous connaissez alors le duc de Guise?

--Par Dieu! oui; je suis l’écuyer de son frère, monseigneur le duc de Mayenne.

L’hôte poussa un cri de joie, se découvrit avec respect, et les buveurs en firent autant.

--Alors, continua l’hôtelier en clignant de l’œil, vous savez ce qui se prépare?

--Non.

--Ah! par exemple!

--Je ne sais rien...

L’hôte le regarda étonné.

--D’où venez-vous donc? fit-il.

--Mais, dit Gontran, je viens de Bretagne, où mon maître m’avait envoyé.

--Ah!

--Et j’y suis allé chercher cet enfant, qui est... un péché véniel du duc de Mayenne.

L’hôtelier regarda l’enfant avec intérêt.

--Pauvre cher ange! dit-il.

--Or, vous comprenez, continua confidentiellement Gontran, que cet enfant est placé sous ma garde et que je réponds de sa vie.

--Par la très sainte Vierge, qu’osent nier ces chiens de huguenots! s’écria maître Pernillet avec enthousiasme, nous veillerons sur lui, et mal ne lui arrivera, bien que la nuit qui vient doive être orageuse.

--Que se passera-t-il donc?

--Oh! presque rien...

--Mais encore?

--Nous tuerons l’amiral, le roi de Navarre et tous les huguenots...

Gontran tressaillit et regarda son hôte en face pour savoir s’il parlait sérieusement ou se voulait _gausser_ de lui.

--Êtes-vous fou, maître tavernier? dit-il.

--Fou? non, messire.

--Le roi de Navarre n’est-il pas huguenot?

--Oui certes, le mécréant!

--Et n’a t-il pas épousé le 18 du présent mois...

--Marguerite de Valois, sœur de notre roi Charles IX?

--Alors, dit Gontran, il est impossible de penser que le roi de France laisse égorger son beau-frère.

L’hôtelier haussa les épaules.

--On peut bien vous dire cela, à vous qui êtes Lorrain, fit-il en clignant de l’œil et prenant un ton mystérieux...

--Dites! fit Gontran.

--Eh bien! voyez-vous, messire, il y a deux rois en France...

--Ah!

--Le roi pour rire et le roi pour de bon.

--Très bien.

--Le roi de nom et le roi de fait.

--Vraiment! Et quel est le roi de nom?

--Sa Majesté Charles IX.

--Et le roi de fait?

--Monseigneur le duc Henri de Guise.

--Très bien! fit Gontran avec calme.

Puis il ajouta avec une bonhomie toute confidentielle:

--Je m’en doutais.

--Vous voyez bien, murmura l’hôtelier dont le visage s’élargit outre mesure, vous voyez bien que vous en savez plus que vous n’en avez l’air...

--Vous croyez? répondit l’écuyer qui devint subitement madré.

--Hum! fit l’hôtelier.

--Chut! murmura Gontran.

Et il mit un doigt sur sa bouche.

--Çà, continua-t-il, faites-moi donner à souper, maître, je meurs de faim... et puis une chambre et un lit, car cet enfant tombe de sommeil...

L’hôtelier jeta un regard de tendresse mêlé d’admiration au jeune descendant des Dreux, qui, lassé d’une journée de soleil, de poussière et de cheval, s’était assis sur un banc et jetait un coup d’œil étonné autour de lui; puis il souffla tout bas à l’oreille du gentilhomme:

--Il a une ressemblance frappante...

Et il s’arrêta.

--Avec qui? fit Gontran inquiet.

--Avec M. de Mayenne, murmura l’hôtelier.

Le front assombri de Gontran se rassénéra, et il répondit:

--Je crois que vous avez raison.

--Holà! cria l’hôtelier à ses garçons de cuisine et à ses marmitons, un souper pour ce gentilhomme, et du meilleur vin qui soit en cave... Çà, marauds que vous êtes, pressez-vous!

Les valets se hâtèrent d’obéir.

--Je désire être servi dans ma chambre, dit l’écuyer.

Et ses ordres furent ponctuellement exécutés.

Tandis qu’il se rendait avec l’enfant à l’appartement qui lui avait été préparé, l’hôte, après avoir pris congé de lui avec force génuflexions et inclinaisons de tête, revint à la cuisine où les buveurs continuaient à chuchoter entre eux:

--Holà! dit-il, enfants de notre mère l’Eglise romaine et bons compagnons de la messe, apprêtez-vous à bien faire votre devoir aujourd’hui, car nous avons ici un homme qui aura l’œil sur nous!

Pendant que maître Antoine Pernillet, propriétaire de l’hôtellerie du _Grand-Charlemagne_, et marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève, lui faisait ainsi une réputation et le haussait considérablement dans l’opinion de ses chalands, notre gentilhomme s’attablait avec son pupille.

L’enfant était triste et grave, comme il convient à ceux que la destinée fait orphelins de bonne heure; il ne pleurait pas cependant, peut-être parce qu’il comprenait déjà que les larmes sont indignes d’un homme, mais il avait cette pâleur mate que la douleur met aux fronts les plus juvéniles, et à la lèvre cette amertume résignée qui est comme une prescience des malheurs à venir.

Gontran était bon compagnon, il buvait et mangeait bien d’ordinaire,--mais ce jour-là, bien qu’il eût soif et faim, il toucha à peine aux mets qu’on lui servit, et laissa son hanap demi-plein.

Les révélations mystérieuses et les demi-mots de l’hôte avaient jeté le trouble dans son esprit.

--Ainsi donc, murmurait-il sourdement, je vais assister à un massacre! Dans quelques heures, Paris sera converti en une immense boucherie, et le sang, coulant par torrents, ira grossir les eaux bourbeuses de ce fleuve qui roule sous ma fenêtre! Et ce sont les hommes que je sers...

Gontran s’arrêta et essuya la sueur froide que ces pensées de carnage faisaient couler sur son front.

--Guise contre Navarre, continua-t-il, huguenots contre catholiques. La boucherie sera belle...

Il s’arrêta encore; son regard tomba sur l’enfant qui tournait son œil triste vers la fenêtre ouverte, d’où l’on apercevait les tourelles pointues et les pignons du vieux Louvre;--et haussant les épaules:

--Au fait, murmura-t-il, mon père nous l’a dit. Nous avons trois races de rois ou de princes pour ennemies. Dieu est sage, laissons-le faire... Deux de ces races vont être aux prises, peut-être l’une succombera... Dieu est sage, et les huguenots sont marqués d’avance, sans doute, pour le supplice et le poignard.

Et maître Gontran, se réconfortant avec cette réflexion, se remit bravement à table et fit tardivement honneur au souper de son hôte.

Mais, tandis qu’il mangeait, l’enfant, brisé de fatigue, s’endormit sur son siége.

Gontran se leva et le porta sur le lit, où il le coucha tout habillé.

Pendant ce temps, la nuit venait avec cette rapidité qui lui est propre vers la fin de l’été; un murmure sourd montait des rues avoisinantes et de cette berge sans parapet qui, deux siècles plus tard, devait se nommer le quai Malaquais et le quai Voltaire. Gontran se mit à la croisée qui donnait sur la rivière, et s’y accouda.

Il vit une foule immense, confuse, se déroulant en tous sens; il aperçut, parmi les groupes sombres, les croix blanches des conjurés; il vit briller aux lueurs mourantes du crépuscule et au reflet vague encore des lanternes qui s’allumaient une à une, le canon des mousquets et le fer des hallebardes; il entendit de sourds murmures, des imprécations étouffées, des demi-mots qui étaient des mots d’ordre; il surprit un échange perpétuel de signes de ralliement... Et alors, comme c’était avant tout un brave et loyal gentilhomme, il fut tenté de prendre son épée et d’aller se ranger parmi les victimes contre ceux qui les devaient égorger.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Une réflexion subite arrêta Gontran: il n’était plus le soldat insoucieux buvant mal quand il était pauvre, bien quand son escarcelle était ronde; se battant toujours de même, tantôt pour une maîtresse, tantôt pour son seigneur le duc de Mayenne, le plus souvent sans savoir pourquoi.

Gontran avait reçu la garde d’un dépôt plus précieux que tous les trésors du monde,--il avait à veiller sur l’orgueil futur, sur le restaurateur à venir des splendeurs tombées de sa race,--sur l’espoir peut-être de l’indépendance de tout un peuple.

Aller se battre! Etait-ce possible?

Et tandis qu’il ferraillerait en chevalier errant pour des amis inconnus, ces amis prendraient d’assaut l’hôtellerie du zélé catholique Pernillet, et, de même que les catholiques ne feraient de quartier à personne, eux égorgeraient femmes et enfants, et ne respecteraient pas davantage l’héritier de Robert de Dreux!

Ou bien lui-même, lui Gontran, recevrait une bonne estocade dans la poitrine, ou une balle de mousquet dans la tête,--et l’enfant dont il s’était chargé se trouverait isolé, perdu en cette vaste mer qu’on nomme Paris, loin des grèves bretonnes, loin de ses oncles, tranquilles sur son sort, et se fiant à leur frère, loin de sa mère dont il ignorerait le nom et que nul ne pourrait lui rendre...

Gontran en était là de ses réflexions, quand le murmure qui montait toujours de la rue et de la berge s’éteignit subitement.

Il se pencha de nouveau à la croisée, regarda et vit la foule qui s’écoulait peu à peu, silencieuse et sombre, par les rues voisines, laissant désert le bord de la rivière.

Que signifiait cette manœuvre?

Etait-ce un contre-ordre?

Etait-ce une habile disposition stratégique, une ruse de guerre d’un grand capitaine?

Gontran se souvint de plusieurs campagnes dans la Flandre, qu’il avait faites avec le duc de Guise, et il crut reconnaître dans cette disposition subite de la foule la main de celui qui avait été son général.

Une lutte intérieure de quelques secondes se livra chez lui entre le devoir qui l’enchaînait auprès de cet enfant et son cœur loyal qui essayait de parler aussi haut que le devoir; mais, à la fin, le devoir l’emportant sur la générosité, il alla fermer la porte au verrou et revint au chevet du lit.

L’enfant dormait profondément.

Gontran prit son manteau et l’en couvrit.

Puis il tira son épée, mit ses pistolets sur la table et se plaça auprès de l’enfant endormi, veillant sur lui et prêt à le défendre avec l’audace et l’énergie d’un lion.

L’hôte frappa à la porte.

--Que voulez-vous? demanda Gontran.

--Un mot, messire.

--Parlez!

--Monseigneur de Mayenne ne vous a-t-il pas donné des instructions particulières?

--Oui, répondit Gontran à tout hasard.

--Daignerez-vous me les communiquer?

Gontran hésita.

--C’est que, continua l’hôte, qui ne prit point garde à cette hésitation, nous manquons d’ordres...

--Ah! dit Gontran d’un ton hautain.

--La troupe que je commande est partagée en deux opinions...

--Lesquelles?

--Les uns veulent attaquer le Louvre, par les fenêtres duquel on doit nous jeter le Béarnais, les autres se porter rue de Béthisy, sur la maison de l’amiral.

Gontran fronça le sourcil, selon son habitude, et se dit à part lui:

--L’amiral n’a rien fait à ma race, ni à moi; le Béarnais est mon ennemi naturel; tâchons de sauver l’amiral.

Puis il dit à Pernillet:

--Allez d’abord au Louvre.

--Ah! vous croyez que le duc le veut?

--Qu’est le Béarnais?

--Roi.

--Qu’est l’amiral?

--Duc.

--Le roi a le pas sur le duc aux fêtes comme au supplice; commencez par le roi!

--C’est juste, dit l’hôtelier. Adieu, messire...

Et il s’en alla, puis revint sur ses pas:

--Ne nous donnerez-vous pas un petit coup de main, messire?

--Non, dit Gontran, et cependant j’ai la main qui me démange singulièrement, et je suis capable de devenir fou aux premiers coups de mousquet...

L’hôte fit un signe d’admiration.

--Mais, vous comprenez, continua Gontran, que j’ai à veiller sur cet enfant...

--Bah! il dort.

--Il peut se réveiller...

--Les enfants ont le sommeil dur...

--Et s’enfuir effrayé...

--C’est juste.

--Et courir à travers Paris, et s’y perdre...

--Et puis, il ressemble si fort à M. de Mayenne que le premier huguenot qui, le fer au poing, le rencontrerait l’embrocherait comme un poulet.

L’hôte frémit:

--Il ne faut pas le quitter, messire, dit-il avec émotion.

--Je ne bougerais pas de là pour un royaume, fût-ce celui de France!

--Et même, acheva l’hôte, toute réflexion faite, je vais vous laisser dix de mes hommes pour garder ce cher enfant.

--Bon, pensa le brave gentilhomme, voici dix bourreaux qui ne feront rien cette nuit.

Puis tout haut:

--J’allais vous les demander, dit-il avec flegme.

--Ils sont à votre service! s’écria Pernillet, vivent messeigneurs de Lorraine!

Et l’hôte redescendit et ordonna à dix de ses hommes, lesquels s’étaient armés durant le souper du gentilhomme, de demeurer dans la cuisine de l’hôtellerie pour veiller à la garde du précieux enfant.

En ce moment la première arquebusade retentit, et le fougueux Pernillet s’élança à la tête de ses soldats, armés pour le massacre, dans la direction du Louvre, qu’il gagna au moyen d’une grosse et lourde barque amarrée devant sa porte.

La nuit était devenue obscure pendant ce temps-là, et à peine si Gontran, qui avait repris son poste d’observation à la fenêtre, distinguait entre lui et le Louvre, illuminé comme pour une fête, le sillon blanchâtre de l’eau qui coulait au milieu. Tout à coup, il vit presque simultanément un point noir trancher sur ce sillon blanc et le couper lentement en deux, et quatre ou cinq des hommes qui étaient demeurés sur le seuil de l’hôtellerie pour garder l’enfant, se diriger vers la berge, sans doute parce que, comme lui, ils avaient aperçu le point noir.

Ce point noir, c’était le roi de Navarre qui, en sortant de l’eau et se retrouvant sur ses pieds, heurta un homme armé.

Le roi avait l’épée nue:

--Place! cria-t-il.

--Qui êtes-vous?

--Que vous importe!

Et le roi poussant une terrible estocade en avant, renversa l’homme qui roula sur le sol, la poitrine crevée et jetant un cri sourd.

Le roi fit un pas, mais un autre homme, puis un autre, et encore un autre lui barrèrent le chemin, et tous crièrent:

--C’est un huguenot! mort aux huguenots!

Le roi fit un pas en arrière, puis fondit sur le plus rapproché de ses adversaires et l’étendit raide mort.

--Place! cria-t-il une seconde fois.

Mais les cinq hommes qui restaient dans l’hôtellerie accoururent au secours des autres qui leur criaient:

--Des mousquets, apportez des mousquets!

Et, par la Vierge! comme on disait alors, c’en était fait du roi, si un nouveau personnage ne fût accouru l’épée haute et criant:

--Arrière! arrière! assassins!

Ce personnage était Gontran qui, oubliant tout à la vue de cet homme qu’on allait égorger sous ses yeux, avait sauté par la fenêtre et tombait comme la foudre au milieu des massacreurs!

CHAPITRE CINQUIÈME

V

Les massacreurs se retournèrent stupéfaits, et reconnurent le gentilhomme qui s’était annoncé dans l’hôtellerie comme écuyer de monseigneur le duc de Mayenne, et dont maître Antoine Pernillet leur avait fait un si grand éloge, en leur conseillant de tailler proprement leur besogne, car il aurait les yeux sur eux.

A sa vue ils reculèrent tout tremblants.

L’un d’eux cependant, plus hardi que les autres, s’écria:

--C’est un huguenot! mort aux huguenots!

--Taisez-vous! lui dit Gontran d’un ton impérieux.

Le massacreur intimidé se tut.

--Vous dites que c’est un huguenot?

--Oui, messire.

--Vous en êtes bien sûr!

--Dame! fit le massacreur, puisqu’il vient du Louvre.

--Est-ce à dire qu’il n’y a que des huguenots au Louvre? Le roi, la reine, les princes sont des huguenots, donc?

--Je ne dis pas cela... mais... mais... Au fait! murmura le bourgeois, la preuve que c’en est un, c’est qu’au lieu d’attendre que le passeur soit de retour, il s’est jeté à la nage.

--Cela prouve une seule chose: c’est qu’il était pressé...

--De fuir! fit le massacreur, qui était tenace et qui avait toujours la pointe de son épée au visage du roi.

--Non, dit Gontran, pas de fuir, mais de porter un ordre, mes maîtres, ajouta-t-il durement; vos épaules ont mérité cinquante coups de houssine chacune, car vous avez failli tuer un des meilleurs serviteurs de monseigneur le duc de Mayenne.

A ce nom, les massacreurs frémirent et poussèrent un cri de terreur:

--Grâce! murmurèrent-ils.

--Messire, continua froidement Gontran, s’adressant au roi, qui calme et le fer au poing, semblait attendre l’issue de la négociation de son protecteur inconnu; messire, veuillez me communiquer l’ordre que vous m’apportez, afin que ces braves gens soient bien convaincus qu’ils méritent une bastonnade.

Le roi qui avait saisi un imperceptible signe de Gontran se pencha à son oreille, et feignit d’y murmurer quelques mots.

--C’est bien, dit Gontran avec déférence. Suivez-moi!

Et il rentra dans l’hôtellerie, suivi du roi qui passa la tête haute au milieu des massacreurs tout tremblants.

Gontran gagna l’appartement où il avait laissé l’enfant endormi, et où il le retrouva dormant toujours.

Gontran ferma la porte, puis revint à lui:

--Messire, lui dit-il, vous êtes désormais ici en sûreté, et demain je vous escorterai où il vous plaira.

--Merci! dit le roi.

Et il s’assit, et de la croisée regarda, la sueur au front et l’angoisse au cœur, la flamme rouge qui s’élevait au-dessus des toits dans la direction de la rue Béthisy, et annonçait l’incendie de la maison de l’amiral.

Gontran, discret autant qu’il était brave, était revenu se placer au chevet du lit sur lequel le roi n’avait point jeté les yeux encore.

Il faisait nuit dans la chambre autant qu’au dehors; Gontran voyait à peine l’homme qu’il venait de sauver, mais il devinait qu’il était jeune, beau, de grande naissance, et il s’applaudissait de l’avoir arraché à la mort.

Le roi, lui, songeait vaguement au danger qu’il venait de courir, mais ce qui l’occupait, ce qui étreignait son cœur, et sa tête au point de l’isoler entièrement de son sauveur et des objets environnants, c’était ce massacre qui commençait et qu’il était impuissant à arrêter, comme il l’avait été à le prévenir.--C’étaient ses frères, ses sujets égorgés sans défense, son vieil ami l’amiral dont on brûlait la maison et dont on traînait par les rues le cadavre mutilé... C’était peut-être...

Le roi frissonna à cette pensée subite et, se retournant brusquement, vint à Gontran qui était toujours immobile et calme à son poste:

--Monsieur, lui dit-il, vous m’avez sauvé, merci! mais il faut que vous fassiez plus...

--Parlez, messire.

--J’ai une maîtresse...

--Ah! dit Gontran.

--Une maîtresse qu’on assassinera peut-être dans une heure...

Gontran tressaillit.

--Où est-elle? demanda-t-il.

--Monsieur, continua le roi, je suis un gentilhomme béarnais attaché au roi de Navarre et son ami. Le peuple de Paris me connaît, car il m’a vu souvent passer avec mon maître. Si j’essayais de faire cinquante pas dans la rue, je serais bien certainement arrêté au dixième.

Gontran regarda le roi et frémit.

--Or, continua le roi d’une voix que la douleur et l’angoisse rendaient sympathique et entraînante, je ne tiens pas à la vie, moi, mais j’aime ma maîtresse d’un ardent amour, et je veux la sauver à tout prix.

Gontran chancela.

--Vous êtes gentilhomme, monsieur, si je ne l’avais vu à votre costume, je le devinerais bien certainement à votre généreuse intervention, à laquelle je dois mon salut. Je suis huguenot et vous êtes catholique, mais nous sommes gentilshommes tous deux, et je m’adresse à vous loyalement, et je vous dis: Sauvez celle que j’aime!

--Je le veux bien, dit Gontran, mais comment?

--Vous êtes, je le vois, un des chefs du parti lorrain, vous êtes influent auprès des serviteurs de Guise, et vous pouvez aller jusqu’à elle, la couvrir de votre manteau et la ramener ici.

--Monsieur, dit Gontran dont la voix tremblait, vous voyez cet enfant!

--Oui, dit le roi, s’approchant du lit.

--Cet enfant m’est confié...

--Eh bien?

--Je réponds de sa vie sur ma tête; m’en répondez-vous sur la vôtre, si je m’expose pour sauver votre maîtresse?

--Sur l’honneur et foi de gentilhomme, dit le roi d’une voix sonore et grave, je m’engage à veiller sur cet enfant pendant votre absence et à me faire tuer avant qu’un cheveu tombe de sa tête.

Et le roi écartant Gontran se mit à sa place l’épée nue, dans cette fière et chevaleresque attitude qui lui était naturelle, et que nul roi peut-être ne retrouva après lui.

--C’est bien, dit Gontran, où est votre maîtresse?

--Connaissez-vous Paris?

--Presque pas.

--Avez-vous entendu parler des Prés-Saint-Germain?

--Oui, j’y suis allé.

--Eh bien! aux Prés-Saint-Germain, vous verrez une petite maison en briques rouges, adossée au rempart, vous heurterez à la porte et vous demanderez la maîtresse du logis, si déjà la maison n’est entourée de catholiques...

--Bien! dit Gontran prenant son manteau.

--Vous lui direz: Madame, suivez-moi, Béarn vous attend!

--Est-ce tout?

--Tout.

Gontran ceignit son épée, enfonça son chapeau sur ses yeux, puis, au moment de passer la porte, se retourna et dit au roi:

--Vous me répondez de l’enfant, n’est-ce pas?

--Sur mon honneur!

Gontran frappa le sol du pommeau de son épée. A ce bruit, deux des hommes qui étaient commis à la garde de l’enfant et buvaient aux cuisines, accoururent:

--Vous voyez ce gentilhomme? leur dit-il d’une voix brève et impérieuse, il me remplace ici. Tandis que je vais chercher des ordres, obéissez-lui comme à moi.

Les massacreurs s’inclinèrent et demeurèrent en dehors.

Gontran partit, emmenant deux autres des soldats de maître Pernillet.

Il avait eu soin de mettre un linge blanc à son bras, et ses deux compagnons portaient la croix des conjurés.

Partout ils trouvèrent le passage libre; la foule s’écartait devant eux avec respect ou terreur.

Ils arrivèrent ainsi aux Prés-Saint-Germain, et aperçurent la maison en briques rouges dépeinte par le roi.

Les prés étaient déserts, silencieux, la maison fermée et sans lumière aux croisées.

Gontran heurta violemment la porte, qui résista.

Il heurta une fois encore...

Même silence!

Alors il n’hésita plus; et bien que la porte fût en chêne ferré, il appuya contre elle ses robustes épaules, et d’un effort suprême, l’enfonça.

Il pénétra dans un vestibule obscur, gravit un petit escalier également plongé dans les ténèbres, traversa deux pièces désertes; puis, arrivé à une troisième, il trouva agenouillée dans un coin une femme blanche et froide que la terreur rendait muette, et qui versait des larmes silencieuses.

Cette femme était madame Charlotte de Sauve.

Elle avait appris une heure auparavant ce qui se passait, elle avait voulu courir à Paris, pénétrer jusqu’au Louvre, arriver au roi: elle avait été repoussée et refoulée par un flot de populaire qui criait: _Mort au Béarnais!_ et elle s’était réfugiée dans sa maison que ses serviteurs venaient d’abandonner.

Là, dominée par la terreur, elle avait verrouillé toutes les portes et s’était réfugiée au coin le plus obscur pour y prier ardemment et demander à Dieu le salut de celui qu’elle aimait.

A la vue de Gontran et des deux hommes qui le suivaient, elle poussa un cri et ferma les yeux, croyant déjà voir sur son sein la pointe meurtrière d’une épée.

Mais Gontran alla vers elle et lui dit à l’oreille:

--Ne craignez rien... je viens vous sauver...

Et, comme elle le regardait d’un œil plein d’étonnement et d’épouvante, il suivit, toujours assez bas pour que les massacreurs ne le pussent entendre:

--Béarn vous attend!

--Il vit donc! s’écria-t-elle délirante.

--Silence! ne prononcez pas son nom...

--Mais où est-il?

--Suivez-nous, moi et ces hommes...

Charlotte se leva avec peine... elle était si brisée!

Gontran lui jeta son manteau sur les épaules et lui offrit son bras.

--Venez! dit-il.

Elle le suivit, à moitié folle, prononçant des mots entrecoupés, incohérents, que Gontran s’efforçait d’étouffer... Ils rentrèrent dans Paris; ils arrivèrent à peu près sans encombre jusqu’à l’endroit où s’élève maintenant la rue Jacob.