Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)

Part 3

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--Eh bien! fit la veuve, je suis Écossaise, mon père est un laird des montagnes, laissez-moi retourner dans mon pays avec celui de vos fils qui a vécu en Écosse et nous l’élèverons ensemble.

Le vieillard tressaillit et fronça le sourcil, puis il parut hésiter; mais don Paëz s’écria:

--Non pas, je suis l’aîné, et après le duc notre maître et le châtelain notre père, j’ai le droit de parler haut et franc.

--Parlez, dit le vieux Penn-Oll.

--Nous venons, reprit don Paëz, de faire hommage lige et de promettre fidélité et appui à l’enfant qui sera notre duc; puisque l’un de nous doit l’élever, il faut que celui-là soit désigné par le sort, car nous sommes tous égaux.

--C’est juste, fit Gaëtano.

L’Écossais et la mère gardèrent seuls un morne silence.

--Venez, continua don Paëz, en tirant sa bourse et jetant sur une table quatre pièces d’or: l’une est à l’effigie du duc de Lorraine, l’autre à celle du roi de Naples, la troisième est un quadruple espagnol, la quatrième un souverain anglais.

En prenant les quatre pièces, il les jeta dans son feutre et les remua comme des dés au fond d’un cornet.

--Messire mon père, continua-t-il, se tournant vers le Penn-Oll, mettez la main dans ce chapeau et prenez une pièce d’or.

Si c’est une quadruple, l’enfant m’appartiendra; si c’est un souverain il sera à mon frère d’Écosse; un Carolus napolitain, à mon frère de Naples; une pièce Lorraine à celui de nous qui vient de ce pays.

Le vieillard plongea sa main ridée dans le feutre et en ramena une pièce d’or sur laquelle les quatre cavaliers se précipitèrent anxieux.

Gontran le Lorrain poussa un cri de joie.

--L’enfant m’appartient! s’écria-t-il.

L’Écossaise pâlit.

--Je n’ai plus de fils, murmura-t-elle.

--La Bretagne aura un duc! répondit le vieux Penn-Oll.

--Et vous serez duchesse-mère, ajouta l’Écossais avec un sourire triste et résigné.

Etrange prestige du nom! Ces quatre hommes ignoraient, deux heures auparavant, l’existence de cet enfant, et ils venaient de se le disputer comme on se dispute une maîtresse.

Le vieux Penn-Oll alla vers une fenêtre qu’il ouvrit..... L’orage avait fui, la foudre éteignait ses dernières lueurs à l’horizon lointain, un vent puissant, soufflant de terre, balayait les nuages dont les flancs vides ne recélaient plus la tempête; et déjà au levant, entre la terre toujours brumeuse et le ciel encore tourmenté, se dessinait une bande blanchâtre annonçant la prochaine apparition de l’aube.

--Messires mes fils, dit alors le vieillard, voici le jour, la mer s’apaise, il faut partir; le salut de l’enfant le veut!

Les quatre gentilshommes reprirent leurs manteaux et se levèrent.

Alors la veuve s’approcha du lit, éveilla l’enfant qui jeta un regard étonné sur tous ces hommes inconnus pour lui, et, le prenant dans ses bras, le serra longtemps sur son cœur, étouffant ces sanglots maternels, dont aucune voix, aucune plume ne rendront jamais les notes déchirantes. Puis, par un brusque geste, et comme si elle eût voulu rompre avec la douleur, elle le tendit à Gontran qui le reçut dans ses bras en s’inclinant, et dit:

--Je vous le rendrai vaillant, et il sera duc un jour.

--Que Dieu protége le fils, murmura-t-elle, puisqu’il brise le cœur de la mère.

Et elle retomba sur son siège, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura.

Gontran ôta son manteau et en couvrit l’enfant qui, étonné, regardait sa mère.

Alors don Paëz s’avança, tira son épée de nouveau et, l’étendant sur la tête du futur souverain breton:

--Sire duc, mon maître, dit-il, le plus grand capitaine du monde chrétien, l’infant don Juan d’Autriche, m’a donné l’accolade de chevalier avec cette épée; à mon tour, je vous fais chevalier, et je vous réserve ce glaive pour le jour où votre main le pourra porter.

Et il donna trois coups de plat d’épée sur le jeune héritier des ducs bretons; et l’enfant, comprenant vaguement la solennité de cet acte, courba le front avec gravité et mit un genou en terre; puis se releva l’œil brillant et fier, jetant à sa mère un mâle regard.

Sa mère pleurait toujours.

Il alla vers elle, lui prit les mains, la baisa au front, lui disant:

--Ne pleure pas.....

Ensuite, et semblant comprendre que la destinée inflexible l’appelait ailleurs, il retourna auprès de Gontran et se plaça à sa droite.

Gaëtano vint à son tour vers lui, fléchit un genou et lui baisa silencieusement la main. Après quoi il alla à son père et lui baisa la main pareillement:

--Adieu sire mon père, dit-il.

Et il se dirigea vers la porte.

Don Paëz l’imita et sortit après lui.

Puis Gontran prit de nouveau l’enfant dans ses bras, et les suivit.

Alors, Hector l’Écossais vint à la veuve qui pleurait toujours, lui prit les mains et lui dit.

--Madame, puisque vous êtes du pays d’Écosse et que je retourne sur cette noble terre, ne voulez-vous point venir avec moi, et revoir le castel de vos aïeux?

La veuve se leva, tourna un regard éperdu vers la porte par où son fils venait de disparaître, puis elle regarda tour à tour le vieillard grave, muet, attachant son œil triste et profond sur cette même porte par laquelle une fois encore s’en allaient ses quatre rejetons, ensuite sur ce jeune homme si fier et si beau, ce mélancolique et pâle jeune homme qui venait de murmurer le nom de patrie à son cœur désolé de mère comme pour y verser un baume et en adoucir la plaie saignante, et elle parut hésiter...

Elle les regarda tour à tour, l’un avec sa lèvre d’adolescent où la douleur, peut-être, avait déjà mis un pli; l’autre avec son front chauve et ridé, sa barbe blanche, son œil résigné et calme; puis, après avoir hésité longtemps entre le jeune homme qui lui parlait de sa patrie et qui, d’un seul mot, avait fait revivre dans son souvenir les tourelles du manoir paternel et les heures bénies du passé;--et le vieillard qui allait se trouver solitaire et morne dans sa demeure vermoulue, que l’Océan berçait de son éternel et monotone refrain;--elle se précipita enfin vers le vieillard, porta ses deux mains à ses lèvres, et lui dit:

--Mon père, je veux vivre avec vous, je veux soutenir vos vieux ans, comme un réseau de lierre étaye le vieux mur, qu’il embrasse étroitement.

Hector inclina la tête.

--Dieu vous bénira, dit-il.

Et ayant baisé comme ses frères la main paternelle, il sortit le dernier et ferma la porte.

Alors, le vieillard, courbé par le temps, et la jeune femme, si cruellement éprouvée comme mère et comme épouse, demeurèrent seuls, et le premier murmura ces mots:

--Dieu protégera et fera grand et fort le fils de la mère qui aura été forte comme la femme des Écritures.

* * * * *

Pendant ce temps, les quatre cavaliers étaient arrivés au bas du grand escalier de la tour.

Les trois premiers se tenaient par la main, le quatrième, Gontran, portait l’enfant dans ses bras.

Hector l’Écossais franchit le dernier le seuil extérieur de la tour, et en ferma la porte comme il avait fermé la première.

Sur l’étroite plate-forme de rochers que la mer rongeait depuis le commencement du monde, et qui supportait la four, l’écuyer du Napolitain attendait, tenant les trois chevaux en main:

--Maître, dit-il d’une voix lamentable, ne me sera-t-il pas bientôt permis d’entrer, et de me réchauffer le corps avec un bon feu et le cœur avec une bouteille païenne?

--Il t’est permis de monter à cheval et de me suivre, répondit Gaëtano. En selle, mon maître!

L’écuyer poussa un douloureux soupir:

--Quelle hospitalité! murmura-t-il.

Et comme l’œil du gentilhomme était sévère, et qu’il redoutait pour son dos une douzaine de coups de plat d’épée, l’écuyer se résigna et mit le pied à l’étrier.

--Maître, ajouta-t-il timidement, où allons-nous maintenant?

--A Naples.

--_O Sancta madonna di Napoli!_ murmura le pauvre diable, _si benedetta_!

La barque et les marins de l’Écossais attendaient l’aviron en main.

--Adieu, frère! dit-il. Dieu vous garde et l’enfant avec vous!

--Adieu, frère! répondirent-ils. Dieu efface la tristesse répandue sur ton front.

--Frères, murmura-fil d’une voix douloureuse, l’amour est incurable quand il monte trop haut. Le mien est sur les marches d’un trône... Adieu!

Et il sauta dans la barque qui s’éloigna, l’emportant lui et son secret.

Les trois gentilshommes se mirent en selle et lancèrent leurs chevaux à la mer.

Quand ils eurent atteint la grève, ils suivirent le sentier par où ils étaient venus, puis ils s’arrêtèrent à l’embranchement des deux routes: celle du nord et celle du sud.

--Adieu, frère, dit Gontran, nous nous reverrons!

--Adieu, répondit don Paëz; moi aussi, j’ai un amour au cœur, mais cet amour est le frère de l’ambition, et il me mènera si loin, que je placerai notre duc sur le trône!

--Adieu, dit à son tour Gaëtano, j’ai aimé, moi aussi, mais mon amour est brisé, et je suis devenu philosophe.

--Et moi, fit Gontran, je n’ai jamais aimé, et je n’ai ni douleur, ni ambition, je suis insouciant et brave, et je ne désire pas l’épée du commandement dans une bataille, mais je me bats comme un fils de roi, et j’ai la tête légère et le bras lourd.

Maintenant, le hasard vient de fixer un but sérieux à ma vie; je marcherai droit et ferme vers ce but; j’élèverai cet enfant, désormais mon seul amour et ma seule espérance, j’en ferai un homme vaillant et fort!... Adieu! nous nous reverrons!

Et il quitta ses deux frères, qui continuèrent leur route vers le sud, et se séparèrent un peu plus loin. C’est lui que nous allons suivre.

Messire Gontran était un hardi compagnon, un insouciant gentilhomme, comme il l’avait dit lui-même. Et cependant, sa mère elle-même n’eût pas été plus attentive, plus minutieuse de soins que ce rude soldat ne le fut pour ce frêle enfant.

Son voyage dura six jours.

Le soir du sixième, il entra dans Paris par où il était contraint de passer, et il alla descendre à l’hôtellerie du _Grand-Charlemagne_, située en dessous du bac de Nesle, sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre.

Tandis que son cheval était aux mains des varlets et palefreniers, il entra dans la cuisine de l’hôtellerie qui en était le principal lieu de réunion.

Il y avait affluence de buveurs dans la salle, toutes les tables étaient occupées et chargées de flacons et de pots d’étain.

Mais ces buveurs avaient un air farouche et sombre qui ne ressemblait en rien aux faces épanouies et rubicondes de ces Génovéfains libertins et de ces ribauds, francs compagnons, qui garnissaient, à cette époque, tout cabaret respectable et bien achalandé.

A son entrée, l’un d’eux, qui paraissait avoir sur les autres une autorité mystérieuse, se leva et vint droit à Gontran:

--Êtes-vous catholique, seigneur gentilhomme? lui demanda-t-il à voix basse en attachant sur lui un regard inquisiteur et perçant.

CHAPITRE TROISIÈME

III

Le 23 août de l’année 1572, jour de l’arrivée de Gontran à Paris, vers sept heures du soir environ, le roi Henri de Navarre était seul dans son appartement, au Louvre, occupé à écrire d’une bonne et grosse écriture assez illisible, et sur le plus beau parchemin qu’il se pût trouver chez les tanneurs du temps, une épître galante à madame Charlotte de Sauve, commençant par ces mots:

«Chère ma mie,

»Mon frère Charlot m’ayant retenu une partie de la journée dans la librairie où il resserre et conserve avec un soin précieux des livres rares et curieux sur la vénerie et fauconnerie et autres genres de chasse, et puis ayant voulu que je lui vinsse en aide et secours dans son laboratoire pour forger une serrure et sa clé en forme de trèfle, je suis arrivé à la vesprée sans me pouvoir occuper de vous autrement qu’en songeant à vos beaux yeux et belles mains blanches et mignonnes.

»Madame Catherine, la reine-mère, m’ayant témoigné ensuite le désir de me voir assister à une représentation de magie et divination des cartes, qui sera faite chez elle, ce soir, à neuf heures de relevée, par son parfumeur et gantier, maître René Roggieri, et madame Margot, ma femme, étant pareillement priée, je ne pourrai vous aller rendre visite que demain, en votre retrait des Prés-Saint-Germain.»

Le roi de Navarre en était là de son épître quand on frappa doucement à sa porte.

Henri leva la tête, jeta sa plume et alla ouvrir.

C’était madame Marguerite de Valois, reine de Navarre depuis le 18 août de la même année, c’est-à-dire depuis cinq jours.

Le roi recula de surprise à la vue de sa femme, et, par un geste rapide, cacha sous un livre ouvert la lettre commencée.

Mais la reine était pâle et troublée, et elle n’y prit garde.

Elle vint droit au roi et lui dit:

--Sire, m’accorderez-vous une confiance entière?

Le Béarnais attacha son œil clair et perçant sur elle, examina les lignes contractées de son visage et lui dit:

--Je vous écoute; madame?

--Me croirez-vous?

--Mais... sans doute...

Et le Béarnais fronça le sourcil.

--C’est que, continua la reine, si vous alliez ne pas me croire...

--Je vous croirai, madame.

--Eh bien! sire, il faut fuir.

Le roi fit un soubresaut.

--Et pourquoi? demanda-t-il.

--Parce qu’on en veut à vos jours.

Le roi haussa imperceptiblement les épaules et sourit:

--Ma mie, dit-il, je n’ai pas d’ennemi que je sache. Et votre mère, madame Catherine, qui seule pourrait m’en vouloir, est si gracieuse avec moi...

Un amer sourire glissa sur les lèvres de Marguerite:

--Vous ne connaissez pas ma mère, murmura-t-elle.

--Oh! si fait bien, dit le roi; mais comme je connais ses petites manies, je prends mes précautions. Pour aujourd’hui, je suis parfaitement tranquille.

--Que voulez-vous dire, sire!

--Oh! presque rien... Vous connaissez Nisus, le chien de votre frère Charlot?...

--Oui, dit la reine qui, de la croisée, jetait un regard inquiet sur la rue.

--Eh bien! j’ai caressé Nisus tant et si souvent, qu’il m’a pris en grande amitié.

--Ah! fit la reine, distraite.

--Et, m’aimant ainsi, il ne me quitte pas.

--Tiens! murmura Marguerite, toujours penchée à la croisée.

--Il me suit en tous lieux, mais surtout à table...

Marguerite attacha un regard anxieux sur le roi, dont la physionomie pleine de finesse avait revêtu ce manteau de bonhomie qui ne la quitta plus dans la suite, et à laquelle tout le monde se trompa.

--Or, à table, il se place toujours près de moi, le menton sur mon genou.

--Eh bien?

--Comme j’ai toujours aimé les chiens, et celui-là plus que les autres, j’ai coutume de partager mon repas avec lui...

Marguerite regardait toujours par la fenêtre sans cesser d’écouter le roi.

--Or, comme je connais les bizarreries de cette excellente madame Catherine, notre mère, j’ai pour habitude, et--dans l’intention évidente de flatter son goût pour les chiens--de donner la première bouchée de chaque mets à Nisus.

--Ah! fit Marguerite, commençant à comprendre.

--Si Nisus trouve le morceau de son goût, continua le roi avec un sourire naïf, je prends le second pour moi et je mange en toute sécurité. Mais, si par hasard, et cela n’est point arrivé encore, il faisait la grimace, je repousserais le plat pour faire une petite malice à madame Catherine. Vous voyez bien, ma mie, que j’ai raison d’être parfaitement en repos.

Mais Marguerite, au lieu de répondre, saisit vivement le bras de son mari, et l’entraîna vers la croisée.

--Regardez, dit-elle.

La nuit jetait, comme un manteau, ses premières brumes sur les épaules frileuses de cette ville, géante déjà, qu’on nomme Paris. Le soleil avait disparu derrière les coteaux de Meudon, dans un sanglant linceul de nuages qui semblait attester l’approbation du ciel dans le drame épouvantable dont le prologue commençait.

Les deux berges de la Seine étaient encombrées de populaire; au milieu des flots de cette foule mouvante brillaient ça et là le canon d’un mousquet ou le fer d’une pertuisane; et parmi les hommes, qui se croisaient en tous sens, plusieurs portaient un linge au bras et une croix blanche sur le dos.

Ces hommes passaient les uns auprès des autres sans avoir l’air de se connaître, puis ils échangeaient des signes mystérieux et se mêlaient aux groupes divers, formés et dispersés à tout moment avec une incroyable rapidité.

Le roi, apercevant cette foule inusitée, fronça le sourcil et se tourna vers Marguerite:

--Y a-t-il quelque fête de saint à célébrer demain? demanda-t-il tranquillement.

--C’est demain la Saint-Barthélemy, répondit Marguerite.

--Ah! dit le roi. Peu m’importe!

--Sire, dit vivement Marguerite, voyez-vous cette foule?

--Sans doute.

--Ces mousquets, ces pertuisanes.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien! c’est une fête sanglante qui s’apprête.

Le roi fronça le sourcil davantage.

--C’est le massacre général des huguenots.

Le roi fit un pas en arrière et mit la main à la garde de son épée;--mais une pensée subite lui vint, et refoulant son épée à moitié sortie du fourreau:

--Vous êtes folle, dit-il!...

--Folle?

--Sans doute. Le roi Charles IX, mon frère, qui est catholique, ne vous a point mariée, vous sa sœur, à moi le roi de Navarre, qui suis huguenot, pour...

--Mon frère, fit Marguerite d’une voix sourde, est l’instrument aveugle de ma mère.

Le roi remit la main sur la poignée ciselée de son épée.

--L’amiral sera massacré, ses partisans massacrés, vous ne serez point épargné, vous... car...

--Car? fit le roi.

--Car, reprit Marguerite d’une voix lente et basse, c’est le duc Henri de Guise qui sera le grand ordonnateur de la fête.

--Cordieu! s’écria le roi mettant rapière au vent et perdant une minute son sangfroid terrible, nous nous défendrons, ventre-saint-gris! A moi Navarre et les huguenots de France, à moi l’amiral!

Et il fit un pas.

--Silence! s’écria Marguerite le retenant, écoutez!

Le roi s’arrêta et prêta l’oreille.

Un bruit vague et lointain, mêlé de sourds murmures, de cliquetis d’épées et de mousquets se fit entendre dans les corridors.

--Ce sont les bourreaux qui s’arment, souffla Marguerite. Fuyez, sire, fuyez!

--Fuir! dit le roi dont l’œil étincela, un roi fuir?

--Il le faut! dit-elle.

Mais comme il hésitait, un cri retentit dans les corridors, un cri terrible, strident, poussé par cent voix différentes avec un désespérant ensemble:

--Au Béarnais! mort au Béarnais!

Le roi recula jusqu’à la fenêtre et se pencha en dehors.

Au dehors, la foule, frémissante d’impatience, venait d’entendre le cri de mort et répétait:

--Mort au Béarnais! jetez-nous le Béarnais!

La tête du roi disparut de l’embrasure de la croisée, et Marguerite, le saisissant par la main, lui dit:

--Venez! venez!

En ce moment, neuf heures sonnèrent aux paroisses Saint Germain-l’Auxerrois, Sainte-Geneviève et Saint-Thomas-du-Louvre, et le tocsin, s’ébranlant soudain, donna le signal du massacre.

Au même instant, un coup d’arquebuse se fit entendre, renversant un huguenot qui passait sur la berge.

--Venez! venez! fit Marguerite frissonnante.

Et, poussant devant elle une de ces portes secrètes masquées dans un pan de mur ou de boiserie, et communes au Louvre d’alors, elle l’entraîna dans une galerie obscure, refermant la porte après elle.

Le roi se laissa conduire, toujours la main sur son épée, et le cœur bouillonnant de colère.

Marguerite le guida ainsi au travers des ténèbres, jusqu’à une seconde porte qui était fermée, mais dont elle avait la clé...

Et elle s’apprêtait à ouvrir, quand des cris retentirent derrière cette porte.

--Mon Dieu! fit-elle désespérée, l’issue est gardée, par où fuir?... Venez!

Elle lui fit rebrousser chemin à moitié, ouvrit une autre porte, et pénétra dans une vaste salle mal éclairée par une lampe à abat-jour de cristal dépoli...

C’était sa chambre à coucher.

--Là! là! dit-elle en lui indiquant l’alcôve dont les rideaux étaient soigneusement fermés. Couchez-vous dans mon lit. On ne viendra pas vous y chercher. Le roi ne fit qu’un bond vers l’alcôve et se blottit jusqu’au menton, l’épée nue, sous la courtine de soie. Mais il y était à peine, et Marguerite n’avait point encore eu le temps de fermer entièrement les rideaux, que la porte principale de l’appartement, laquelle donnait sur l’un des grands couloirs, vola en éclats, et qu’une troupe de forcenés, le fer au poing, envahit la salle, vociférant:

--Mort au Béarnais!

Marguerite jeta un cri, s’élança vers le roi qui s’était levé soudain, et qui, un oreiller d’une main en guise de bouclier, son épée de l’autre, s’apprêtait à vendre chèrement sa vie; elle poussa une nouvelle porte secrète qui était au fond de l’alcôve, entraîna le roi par cette porte et la tira après elle.

Cette porte communiquait avec un étroit escalier tournant montant aux petits appartements et conduisant en même temps au laboratoire de Charles IX.

Ce fut là que Marguerite fit entrer le roi.

Le laboratoire ne renfermait qu’une seule personne, un jeune Italien de vingt ans, ciseleur florentin, du nom d’Andréa Pisoni, et favori de Charles IX.

--Cachez le roi, lui cria Marguerite; cachez-le! Le ciseleur se leva tout effaré, cherchant du regard un coin ignoré où le roi se pût blottir; mais le roi n’en eut pas le loisir, car les assassins de Catherine, après avoir enfoncé les portes à mesure que Marguerite les fermait, apparurent de nouveau, et l’un d’eux, ajustant le roi, fit feu.

Plus prompt que l’éclair, Andréa Pisoni se jeta au-devant de lui, reçut la balle en pleine poitrine et tomba mort.

Soudain une voix tonnante se fit entendre; le roi Charles IX parut sur le seuil, ivre de fureur, l’épée à la main, criant:

--Mort aux huguenots!

Mais à peine eut-il vu le cadavre du jeune ciseleur qu’il aimait, gisant, pantelant encore, dans une mare de sang, qu’un éclair de ces fureurs terribles auxquelles il était sujet jaillit de ses yeux enflammés:

--Arrière, assassins! arrière! s’écria-t-il.

Et tandis qu’il se penchait frémissant vers le cadavre, tandis que les assassins reculaient épouvantés, la reine de Navarre prit de nouveau la main du Béarnais, le fit passer sur le corps des estafiers et lui fit redescendre avec elle cet escalier tournant et ténébreux, qui, heureusement, aboutissait à une poterne ouvrant sur la Seine, en dessous du parapet.

Marguerite avait la clé de cette poterne.

--Adieu, dit-elle au roi; fuyez!

--Adieu, dit le roi en lui baisant la main; merci!

--Courez à la porte Saint-Jacques..... demandez le chef des gardes.

--Quel est-il?

--Montaigu.

--Très bien.

--Demandez-lui un cheval et ne vous arrêtez qu’au point du jour pour le laisser souffler.

--Merci... adieu...

Le roi n’hésita pas une minute, il se jeta bravement à l’eau, et comme la nuit était obscure, il atteignit l’autre rive sans qu’un coup d’arquebuse fût tiré sur lui.

Mais au moment où il se dressait sur la berge et reprenait sa course, un homme le heurta, et cet homme vociféra:

--C’est un huguenot! mort au huguenot!

Et aussitôt d’autres hommes accoururent et environnèrent le roi, qui, l’épée à la main, s’apprêta à leur tenir tête.

En ce moment, une rumeur terrible s’élevait dans la direction de la rue de Béthisy; le Suisse Besme venait de jeter à M. le duc Henri de Guise le cadavre de l’amiral de Coligny.

* * * * *

Revenons à Gontran le Lorrain, que nous avons laissé à l’hôtellerie du _Grand-Charlemagne_.

--Êtes-vous catholique? lui avait demandé un des buveurs.

Ce buveur était un gros homme ventru et bouffi, ayant sous d’épais sourcils de petits yeux gris de mer empreints de fanatisme et de férocité.

Il portait la moustache en croc, comme les catholiques, au lieu de l’avoir pendante comme ceux de la religion réformée.

--Êtes-vous catholique?

Il fit cette question à Gontran d’un air si impérieux que Gontran mit la main à son épée et répondit:

--Que vous importe!

Le gros homme fit un pas de retraite, mais après avoir jeté un regard furtif à ses compagnons, il revint à la charge et dit:

--Messire, je me nomme Antoine Pernillet.

--Ah! fit Gontran.

--Je suis marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève.

--Je vous en félicite, c’est un bel emploi.

--Et c’est moi qui suis l’hôtelier du _Grand Charlemagne_.

--Ah! fit le gentilhomme, fronçant le sourcil; en ce cas, vous feriez bien de me faire donner un lit et un souper, j’ai faim et je suis las.