Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)
Part 2
Au bout de cinquante marches, ils eurent atteint le premier repos et se trouvèrent face à face avec leur guide. Alors ils reculèrent tous d’un pas, portèrent la main à leur feutre ruisselant et saluèrent ce vieillard.
Il était vêtu de noir, il était de haute taille, sa barbe était blanche et non taillée,--son feutre qu’il tenait à la main avait une plume noire.
--Mon père! exclamèrent-ils tous ensemble, et ils lui tendirent les bras avec la spontanéité passionnée de la jeunesse.
Mais le vieillard fit un pas de retraite, poussa une porte devant lui et répéta froidement:
--Suivez-moi!
Ils traversèrent, guidés par la torche du vieillard, une première salle dévastée, sans meubles, avec des boiseries vermoulues et des tapisseries de haute lice tombant en lambeaux.
Puis le vieillard ouvrit une seconde porte qui livra passage à un jet de lumière, et les quatre gentilshommes furent introduits dans une autre salle tout aussi vaste, enfumée au plafond, mais tendue de rouge écarlate et moins délabrée que la première; un feu colossal flambait sous le manteau écussonné de l’âtre, jetant de fantastiques lueurs aux tentures et au vieil ameublement gothique.
Au milieu de cette salle, sur un lit de parade, était un enfant de quatre ou cinq ans, dormant, tout vêtu, de ce profond et calme sommeil de la jeunesse. Il était habillé de velours noir et portait au col une chaîne d’or massif.
Ses cheveux d’un blond doré ruisselaient en boucles capricieuses sur la courtine rouge du lit et ses mains blanches et mignonnes, croisées sur sa poitrine, se détachaient admirablement sur le velours noir de son pourpoint.
Au chevet du lit, il y avait une femme vêtue de noir, d’une merveilleuse beauté, blonde comme l’enfant, et si jeune qu’on eût dit sa sœur aînée.
Son front pâle portait l’empreinte de la tristesse, la douleur avait creusé un pli léger aux coins de ses lèvres, et la queue de sa longue robe de crêpe, ramenée sur sa tête, annonçait qu’elle était en deuil.
Qui donc pleurait-elle?
Un anneau d’alliance passé à sa main droite et brisé selon la mode du temps, disait assez qu’elle était veuve.
A l’angle droit de la cheminée se trouvait un large et haut fauteuil de cuir de Cordoue à clous d’or.
Autour de ce fauteuil se groupaient quatre sièges pareils mais moins élevés.
Le vieillard gagna lentement le premier, s’y assit et dit:
--Seigneurs cavaliers, découvrez-vous. L’enfant qui dort ici est votre maître.
Et comme leurs regards se portaient avec curiosité sur l’enfant qui sommeillait paisiblement, le vieillard continua:
--Seigneurs cavaliers, vous êtes venus malgré la distance, malgré la tempête, sur la foi d’un billet tracé par une main inconnue, merci! vous êtes hardis, vous êtes loyaux, vous êtes Bretons!
Vous ne vous êtes point trompés, messires, en m’appelant votre père. Cette tour, cette salle vous ont vus naître, cette mer vous a bercés.
Vous avez oublié votre nom, vous ne l’avez jamais su, peut-être; ce nom, je vous le dirai tout à l’heure.
Vous êtes frères, messires, vous vous ressemblez assez les uns aux autres pour que nul n’en puisse douter en vous voyant réunis, et pourtant, malgré cette communauté de berceau, quatre pays divers, séparés par de longues distances, ont vu grandir votre jeunesse. Vous n’avez point été enlevés d’ici comme on le pourrait croire; c’est moi, moi, votre père, qui vous ai confié à quatre messagers différents; lesquels, prenant quatre routes opposées, vous ont conduits en des climats lointains, et là, feignant de vous abandonner à la merci du hasard, n’ont cessé, invisibles et muets, de veiller sur vous.
Les quatre gentilshommes se regardèrent avec étonnement.
--Don Paëz, continua le vieillard, s’adressant à l’Espagnol, quelle route avez-vous faite sur le chemin de la fortune et des honneurs?
Don Paëz s’avança au milieu de la salle, rejeta son manteau, et apparut aux yeux paternels couvert d’un riche pourpoint brodé d’or, et portant à la ceinture une épée à poignée ciselée.
--Mon père, dit-il avec la gravité solennelle des Castillans, je suis le favori du roi d’Espagne et je commande un régiment de ses gardes.
--Êtes-vous riche?
--J’ai un crédit illimité sur les caisses du roi.
--C’est bien; cela nous servira peut-être. Seyez-vous à ma droite, don Paëz, vous étiez l’aîné de mes fils et vous vous nommiez Jean.
--Gaëtano, poursuivit le vieillard, s’adressant au Napolitain, avez-vous fait fortune?
Comme l’Espagnol, le Napolitain s’avança, rejeta son manteau boueux et se montra vêtu de velours noir fané, portant fraise jaunie, épée grossièrement taillée, mais d’une garde sûre et d’une pointe vaillante, et stylet de lazzaronne sur le flanc.
--Mon père, dit-il, le roi de Naples m’a souvent confié un régiment et donné beaucoup d’or. J’ai toujours battu l’ennemi et traité comme l’ennemi l’or du roi. Le vin de Falerne, mes créanciers,--et, par les cornes de Satanas, ils sont nombreux! les dés, le jeu de paume et les femmes ont ordinairement pris soin de vider mon escarcelle. Voyez plutôt...
Et le Napolitain secoua la bourse qui pendait à sa ceinture et dans laquelle deux pistoles s’entrechoquèrent avec un maigre bruit.
--Que vous soyez riche ou pauvre, avare ou prodigue, peu m’importe! L’essentiel est que vous soyez bien en cour et qu’un jour vous deveniez puissant. Seyez-vous à ma gauche, dit le vieillard. Vous êtes le second de mes fils, et vous vous nommiez Raoul.
Et vous? continua-t-il, s’adressant au Lorrain.
--Moi, fit celui-ci, je ne suis ni pauvre ni riche, ni grand seigneur ni vilain. Quand ma bourse est pleine, mon tavernier verse du vin de Guienne et décoiffe des flacons poudreux; quand elle est vide,--et par le pied fourchu du diable! elle l’est souvent,--il remplace le vin de Guienne par du Bourgogne, et ses flacons poudreux restent en cave.
Quant au duc de Mayenne, que je sers en qualité d’écuyer, il m’aime comme son chien, son cheval et sa maîtresse. Il me sacrifiera même ces trois êtres et tous ses amis, mais il m’abandonnera aux rapières de quatre estafiers s’il sent son dîner servi et s’il a le nez chatouillé par le fumet d’une bisque de perdreaux ou d’un salmis de bécasses. En temps de famine, c’est un homme à se dévorer lui-même tout cru.
--Et le duc de Guise, son frère, comment vous traite-t-il?
--Mal; il m’accuse d’avoir été son heureux rival.
--C’est bien, messire Gontran, car c’est ainsi, je crois, qu’on vous nomme en Lorraine. Si votre crédit est mesquin, vous avez fière mine et grand air, et, en vous voyant, l’on se dit: Bon sang ne peut mentir! Allez vous asseoir sur ce dernier escabeau. Vous étiez le plus jeune et vous aviez nom Alain.
Des quatre cavaliers, trois étaient assis déjà; le quatrième, celui qui demeurait debout au seuil de la salle, enveloppé dans son manteau, pâle, hautain, était un beau jeune homme de vingt-trois ans, plus grand que les autres, blond comme ils étaient bruns, ayant dans son visage, dans sa tournure, quelques-uns des traits caractéristiques du peuple anglais.
Le plaid écossais lui tenait lieu de manteau, et la plume rouge de son feutre avait été enlevée à un coq de bruyères des monts Cheviot.
Il s’avança de lui-même et sans attendre que son père l’invitât.
--Moi, dit-il, je ne suis ni favori de roi, ni écuyer de duc. Ma bourse est légère, mon épée est lourde, et je suis un simple soldat dans les gardes de la reine d’Écosse; mais je me sens fort, messire mon père, et vous pouvez compter sur moi pour les choses grandes ou aventureuses que vous nous avez réservées. Il est inutile que vous m’appreniez mon nom, j’ai une meilleure mémoire que mes frères et je ne l’ai point oublié; je me nommais et je me nomme Hector.
Et le quatrième cavalier alla prendre place auprès des autres, après s’être incliné, comme eux, devant la jeune femme vêtue de noir et portant le deuil des veuves.
Le vieillard fit un geste d’assentiment, demeura silencieux pendant quelques instants, puis continua:
«Il fallait, messires mes fils, un motif bien puissant pour obliger un père à se priver de ses quatre rejetons et les faire élever ainsi en terre étrangère, isolés les uns des autres.
»Ce motif vous allez le comprendre:
»J’ai soixante-cinq ans, je suis Breton et l’un des derniers gentilshommes de ce pays qui se souviennent que jadis la Bretagne était un fière duché, libre de droit, ayant souverain légitime, lequel souverain était duc, comme celui de France était roi.
»Le duc de Bretagne et le roi de France marchèrent de pair aux grandes assemblées de l’Europe; ils avaient tous les deux couronne en tête et dague au flanc, éperons d’or et vaillante épée.
»Le duc ne plaçait point ses mains dans les mains du roi, en signe de vasselage,--le duc était son égal, et il l’appelait «_mon cousin_.»
»Malheureusement la loi salique n’existait pas en Bretagne; les femmes régnaient. Un jour vint où la couronne ducale des Dreux brilla au front d’une femme, et cette femme deux fois l’épouse d’un roi de France, lui vendit le trône de Bretagne, lui livra son manteau d’hermine, ses clés vierges, sa liberté, et le roi, prenant tout cela, raya le nom de Bretagne du livre des nations!
»Notre beau duché ne fut plus qu’une obscure province à laquelle on envoya un gouverneur indolent qui s’établit dans le palais ducal, et substitua au loyal et paternel gouvernement de nos souverains, le despotisme et l’exaction.
»Des gentilshommes bretons, quelques-uns s’indignèrent et s’enfermèrent derrière leurs murailles, protestant par leur silence contre cette violation du droit des peuples;--d’autre fléchirent le genou et courbèrent la tête. Ils s’en allèrent, vêtus de bure et couverts d’armes non-ciselées, les maîtres nouveaux dans leur Louvre; les maîtres nouveaux les accueillirent froidement, et leurs courtisans, qui portaient pourpoints de velours et manteaux brodés, se moquèrent de leurs grossiers habits et de leurs lourdes chaussures.
»Alors, comme la vanité humaine parle souvent plus haut que le véritable orgueil, les lâches retournèrent chez eux, vendirent leurs prés et leurs moulins, puis s’en revinrent à la cour de France, vêtus comme les courtisans, ayant riches justaucorps et collerettes de fine dentelle.
»Et puis, d’autres les imitèrent, et, moins d’un siècle après, la Bretagne tout entière était vaincue, garrotée, à jamais dépouillée de son manteau ducal. L’étoile des Dreux s’était effacée devant l’astre des Valois.
»Pourtant, la duchesse Anne était morte sans postérité; le trône de France était passé aux mains du roi François, et il eût été juste que le duché de Bretagne retournât aux rejetons de ses anciens maîtres, si ces rejetons existaient.
»Le duc François avait un bâtard, un beau gentilhomme qui se nommait Robert de Penn-Oll...»
A ce nom, les quatre cavaliers tressaillirent et jetèrent à leur père un regard éloquent de curiosité.
--Attendez, fit le vieillard d’un geste.
Et il reprit:
«Robert de Penn-Oll était un vaillant compagnon, il portait haut la tête et savait quel noble sang coulait dans ses veines. «Race oblige,» il se crut obligé, et quand la reine de France, Anne, duchesse de Bretagne et sa sœur, mourut, il revendiqua hautement la couronne de son père...
»Il appela à lui la noblesse de Bretagne...
»La noblesse de Bretagne était découragée ou corrompue. Le roi de France avait peu à peu, et sous divers prétextes, rasé ses murailles, comblé ses fossés, démantelé ses places fortes; il avait arrosé du plus pur et du plus noble sang breton la terre meurtrière d’Italie, et la noblesse de Bretagne demeura sourde à la voix héroïque de Penn-Oll.
»Il avait réclamé son bien, la couronne qui était la sienne, et on l’accusa de haute trahison.
»Il paya de sa tête l’audace d’avoir osé parler de son droit. Mais il laissait un fils; ce fils, c’était mon père...»
Le châtelain de Penn-Oll s’arrêta, se prit à écouter le murmure d’étonnement et d’orgueil qui souleva les poitrines des quatre fils à cette révélation de leur origine, de même qu’un vieux cheval de bataille qui se traîne dans un sillon dresse soudain la tête au bruit lointain du clairon, et l’oreille tendue, hennissant, l’œil en feu, écoute avec une âcre volupté les notes de la fanfare guerrière.
«Ecoutez, reprit-il: Mon père se nommait Guy de Penn-Oll; comme son père il était vaillant, comme lui il était de haute taille et portait noblement la tête en arrière.
»Comme lui, il fit un appel à la noblesse de Bretagne, comme lui il invoqua la justice du roi de France.
»Le roi jeta avec dédain ses prétentions et la noblesse lui fit défaut.
»Le roi d’alors se nommait Henri II, et il avait pour femme Catherine de Médicis.
»Le roi eût pardonné peut-être, la reine fut implacable. Mon père avait pris les armes avec son fils aîné, âgé de vingt ans. Moi, j’en avais huit à peine, et mon corps eût fléchi sous le poids d’une armure.
»Mon père mourut sur le billot et par la hache, comme c’était son droit de gentilhomme.
»Mon frère, protégé par un gentilhomme breton au service du roi de France, parvint à fuir; il gagna les côtes d’Angleterre et jamais on ne le revit.
»Moi, je demeurais triste et seul dans le manoir de Penn-Oll, notre unique héritage.
»Alors parut un édit du roi qui ordonnait de raser le château, et l’édit fut exécuté.
»Seulement, comme je n’étais point coupable du crime de rébellion et qu’il me fallait vivre et avoir un abri, on me laissa un coin de terre et cette tour qui demeura debout sur l’ilôt de rochers où se dressait naguère la forteresse de Penn-Oll.
»J’étais du sang de mon père, mais je compris, en devenant homme, que l’heure n’était point venue de recommencer l’œuvre de mes ancêtres et de tenter comme eux la fortune.
»Je vécus solitaire dans cette vieille tour que l’aile du temps délabrait d’heure en heure, que la mer rongeait à la base, comme si la mer elle-même eût voulu détruire ce qui restait de la race des antiques ducs bretons. Une châtelaine du pays de Léon, pauvre comme moi, accepta ma main et mourut en donnant le jour au dernier de vous.
»Je vous élevai dans l’ombre et le silence, comme une louve allaite ses louveteaux, et je me dis:
»La race des Dreux ne mourra point encore, et peut-être un jour viendra où la Bretagne, se drapant de nouveau dans l’hermine ducale, jettera le gant aux Valois et redeviendra grand peuple.
»Mais une pensée me préoccupait incessamment:
»Qui sait, me disais-je, lorsqu’ils auront vingt ans, s’ils n’oublieront pas leur origine, s’ils ne mentiront point à leur sang, et, séduits par les promesses et les flatteries de la fortune, s’ils n’iront point offrir leur épée à ces mêmes rois de France qui les ont dépouillés?
»Et comme mes cheveux se hérissaient à cette idée fatale, je pris une résolution désespérée:
»J’envoyais l’un de vous en Espagne, l’autre en Italie, le troisième en Lorraine, le quatrième en Angleterre; quatre nations où le nom de France est détesté, où la haine de l’oriflamme devait vous être inculquée chaque jour.
»Ils grandiront, pensai-je, ils haïront la France, ils deviendront vaillants, et si, d’ici là, mon frère n’a pas reparu, je les appellerai à moi et nous recommencerons l’œuvre de nos pères....»
Le vieillard s’arrêta une fois encore, et spontanément, ivres d’un enthousiasme subit, les quatre cavaliers se levèrent et portèrent la main à la garde de leur épée.
--C’est bien, fit le vieillard dont l’œil rayonna, l’heure viendra.
Mais ce premier mouvement de fierté éteint, le regard des cavaliers se porta vers le lit.
--Qu’est-ce que cet enfant? demanda Alain.
--Votre maître.
--Et cette femme?
--Sa mère. Attendez, et écoutez-moi:
«Il y avait dix-huit ans que vous étiez partis, j’étais demeuré seul, quittant rarement cette salle, et montant souvent sur la plate-forme de la tour, la nuit, qu’elle fût étoilée ou orageuse.
»Alors, mon regard se portait alternativement vers le nord qui me cachait l’Écosse, vers l’est où est la Lorraine, vers le sud-est qui me dérobait l’Italie, et vers le sud-ouest où se trouve l’Espagne,--songeant à chacun de vous.
»Une nuit, la mer était bien grosse, il pleuvait comme à cette heure, la foudre déchirait les flancs tourmentés des nuages, et la grève retentissait des sanglots des lames clapotant et se tordant sous les rochers.
»Et cependant, je demeurais sur la plate-forme, les yeux tournés vers le Nord, quand un cri de détresse m’arriva. Mon œil plongea dans l’obscurité, et au milieu des ténèbres j’aperçus une frêle barque, suspendue à la crête d’une vague et prête à venir se briser contre les rocs qui servent de base à la tour.
»Dans cette barque, continua le châtelain de Penn-Oll, j’aperçus une forme blanche et une forme noire.
»La forme blanche était une femme tenant dans ses bras un enfant, et semblant invoquer le ciel pour lui. La forme noire était un homme de haute taille qui, l’aviron en main, essayait de lutter contre la lame en fureur.
»Mais malgré sa force, malgré son sangfroid, il ne pouvait parvenir à manœuvrer l’embarcation, qui, poussée par le vent, arrivait sur les rescifs de la tour avec une effrayante vitesse.
»Je me précipitai vers l’escalier intérieur qui conduisait à la plate-forme, et je descendis de toute la vitesse de mes jambes engourdies....
»J’arrivai trop tard... la barque venait de heurter le roc et s’était brisée.
»Un double cri de suprême angoisse m’annonça ce malheur, et je ne vis plus sur les flots qu’un débris d’aviron et l’homme qui luttait énergiquement contre la mort, nageant d’une main, tenant la femme de l’autre.
»La femme, à demi-évanouie, serrait son enfant sur son sein.
»Je m’élançais à la mer, je parvins à saisir la femme et je voulus dégager l’homme; l’homme était épuisé déjà, et tandis que je retournais au rivage, entraînant la mère et l’enfant, l’infortuné disparut en leur criant:--Adieu!
»Je déposai les deux infortunés sur le roc, je retournai à la mer, j’essayai de retrouver le naufragé, je sondai la profondeur de l’abîme, mon œil plongea sous les lames... Je ne vis plus rien!
»Tout à coup la foudre retentit, un éclair jaillit du ciel et me montra à cent brasses le malheureux qui, parvenu à remonter à la surface, se débattait dans les convulsions dernières de l’agonie.
»Il m’aperçut, fit un suprême effort, sortit la tête entière hors de l’eau et me cria:--Je suis le petit-fils de Guy de Penn-Oll, cette femme est la mienne, cet enfant est le mien!
»Et comme je n’avais plus qu’une brassée à faire pour atteindre cette tête, une lame passa dessus, et elle disparut pour toujours.
»Cet homme était mon neveu, le fils de mon frère, né dans l’exil, il avait voulu voir la terre de ses pères et mettre sa femme et son fils à l’abri des murs de Penn-Oll.
»Cette femme et cet enfant, messires mes fils, les voilà!
»Si la Bretagne doit jamais reconquérir son indépendance et son rang parmi les peuples, la couronne ducale sera placée sur le front de cet enfant: il est le chef de la race.»
Le châtelain s’arrêta et croisa les bras sur sa poitrine; alors, d’un commun élan et mus par la même pensée, les quatre cavaliers se levèrent, tirèrent leurs épées et s’approchèrent du lit où l’enfant dormait toujours.
Et comme deux heures sonnaient au beffroi de la tour, don Paëz, qui était l’aîné de tous, étendit son bras et son épée au-dessus de la tête de l’enfant, et dit:
--Sire duc, notre neveu et notre maître, nous te reconnaissons duc souverain de Bretagne, de plein et légitime droit;--et, notre épée aidant, nous te ferons duc de fait! Sire duc, notre neveu et maître, j’espère dévouer ma vie à la restauration de notre race, en ta personne, sur le trône de la vieille Armorique.
Et, ayant parlé, don Paëz se couvrit, comme c’était l’usage alors, après avoir tenu discours à un souverain, et il fit un pas en arrière avant de rendre son épée au fourreau.
Après lui vint Gaëtano, qui répéta mot pour mot le même serment, puis se couvrit.
Les deux autres cavaliers jurèrent comme leurs frères; comme eux, ils remirent rapière au fourreau et feutre en tête.
Alors, le vieux châtelain de Penn-Oll, reprit:
«J’avais raison de croire à notre antique adage: «Bon sang ne peut mentir;» vous êtes de l’héroïque race de Dreux, messires mes fils, et si je meurs avant que notre tâche soit remplie, je descendrai calme et confiant au cercueil.
»Maintenant, écoutez-moi, car si je n’ai plus la force qui donne la victoire, j’ai l’expérience qui conseille les batailles. L’heure n’est point venue où il vous faudra, une fois encore, appeler la Bretagne aux armes, et lui montrer son manteau d’hermine comme drapeau national. Les peuples reviennent tôt ou tard aux races qui firent leur splendeur et leur force; tôt ou tard ils tournent les yeux vers le passé et comprennent que le passé renferme les gages certains de grandeur et de prospérité de l’avenir.
»Cette heure ne tardera pas à sonner pour l’Armorique, mais il la faut attendre. Et pour être fort au jour de la lutte, il faut être calme et prudent la veille.
La race des Valois s’éteint. Le roi François II est mort sans lignée, le roi Charles IX mourra de même; son frère d’Anjou et son frère d’Alençon s’éteindront pareillement, si j’en crois la voix secrète de l’avenir.
»Alors deux nouvelles races se trouveront en présence et se disputeront le trône:--Les Guises et les Bourbons, Lorraine et Navarre.
»Ce jour-là sera celui de notre réveil et du réveil de la race bretonne.
»Que chacun de vous retourne au pays qui lui a servi de seconde patrie; que chacun de vous s’attache à la fortune du maître qu’il s’est fait, et qu’il grandisse en dignités.
»Plus vous serez haut situés dans l’échelle des hommes, plus votre tâche sera facile.
»Le peuple, auquel vous pourrez montrer à la fois l’épée qui asservit et l’or qui enchaîne, celui-là sera le vôtre, car il comprendra que vous possédez les deux prestiges les plus puissants pour dompter les hommes: la force et la richesse.
»Mais d’ici là, il vous faut être patients, avisés, circonspects. Nous avons pour adversaires trois races de rois ou de princes, Valois, Bourbons et Lorrains, toutes trois intéressées à notre perte, toutes trois prêtes à nous détruire.
»Il y a, de par le monde chrétien, une femme dangereuse, terrible, pour qui la mort n’est qu’un jeu, qui emploie indifféremment le poison et le poignard, le gant parfumé des Italiens et la dague des estafiers,--cette femme a tué mon père... et elle se nomme Catherine de Médicis!
»Il y a quelques mois à peine que cet enfant est ici avec sa mère. Ni l’un ni l’autre n’ont traversé la mer et touché le continent; nul ne les a vus... et cependant depuis huit jours, des cavaliers inconnus longent la grève au galop et jettent de rapides regards aux vieux murs de la tour.
»Peut-être que déjà la vie de cet enfant est menacée; peut-être les bourreaux viendront le réclamer demain. Emportez-le!
»Que l’un de vous se charge de sa jeunesse; qu’il l’élève dans la haine de l’oriflamme et des rois de France, dans l’ignorance de son nom et de son rang.
»Quand il aura quinze ans, âge où les souverains sont hommes, il sera temps de lui révéler l’un et l’autre.»
--Sire mon père, dit don Paëz, donnez-moi l’enfant, je m’en charge.
--Non pas, fit Gaëtano, je le veux pour moi.
--Non pas, dit Gontran le Lorrain, c’est moi qui l’aurai.
--Et moi, murmura l’Écossais avec son fier sourire, ne suis-je donc rien ici?
Et comme une querelle allait peut-être s’engager, la veuve jusque-là muette, se leva:
--Je suis sa mère, dit-elle, et j’ai le droit de ne pas me séparer de mon enfant.
--Il le faut, répondit le vieillard.
--Mais c’est mon fils!
--C’est le duc de Bretagne; voilà tout!
--Mon Dieu! supplia la pauvre mère.
--Madame, dit froidement le vieux Penn-Oll, choisissez: si votre fils demeure ici, le poignard ou le poison vous le raviront avant qu’il soit peu..... S’il part avec l’un de ses oncles, Dieu permettra sans doute que la couronne de Bretagne étincelle un jour à son front.