Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4)

Part 1

Chapter 13,793 wordsPublic domain

LES CAVALIERS DE LA NUIT

Première Partie

LE GANT DE LA REINE

NOUVEAUTÉS EN LECTURE

DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES

=Les Mémoires d’un vieux Garçon=, par A. de GONDRECOURT. 5 vol. in-8.

=Les Cavaliers de la Nuit=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL, auteur de la _Tour des Gerfauts_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Paysans, Scènes de la Vie de campagne=, par H. de BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Damnés de Java=, par MÉRY. 3 vol. in-8.

=La Fille de Cromwell=, par Eugène de MIRECOURT, auteur des _Confessions de Marion Delorme_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Roi de la Barrière=, par Paul FÉVAL. 4 vol. in-8.

=La Roche sanglante=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 5 vol. in-8.

=Le Fou de la Bastide=, par Madame Clémence ROBERT. 3 vol. in-8.

=Le Château des Fantômes=, par Xavier de MONTÉPIN. 5 vol. in-8.

=La Fée du Jardin=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Le Capitaine Zamore=, par le marquis de FOUDRAS et Constant GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Dragon de la Reine=, par Gabriel FERRY, auteur du _Coureur des Bois_. 4 vol. in-8.

=Diane de Lancy=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Amours d’Espérance=, par AUGUSTE MAQUET, collaborateur d’ALEXANDRE DUMAS. 5 vol. in-8.

=Les Vautours de Paris=, par le marquis de FOUDRAS et Constant GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Madame Pistache=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.

=La Tombe-Issoire=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=Le Comte de Sallenauve=, par H. DE BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Amours de Vénus=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 4 vol. in-8.

=La Dernière Favorite=, par madame la comtesse DASH. 3 v. in-8.

=Robert le Ressuscité=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=Les Tonnes d’Or=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Libertins=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=La Famille Beauvisage=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Un Roué du Directoire=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=Le Député d’Arcis=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Mercédès=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Blanche de Savenières=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=La Fille de l’Aveugle=, par EMMANUEL GONZALÈS. 3 vol. in-8.

=Le Château de La Renardière=, par MARIE AYCARD. 4 vol. in-8.

=Roch Farelli=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.

=La comtesse Ulrique=, par le marquis de FOUDRAS et Constant GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Catacombes de Paris=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=La Tour des Gerfauts=, par le vic. PONSON DU TERRAIL. 5 v. in-8.

=La Belle Gabrielle=, par AUGUSTE MAQUET. 5 vol. in-8.

Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.

LES CAVALIERS DE LA NUIT

Première Partie

LE GANT DE LA REINE

PAR

LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL

Auteur de

La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.

I

AVIS.--Vu les traités internationaux relatifs à la propriété littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger, sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.

PARIS

L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR

RUE SAINT-JACQUES, 38.

LE DÉPUTÉ D’ARCIS

PAR

H. DE BALZAC

Jamais peut-être, dans aucune de ses œuvres, la supériorité de Balzac ne s’est manifestée avec autant d’éclat que dans le _Député d’Arcis_; jamais il n’a prouvé si hautement qu’il n’est point de sujet si aride, ni d’étude si sévère qui ne puissent devenir attrayants sous l’aile fécondante du génie. Les admirateurs du grand écrivain s’attendaient à voir briller exclusivement dans cet ouvrage l’observation profonde, hardie, presque infaillible qui forme une des faces les plus saisissantes de son talent; mais, ce qu’ils croyaient impossible dans des _Scènes de la vie politique_, ce qu’ils y trouveront, avec surprise, répandu en abondance et porté au plus haut degré, c’est l’intérêt, mais un intérêt si vif, si attachant, que le _Député d’Arcis_ nous paraît supérieur, sous ce rapport du moins, à tout ce qui est sorti jusque-là de la plume de Balzac. Le procédé employé par l’illustre romancier pour atteindre ce prodigieux résultat consiste à laisser dans l’ombre les hautes combinaisons de la politique pour pénétrer dans les familles et y mettre en jeu toutes les passions humaines par le contre-coup des petites intrigues électorales. Là, tous les sentiments, depuis les plus abjects jusqu’aux plus élevés, se déroulent dans des scènes émouvantes et vivement éclairées par des caractères éclatants de vérité. C’est d’abord le comte de Sallenauve, noble figure, poétique et sérieuse à la fois, l’une des plus sympathiques créations de Balzac; puis Mme de l’Estorade, Naïs, la famille Beauvisage, la famille Giguet, la belle et touchante Luigia, puis cette terrifiante et originale figure de Vautrin, revêtant ici un caractère tout nouveau, une dernière et suprême _incarnation_, sublime d’habileté, de dévouement et de pathétique dans son rôle de père. Nous en passons beaucoup d’autres pour laisser au lecteur tout le charme de cette admirable composition qui, nous le répétons, se distingue surtout par un immense intérêt.

LES CATACOMBES DE PARIS

Roman par ÉLIE BERTHET

Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes connaissent réellement. De ce nombre sont les vastes carrières qu’on appelle _Catacombes de Paris_, bien que ce nom convienne seulement à l’ossuaire qu’elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont placé parmi nos premiers romanciers, a eu l’idée de descendre dans ces immenses souterrains, de les étudier avec soin et d’en dégager la sombre et mystérieuse poésie qu’ils renferment. L’ouvrage que nous offrons au public est le résultat de ses études et de ses ténébreuses promenades sous le sol parisien.

Mais les _Catacombes_, avec l’ordre admirable qui règne aujourd’hui dans leurs lugubres détours, n’eussent pas offert au roman des ressources suffisantes. L’auteur est donc remonté jusqu’à l’époque où ces galeries furent, pour ainsi dire, découvertes, alors que leur délabrement compromettait la solidité d’une portion de Paris et que, chaque jour, à chaque heure, de nouveaux écroulements venaient consterner les quartiers de la rive gauche. En beaucoup d’endroits on peut encore observer l’état primitif des carrières; ces endroits s’appellent _travaux des anciens_. Il lui a donc été facile de se représenter les _Catacombes_ telles qu’elles étaient au siècle dernier, et il a créé l’œuvre la plus curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombée de sa plume.

PROLOGUE.

LA TOUR DE PENN-OLL

CHAPITRE PREMIER

I

--Quelle nuit sombre, quelle orage!... Maître, ne chercherons-nous point un abri, castel ou chaumière, où nous puissions attendre le jour le verre et les dés en main?

--Que me font la nuit et l’orage!

--Maître votre manteau ruisselle et les bords de votre feutre sont aussi détrempés que la route où nous chevauchons. Le vent en a brisé la plume; votre cheval se cabre à la lueur de la foudre, et le rugissement de la mer fait frissonner le mien sous moi.

--La bise séchera mon manteau; je remplacerai ma plume brisée; et quant à nos chevaux, si le tonnerre et les rugissements de la mer les épouvantent, s’ils refusent d’avancer, nous mettrons pied à terre, et nous continuerons notre chemin a pied.

--Maître, maître, au nom de Dieu!....

--Dieu veille sur ceux qui le servent. Mais souviens-toi qu’un éperon de fer est vissé à ta botte.... L’heure s’avance,--on nous attend!

Ce dialogue avait lieu sur une route de Bretagne, courant en rampes brusques et raboteuses entre une forêt et une falaise déserte, au pied de laquelle la mer déferlait pendant une nuit orageuse du mois d’août 1572.

La pluie tombait en tourbillonnant au souffle du vent, et les éclairs déchiraient la voûte noire du ciel. La forêt, située à droite de la route, inclinait sous l’effort de la tempête les hautes cimes de ses noirs sapins, qui jetaient, comme un lointain et lugubre écho, leurs gémissements et leurs craquements confus aux voix courroucées de l’Océan.

Les deux cavaliers cheminant ainsi par ce sentier désert, et dont les montures frémissaient à chaque éclat du tonnerre, venaient de bien loin sans doute, car la pluie qui ruisselait depuis deux ou trois heures, n’avait pu parvenir à laver la boue de leurs manteaux. Celui des deux cavaliers qui parlait la voix haute, avec l’accent impérieux du maître, était un jeune homme solide et campé sur sa selle comme un preux du moyen-âge.

Quand un éclair déchirait la nue, on pouvait distinguer la belle et martiale figure d’un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avec un teint brun, une barbe noire pointue, de fines moustaches retroussées, une lèvre insouciante et railleuse, de longs cheveux bouclés, malgré la mode du temps, qui les voulait rasés.

La longue épée du jeune cavalier rebondissait sur les flancs de son cheval; son manteau court, sans broderies, était fièrement attaché sur son épaule; son feutre, tout détrempé qu’il fût, cavalièrement incliné sur son oreille gauche.

C’était un beau jeune homme chevauchant le poing sur la hanche et la tête haute malgré l’orage, la foudre et le vent.

Son compagnon était un gros homme de près de quarante ans, déjà grisonnant, ventru, pleurard, qui, à en juger par ses plaintes récentes, eût préféré de beaucoup le plafond enfumé et les pots d’étain d’une taverne à ce voyage nocturne à la suite du gentilhomme auquel il servait d’écuyer.

--Allons! maître fainéant, reprit le cavalier après un moment de silence, essuie ton front et donne une accolade à cette gourde à large panse qui roule et rebondit sur ton dos; elle te conseillera la patience...

--Nous venons de si loin! murmura l’écuyer lassé.

--Corbleu! si nous venons de loin, c’est une bonne raison pour ne pas nous décourager au terme du voyage. La tour de Penn-Oll est proche, nous a-t-on dit; c’est là que nous allons.

--Si elle était si proche que vous le dites, maître, nous la verrions à la lueur de ces éclairs.

Le gentilhomme haussa les épaules et ne répondit pas; puis il poussa vigoureusement son cheval qui prit le trot.

Au bout de cent pas, la route fit un coude et se trouva suspendue sur le bord de la falaise qui surplombait sur une mer en courroux.

Le vieil océan était beau de colère et de majesté! Les rocs de la grève, les cavernes sous-marines retentissaient sous son clapotement; ses lames couronnées d’une écume blanche, hérissées d’une gerbe d’étincelles phosphorescentes, galopaient vers la terre, mugissantes et échevelées, comme des troupeaux de buffles sauvages qui fuiraient quelque fleuve débordé dans l’Amérique du Nord.

Là, le cavalier arrêta court sa monture, et sa silhouette noire apparut entre le ciel et la mer, ayant une pointe de rocher pour appui. Et sous le poids sans doute d’une pensée tenace, oubliant son écuyer qui, lui aussi, s’était arrêté pour avaler une gorgée de vin, il sembla se parler à lui-même et murmura:

--Non, jamais les vagues molles des mers d’Italie n’eurent pareils rugissements, jamais le golfe napolitain ne déploya si majestueuse fureur... O vieil Océan! c’est bien toi que j’ai entendu dans mon enfance, quand tu m’éveillais dans cette demeure vermoulue dont tu rongeais patiemment la base. C’est bien toi que j’ai vu, tantôt d’un gris terne, tantôt noir comme le ciel qui nous couvre tous deux, toujours avec ta crinière écumante que tu jettes, ainsi qu’un défi, à ce même ciel qui t’impose sa couleur!

C’est bien cette grève désolée sur laquelle j’ai couru tête nue; c’est bien cette lande aride dont les ronces ensanglantaient mes pieds...

J’avais oublié le nom de mon pays, comme le mien, comme celui de mon père; je sais maintenant le premier; dans deux heures, je saurai les autres!

Et il éperonna de nouveau son cheval et repartit, pressant du genou les flancs essoufflés du noble animal, et lui communiquant cette impatience fébrile du voyageur pressé d’arriver.

Le chemin qu’il suivait se bifurquait un peu plus loin, ou du moins il était rejoint par un autre qui venait de l’intérieur des terres et sortait d’une coulée de châtaigniers et de sapins.

Au moment où notre gentilhomme arrivait à ce point de jonction, un autre cavalier l’atteignait aussi par la route intérieure.

Celui-là était tout seul; mais, comme le premier, et autant qu’on en pouvait juger au travers des ténèbres, c’était pareillement un gentilhomme, jeune, hardi, portant bien son feutre et son manteau et possédant, lui aussi, une bonne rapière à poignée d’acier tordu et des pistolets dans ses fontes.

Celui-ci, parvenu le premier à l’embranchement des deux sentiers, s’arrêta et parut hésiter, puis apercevant les deux cavaliers qui venaient sur lui, il leur cria:

--Holà, messeigneurs! vilains ou gentilshommes, qui que vous soyez, parlez-vous une langue chrétienne, italien, français ou espagnol?

Et il s’exprimait en français avec une nuance d’accentuation alsacienne.

--Oui, répondit le premier cavalier dans la même langue, mais avec l’intonation italienne. Que désirez-vous?

--Je désire savoir lequel bout de ce chemin, du nord ou du sud, conduit à la tour de Penn-Oll?

--J’y vais, messire, et si vous me voulez suivre...

--Volontiers, mon gentilhomme, car je me suis égaré deux fois déjà, je viens de loin et l’heure me presse.

--Vous venez de loin? dit le premier cavalier en tressaillant.

--Oui, messire.

--Puis-je vous demander de quel pays?

--Sans doute. Je viens de Lorraine: de la cour du duc de Guise.

--Ah! fit le premier cavalier intrigué, et vous allez à la tour de Penn-Oll?

--On m’y attend à minuit précis.

Le premier cavalier tressaillit de nouveau.

--C’est comme moi, dit-il. Et je viens pareillement de loin.

--D’où venez-vous?

--De Naples.

--Et vous allez à Penn-Oll?

--Oui, messire.

--Sang-Dieu! mon gentilhomme, puisqu’il en est ainsi, peut-être m’expliquerez-vous un mystère.... J’ignore mon pays, je porte un nom de hasard. Je suis écuyer de monseigneur le duc de Mayenne, j’avais quatre ou cinq ans quand je quittai la demeure paternelle, je ne sais pourquoi, je ne puis m’expliquer comment: un nuage s’étend sur mon souvenir.

Il y a quinze jours un inconnu a placardé, à la porte de mon logis, une lettre avec son poignard. Cette lettre contenait...

--Peut-être ces mots, interrompit le premier cavalier: «Si vous voulez savoir votre nom, le nom de votre pays, et les grandes choses que vous réserve la destinée, prenez sur-le-champ la route de Bretagne, et trouvez-vous, le 17 du mois d’août, le douzième coup de minuit sonnant, à la porte de la tour de Penn-Oll.»

Le cavalier poussa un cri.

--Vous savez donc, dit-il, vous connaissez celui qui m’a écrit?

--Pas plus que vous. J’ai reçu une lettre semblable à la vôtre, et comme la vôtre je l’ai trouvée clouée à la porte de mon logis avec la dague que voilà.

--C’est étrange! murmura le cavalier. Ainsi, comme moi vous ignorez votre pays?

--Non, fit vivement le gentilhomme, je viens de le reconnaître. Mon pays, c’est la Bretagne. Cette mer que voilà, je m’en souviens maintenant, cette grève que nous foulons, je l’ai parcourue les pieds nus, les cheveux au vent...

Le cavalier qui venait de Lorraine, ainsi que l’avait fait naguère le Napolitain, arrêta court son cheval, lui tourna la tête vers l’Océan; examina les vagues moutonnantes, puis la falaise à pic, puis la grève déserte, puis la forêt sombre où le vent sanglotait;--il laissa une minute glisser la bride de sa main, porta cette main à son front, sembla lire dans son souvenir, interroger les échos lointains et les tableaux brumeux du passé, et enfin, il s’écria:

--Moi aussi! moi aussi, je te reconnais mer qui grondait dans ma tête, quand j’essayais de me rappeler les jours éteints, je vous reconnais bien aussi falaise escarpée, grève rocailleuse, forêt chevelue, vent impétueux qui en courbe les cimes!

--Vous aussi! fit le Napolitain... Oh! c’est plus qu’étrange!

--Ecoutez, continua l’écuyer du duc de Mayenne, je commence à me rappeler la demeure paternelle: c’était un vieux château, un château qui tombaient en ruines... l’Océan l’entourait...

--Vous souvient-il de votre père? interrompit le Napolitain, dont la voix tremblait.

--Oui, oui, fit vivement le Lorrain; c’était un homme de haute taille, déjà blanc de cheveux et de barbe, mais dont l’œil brillait comme un reflet d’épée au soleil.... Il était vêtu de noir.... Il avait une plume noire à son chapeau....

Le cavalier napolitain poussa un nouveau cri:

--Cet homme était votre père? s’écria-t-il.

--Et, continua le Napolitain dont la voix tremblait de plus en plus, ne vous souvient-il pas maintenant que vous aviez des frères?

--Des frères?

Le Lorrain passa de nouveau la main sur son front...

--Oui, balbutia-t-il, il me semble... Nous étions quatre, j’étais le plus petit... car les autres me portaient...

--Oh! fit soudain l’Italien dont l’émotion couvrit la voix: le voile du passé se déchire.... Je me souviens... Tu es mon frère!

Et, poussant un même cri, les deux cavaliers se jetèrent à bas de leurs chevaux, et aux éclats de la foudre, aux lueurs des éclairs, s’étreignirent et se donnèrent un baiser.

--Frère! dit alors le Napolitain, l’heure marche! A cheval! on nous attend!

Ils se remirent en selle et continuèrent leur route côte à côte, la main dans la main, ainsi qu’il convient à deux rejetons du même arbre que la tempête a longtemps séparés, et dont un nouveau caprice de la tempête réunit enfin les rameaux. Tout à coup, une bouffée de vent leur apporta sur son aile le bruit d’un lointain galop de cheval qui retentissait parmi les voix de l’orage.

--Frère! dit le Lorrain, entends-tu?

--Oui, fit l’Italien, tournant la tête et tendant l’oreille. C’est un cavalier qui accourt bride abattue.

--Frère, nous étions quatre, peut-être est-ce l’un de nos frères!

--Qui sait? fit le Lorrain hochant la tête.

--Qui donc veux-tu qui chevauche à pareille heure, par temps pareil et dans pareil chemin, si ce n’est celui que l’heure presse, que la destinée pousse, que le prestige ardent de l’inconnu attire?

--C’est juste, dit le Lorrain.

Et tous deux mus par la même pensée, s’arrêtèrent, écoutant, anxieux, le galop qui se rapprochait.

Bientôt une silhouette noire se dessina sur le sillon blanc du chemin, puis cette silhouette cria:

--Holà! cavaliers?

--Qui êtes-vous? répondit l’Italien frémissant.

--Un gentilhomme espagnol qui a nom don Paëz.

Le Lorrain tressaillit.

--Ce n’est pas notre frère, murmura-t-il.

--Que demandez-vous?

--Mon chemin.

--Où allez-vous?

--A la tour de Penn-Oll.

--Nous y allons... venez avec nous...

L’Italien tremblait en parlant:

--Mon gentilhomme, reprit-il au moment où le cavalier arrivait sur eux, vous nommez-vous bien don Paëz?

--Oui certes, car c’est moi qui me suis donné ce nom.

--Et... vous n’en avez pas d’autre?

--Je le saurai dans une heure!

Un double cri échappa aux poitrines oppressées des deux gentilshommes.

--C’est lui! murmurèrent-ils.

--Qui lui! fit le nouvel arrivant.

--Notre frère, dit le Lorrain, en lui tendant les bras par-dessus le col de son cheval. Frère, te souvient-il du manoir paternel?... Te souviens-tu d’une vieille salle aux plafonds écussonnés, d’une tour écroulante, d’une mer furieuse qui en mordait les assises: te souviens-tu d’une grève isolée où nous étions quatre enfants, à nous défier à la course?

--Oui, dit l’Espagnol.

--Reconnais-tu cette mer, cette grève? Vois-tu dans l’éloignement cette masse gigantesque qui se dresse plus noire que la nuit d’alentour?... Frère, frère, te souvient-il?

Comme les deux autres, le troisième cavalier tourna la tête de sa monture vers la mer, puis vers la forêt, puis vers la masse gigantesque aperçue par le Lorrain...

Comme eux il interrogea le passé, la main sur son front, et il cria comme eux:

--Oui, je me souviens! Frères, salut!

--Hâtons-nous donc! ajouta-t-il, car minuit sonnera bientôt et on nous attend!

Et alors ils labourèrent de l’éperon les flancs haletants de leurs chevaux, et ils galopèrent vers la tour de Penn-Oll qui commençait à apparaître au travers des brumes, et qu’un éclair leur montra tout à coup solitaire sur sa base de rochers, séparée du continent par un étroit bras de mer.

Vingt minutes après ils étaient en face d’elle, n’ayant plus pour l’atteindre que le bras de mer à franchir.

--Maître, grommela alors l’écuyer du gentilhomme italien, je ne vois de barque nulle part.

--Nos chevaux nagent.

--Maître, la mer est si mauvaise...

--Ecuyer maudit, répondit le gentilhomme, si tu crains la mort, demeure sur la grève... tu n’as point de secret à apprendre... et je n’ai nul besoin de toi!

Et il lança bravement son cheval à la mer.

L’animal se cabra, recula frissonnant, mais l’éperon déchira son flanc, et furieux, ensanglanté, il se jeta à la rencontre des vagues, hennissant de douleur.

Le Lorrain et l’Espagnol suivirent leur frère.

L’écuyer hésita longtemps, mais la pluie tombait toujours... et sa gourde était vide!

Il ôta son chapeau, fit un signe de croix, invoqua la madone napolitaine, et suivit les trois gentilshommes.

L’Océan essaya bien de rugir et de rejeter à la côte ces hommes assez téméraires pour la braver ainsi; mais ces hommes étaient de forte et fière trempe,--et ils fendirent les lames, et après quelques minutes d’une lutte terrible, l’ongle de fer de leurs étalons grinça sur le roc glissant et poli qui supportait la tour de Penn-Oll. Cette tour était tout ce qui restait d’une antique demeure féodale.

La vague avait passé sur les décombres du reste.

--Frères! dit alors le cavalier lorrain en soulevant le marteau de bronze de la porte, nous étions quatre autrefois, et nous ne sommes que trois maintenant!

--Voici le quatrième! répondit une voix venant de la haute mer.

Ils regardèrent, et aperçurent, se balançant à la crête des vagues, à cent brasses de la tour, une barque, à l’avant de laquelle se tenait tout debout un gentilhomme vêtu de noir, avec une plume rouge au chapeau.

--D’où venez-vous? Frère, d’où viens-tu?

--D’Écosse, répondit-il.

En ce moment le beffroi de la tour retentit, et sonna le premier des douze coups de minuit.

--Entrons, dit le cavalier lorrain,--laissant retomber, sur le chêne ferré de la porte, la main de bronze qui servait de marteau.

CHAPITRE DEUXIÈME

II

Le coup de marteau retentit à l’intérieur de la tour avec un bruit lugubre qui alla se répercuter en de sonores et lointains échos, tandis que minuit sonnait.

A la dernière vibration du beffroi, la porte tourna sur ses gonds et mit à découvert les ténébreuses profondeurs d’un vestibule au fond duquel blanchissaient les dalles d’un escalier à balustre de fer.

Presque aussitôt, en haut de cet escalier, une lumière brilla, éclairant la tête du vieillard, blanchie et ridée, mais dont les yeux enfermaient un rayon de jeunesse et de mâle énergie.

--Qui êtes-vous? demanda la voix chevrotante de ce vieillard.

--Des gens qui cherchent un nom, répondit l’un des cavaliers.

--D’où venez-vous?

--De loin.

--Enfin! murmura le vieillard dont l’œil flamboyait.

Puis il reprit:

--Lorraine, êtes-vous là?

--Oui, dit le cavalier lorrain.

--Naples, êtes-vous là?

--Oui, dit le Napolitain.

--Et vous, Espagne?

--Moi aussi, dit le castillan don Paëz.

--Et vous, Écosse?

Il y eut un moment de silence, puis un choc eut lieu en dehors, la barque qui se balançait peu auparavant sur les lames houleuses accosta le roc de Penn-Oll, et le quatrième gentilhomme sauta lestement à terre, entra dans le vestibule et répondit:

--Me voilà!

--C’est bien, dit le vieillard, suivez-moi.

Et il remonta les deux marches qu’il avait descendues, sa torche à la main.

L’escalier était large, les quatre gentilshommes le gravirent de front côte à côte.