Part 3
J’ai lu dans un journal, _l’Événement_ peut-être, que la Faculté de médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un brave homme doué d’une circonférence prodigieuse et pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le phénomène au prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à son trépas, voulant bien consentir à remettre l’examen de ses organes au lendemain de son dernier jour.
C’est une erreur assez généralement accréditée, que ces anomalies sont le résultat d’une conformation organique particulière dont l’examen intéresse la science. L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un défaut d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est un phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie ne peut fournir aucun renseignement. Tous les éléments de l’organisme sont soumis à cette loi de rénovation qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité selon la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des molécules graisseuses soit plus active que leur résorption pour que l’embonpoint vous envahisse.
Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que tous les spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que des piéges tendus à la crédulité. La diète sévère qu’on impose aux malades les fait maigrir, et c’est là seulement ce qui agit; mais ils engraissent de nouveau quand ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint est la sobriété et un exercice corporel violent et journalier.
La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le corps de ce gros homme; elle connaissait, sans avoir besoin d’y regarder, les petits mystères de son organisme. De plus, elle se garderait bien de gâter ses élèves en leur fournissant des curiosités; ils ne voudraient bientôt plus disséquer que des phénomènes.
* * * * *
Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à ses amis, c’est une occasion bien naturelle de se rappeler au souvenir des gens. Tout homme un peu répandu en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la maison. C’est M. Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa carte qu’il est fidèle à ses traditions commerciales, ce qui veut dire qu’il continue à faire son vinaigre avec l’acide pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée, et son moka avec sa chicorée; à mettre de l’eau dans son vin et à tromper sur le poids de toutes ses marchandises, etc., etc., et ainsi de suite pour tous les fournisseurs de la consommation journalière.
On reçoit donc des cartes bien singulières; mais je doute, chers lecteurs, qu’aucun de vous en possède une aussi curieuse que celle que je vais vous lire, et que je copie avec une scrupuleuse exactitude sans y changer une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous comprendrez facilement, le numéro et le nom seront supprimés. Je dois avouer du reste, que si j’ai reçu cette carte, elle ne m’était point destinée.
La voici:
MAISON DE CONFIANCE RUE ST-HONORÉ Nº... entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.
_S’adresser directement au 3e où c’est indiqué._ On ne me trouve que chez moi.
Mme..., MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, Membre de plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, et les Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, _reconnais_ la grossesse à _six semaines_ ou _deux mois_, Consultations Gratuites et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’_Utérius_, Antéversion, Retroversion, Engorgement _linfatique_, indication pour ramener le Flux et le _Reflux_ sanguin, et pour toutes les maladies des Dames.
_LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE._
Vous pensez que c’est là tout! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez l’autre face; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais, qu’elle en est couverte des deux côtés.
AVIS Important et Indispensable.
Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous prierais de m’en avertir.
La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.
Rue St... nº... entre l’A... et la Rue St... PARIS.
Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on rencontre dans les égouts de la civilisation; malgré son innocence, elle est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop visibles de l’amour.
Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite l’invitation qu’on lui adresse.
Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur, pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a ses nuances et son fumet; analysons donc, malgré la révolte de nos sens, ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation: _On ne me trouve que chez moi_. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone _membresse_ de plusieurs _Sociétés savantes_ qui ne _va pas en ville_ peut faire chez elle.
Notez qu’elle _reconnais_ la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises.
Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’_utérius_ (en vertu de quel droit?--Cela ne vous regarde pas); mais elle n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de l’_utérius_. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son chef-d’œuvre par une explication sur ce point: quant à moi, je suis convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus graves; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent.
Je ne dirai rien de sa prétention de ramener _le flux_ sanguin, je comprends que lorsqu’une femme est en retard de quatre mois, plus ou moins, elle possède des petits moyens pour faire passer cela; même probablement quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de l’abdomen. Quant au _reflux_, je suis un peu embarrassé, je ne connais en fait de reflux que celui de l’Océan, et à moins d’admettre que cette femme, si savante, n’ait inventé une pommade ou un onguent dont la puissance merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication vraisemblable.
Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet AVIS IMPORTANT ET INDISPENSABLE: _ne parlez à personne, n’écoutez pas_; est-ce que par hasard on entendrait autour de cette honnête maison, comme dans le conte de l’_Oiseau bleu_, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes qui crient aux malheureuses pratiques: Fuyez! fuyez!! imprudentes, si vous tenez à la vie, n’approchez pas de cette maison, n’imitez pas nos coupables folies, si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas l’interroger sur ce point, car elle le dit, _la discrétion_ lui est très-_nécessaire_. Je suis du reste complétement de son avis à ce sujet; si elle allait raconter _toutes_ ses petites affaires au premier venu, cela pourrait avoir de grands inconvénients pour elle.
Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, quand elle affirme que _personne n’est en relation avec elle_. Alors, que devient-elle le vendredi? Moi, je suppose qu’elle est en relation directe avec le club des sorcières, et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa science, pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six semaines, quand les médecins ne le peuvent faire que vers quatre mois? Évidemment, sa science lui vient d’une source qui ne coule pas rue de l’École-de-Médecine.
Maintenant, passons au _post-scriptum_, car on dit que c’est là qu’il faut toujours chercher le point important d’une lettre. Il n’y en a pas à cette carte, mais c’est pure politesse pour le lecteur, on compte sur son intelligence; ceux qui auront besoin du _post-scriptum_ sauront bien le deviner.
Ce qui est sur la carte n’est que le _boniment_ du paillasse qui rassemble la foule autour de lui; il conte des histoires bêtes, reçoit avec philosophie les coups et les injures du patron, puis, quand le cercle est compacte, il exhibe son _post-scriptum_, sa chose importante, qui est une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil à gratter.
Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une invention pleine de vertus, mais je voudrais bien connaître le _post-scriptum_, l’industrie qui se commet dans cette maison de confiance.
Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux?
Pratique-t-on _le nœud de l’aiguillette_?
Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a rien de commun avec celui des montagnards écossais)? Explique-t-on les mystères du grand et du petit Albert, ou simplement de Charles Albert?
Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation somnambulique ou homœopathique?
Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances de la vieillesse épuisée?
A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté?
Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre de ces merveilles.
Ah! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique son œil glauque à la vitre fêlée de ce troisième étage, peut-être me raconterait-elle d’étranges choses; peut-être a-t-elle vu quelques-uns de ces drames auprès desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est qu’un jeu innocent.
O Paris! comme on te calomnie! on dit que tu laisses parfois mourir de faim tes enfants; quand de pareilles industries peuvent s’étaler impunément à ton soleil, il faut être furieusement honnête, ou bien dépourvu d’_imaginative_, pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris! une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.
_Nota._ L’adresse est tenue à la disposition des confrères dans l’embarras qui voudraient avoir recours aux lumières de cette praticienne.
IV
La médecine des gens qui ne sont pas médecins. Le docteur Duval. Les biftecks de la rue Saint-Victor.
Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de la médecine, il ne nous restera bientôt plus qu’à raisonner fourniment et charge en douze temps; seulement nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre pour en parler avec compétence.
A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond sur M. Velpeau, à propos de la présentation d’un travail sur une question à l’ordre du jour: le mode de propagation du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime pas à voir chasser sur ses terres; il a froncé ses sourcils broussailleux, et je m’apprêtais à entendre une verte réplique. Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant à répondre civilement au savant général: que les choses qui pour lui semblaient douteuses, étaient parfaitement claires aux yeux des gens compétents. Les motifs que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation n’ont peut-être pas convaincu son adversaire, mais ils n’en sont pas moins valables pour cela.
Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine. Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès pendules, de raccommoder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine.
Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques vous prodiguent le mauvais exemple; ils accumulent sans scrupule et avec une parfaite bonhomie les recettes des commères et des compères, qui sont sévèrement consignées à la porte des publications médicales.
Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, qui ressemblent beaucoup plus au thé de la veuve Gibou qu’à une drogue honnête, ne présentent pas de grands inconvénients. Quand l’indisposition est légère, elle disparaît malgré le médicament; mais, ordinairement, les guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces petites misères de l’existence; il leur faut de bonnes grosses maladies mortelles: c’est le choléra, le cancer, la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est là que commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité du remède néglige de réclamer une intervention sérieuse, et lorsqu’il perd ses illusions il n’est plus temps de le soulager.
Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu être sauvés si, au lieu de perdre un temps précieux à des remèdes absurdes, ils avaient réclamé tout de suite les secours alors efficaces de l’art.
Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans vos journaux. Sur quatre-vingt dix, il y en a cent de mauvaises. Il m’en souvient d’une, destinée à chasser le ver solitaire, et qui se terminait ainsi: «Le malade devra s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à la sortie du ver.» C’est fort bien, si l’entozoaire accepte gracieusement l’invitation qui lui est faite de quitter la place; mais s’il refuse (l’auteur n’a pas prévu le cas), voilà un malade condamné au triste sort d’Ugolin, et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.
Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des excursions aventureuses dans notre domaine. La haute fantaisie de leur imagination a maraudé sans vergogne les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les massacres à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux: des guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et le lecteur pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, des vastes ressources de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.
J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui adorait les romans de cape et d’épée; je ne dis pas qu’elle en soit morte, mais tant d’émotions poignantes ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me signaler tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la médecine. La digne femme voyait là un désir bien naturel d’acquérir des connaissances nouvelles, et, fière de contribuer à mon éducation, elle s’y prêtait avec bienveillance. Grâce à sa collaboration dévouée, mais inintelligente, j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner les tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, d’une danse macabre où l’impossible donne la main à l’absurde. Je ne puis vous initier à ces travestissements de l’art; il faut au moins être étudiant de première année pour en goûter toutes les finesses.
Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, à titre d’échantillon. Je l’emprunte au _Roi des gueux_, de Paul Féval; je copie:
«Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec Plizon l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de trois livres d’étoupe.»
Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe; par quel procédé? l’auteur n’en dit rien, et cependant on a noté dans l’histoire des choses beaucoup moins extraordinaires. Trois livres d’étoupe! Mon tapissier m’a affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, avec les accessoires qu’il contient à l’état normal, devait atteindre le volume d’une citrouille fortement constituée, et cependant Plizon, avec la candeur d’un phénomène qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums qui auraient pu changer son étoupe en crin.
J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler des étoupes enflammées, mais pas un n’était capable d’en grossir le volume de son étroit cerveau, pas un n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un ballon. Le truc de Plizon est mort avec lui.
* * * * *
L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment; elle fait sa liquidation de fin d’année, elle prépare sa séance solennelle. Le temps se passe en comités secrets, où l’on discute la valeur des mémoires présentés au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine, les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, mais ne présentent pour vous qu’un médiocre intérêt.
Les dernières séances ont été occupées par une discussion sur le pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de Byron et de Talleyrand. Je crois que c’est la seule chose que le prince des diplomates n’ait jamais pu dissimuler.
Le traitement du pied-bot est une des plus belles conquêtes de la chirurgie contemporaine. Cette difformité jadis incurable, dans laquelle le pied au lieu de reposer directement sur le sol, est porté en bas, en dedans ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles de la jambe, qui entraînent le pied dans une direction anormale. Au moyen d’une petite piqûre à la peau, on introduit un mince bistouri sur la corde tendineuse raccourcie; on coupe: il s’écoule à peine quelques gouttes de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses rapports et ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie sous-cutanée. On doit sa vulgarisation, je pourrais presque dire sa création, au docteur Duval, le doyen des orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur Duval est une des figures les mieux accentuées de notre monde médical. Un grand corps plein de vigueur, de grands bras, de grands cheveux touffus et grisonnants, un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence, une bonne figure souriante, l’œil fin; moustachu comme un grognard; toujours prêt à ouvrir sa bourse ou sa maison aux _citoyens_ frères et amis, et Dieu sait s’ils en ont usé! Cet excellent homme s’est fait le Vaugelas des barbarismes physiques, le correcteur des difformités humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles luxations depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère ses succès d’horticulteur à ses succès de praticien, et cultive avec amour une collection d’œillets.
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Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, font leur malle et tous les jours manquent le train; on les croit partis, pas du tout, on les retrouve assis sur leurs bagages. On compte encore par jour une trentaine de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse des directeurs qui prolongent leurs représentations pour satisfaire... à la demande générale. Personne ne le retient.
Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant le fléau, mais il avait laissé à Paris un domestique de confiance pour répondre, si le choléra venait frapper à la porte de l’hôtel.
Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps en temps à sa sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi s’éloignait. Enfin, il y a quelques jours, il a eu la satisfaction de recevoir la note suivante:
«Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup diminué: du reste, il n’y a plus que des cas foudroyants.»
* * * * *
J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon grand-père.
I
Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la rue Mouffetard et se nommait Javotte, mais par un caprice familier aux grandes artistes elle avait italianisé son nom et en avait fait Javotta. Elle était, il est vrai, assez laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse. Ses cheveux _impeignés_ rappelaient peut-être un peu trop les tons dorés de l’écureuil. Mais par combien de qualités morales étaient rachetées ces quelques imperfections physiques! Elle portait avec grâce une échelle sur le bout de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher, faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser des pavés sur le ventre, sans manifester la plus légère émotion. C’était, comme on le voit, un véritable artiste bien digne, non-seulement d’exciter l’admiration d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des passions tropicales dans le sein des mortels et même des immortels.
Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue Saint-Victor.
II
En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux chevaux très-maigres, mais conduits par un cocher encore moins gras, s’arrêtait chaque matin au coin de la rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu, boutons d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de sa chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et gagnait d’un pas pressé une de ces maisons verdâtres, à l’aspect cadavéreux, où tous les miasmes, toutes les moisissures semblent se donner rendez-vous.
Où court donc ce prince de la science? Va-t-il porter à quelque pauvre diable les secours de sa médecine humanitaire? Non, non, non. Vient-il admirer un de ces cas rares que la science poursuit à domicile? Non, non, non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain, au haut de cet escalier criard dont chaque marche est le siége d’une fracture ou d’une luxation?
Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire deux biftecks. Voilà ce qu’il vient y faire.
Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge on ne fait pas une pareille ascension sans souffler un peu, sans faire une petite pause sur chaque palier, j’ai tout le temps de vous dire pourquoi ses chevaux et son cocher sont si maigres.
III
Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher, après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital, suivait son maître; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait se planter devant un lit du service que son maître avait soin de toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile, le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de trop bien se porter.
Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout; seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare; mais les besoins de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres exigences de la vie.
IV
Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage.