Part 15
Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du médecin, et j’entends par ennemi naturel tout individu qui, volontairement ou involontairement, lui porte préjudice parce qu’il y trouve son intérêt, l’_apothicarius venenosus_ peut hardiment revendiquer la première place.
Ceci nous prouve encore que dans toute la création il n’existe pas un être aussi doux, aussi bon, aussi patient que le médecin, qui se laisse gruger, piller et dévaliser sans rien dire par les _pharmaciens-drogueurs_, rebouteurs, consultants sans diplôme et autres corsaires qui vivent de son bien et en vivent mieux que lui.
Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer par la vermine sans vouloir, par scrupule de conscience, s’en débarrasser.
* * * * *
HOMMAGE AU DOCTEUR HÉNOQUE.
H onneur et gloire à toi, praticien habile! E spoir de l’affligé dont tu taris les pleurs! N ’en déplaise aux Midas, dont pullule la ville, O n trouve en ton savoir la fin de ses douleurs! Q ue ton talent est grand! il n’est point équivoque; U n succès de quinze ans le rend exempt d’erreurs, E t pour premier Dentiste, au loin, proclame Hénoque.
Je n’ai pas emprunté, comme on pourrait le croire, cet acrostiche à la circonférence d’un mirliton; il a été publié dans un journal (section des annonces). J’ai cru d’abord que le sieur Hénoque avait extrait un chicot à Apollon, et que le dieu des vers, par reconnaissance, avait confectionné lui-même et déposé respectueusement aux pieds de l’
Espoir des affligés dont _il_ tarit les pleurs,
cet HOMMAGE bien senti. Après avoir été aux renseignements, je suis porté à croire qu’Apollon est totalement étranger à la chose. Il paraît que ce fabricant d’osanores, plein de reconnaissance pour les services qu’il a rendus à la société, n’a point hésité, malgré un grand fonds de modestie, à s’adresser le présent HOMMAGE. Un homme doit être fier de lui quand il peut se dire:
Honneur et gloire à toi, praticien habile,
et qu’il ajoute:
Que ton talent est grand! il n’est point équivoque.
_Nota._ Ne pas confondre le sieur Hénoque avec son homonyme, père de Mathusalem, qui vivait l’an 3412 av. J. C. Ces deux hommes célèbres n’ont de commun que le nom; Hénoch l’ancien n’était même pas dentiste.
XVII
La grêle. Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique. Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie. Lamentations de M. Valenciennes.
M. Becquerel père a fait une longue communication à l’Institut sur la grêle. Mais de quelle grêle est-il question? car avec notre élasticité de langage, il semblerait que les mots sont entrés au service du dictionnaire pour tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre significations, sans avoir droit pour cela à une ration d’égards supplémentaire.
Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les coutures, roussit le chapeau, écule les chaussures des pauvres diables? Non.
Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y semer la laideur? Non.
Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages laissent tomber sur la terre quand ils se battent entre eux.
J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait de préférence pour personne, et qu’elle tombait impartialement à tort et à travers sans choisir sa place. Il n’en est rien. Encore une illusion qui s’envole. La grêle a ses préférés; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour tout le monde.
Ah! alors! si là-haut on fait des injustices, je n’ai plus le droit de me plaindre de celles qu’on commet ici-bas.
M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant trente ans, principalement dans les départements de Loir-et-Cher, du Loiret et de Seine-et-Marne. Il a pointé sur des cartes spéciales les orages à grêle et leurs dégâts. Il résulte de ce travail considérable que les orages à grêle suivent, dans les trois départements que nous venons de signaler, un courant dirigé à peu près de l’ouest à l’est. Le courant semble se limiter dans une certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à son cours, qui passerait par Vendôme. Elle traverse le Loiret jusqu’à la forêt d’Orléans. Les propriétés situées dans cette zone souffrent périodiquement les atteintes du fléau, tandis que les régions voisines jouissent d’une immunité presque complète.
Le savant auteur de cette communication a cependant noté des exceptions très-curieuses à cette espèce de règle. Quelques pays, la commune de Pouillé, par exemple, qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité complète, ont été ravagés pendant cinq ou six années consécutives sans qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de ces dévastations.
Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui traversent le Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur la forêt d’Orléans, et de là se divise en deux colonnes, marchant l’une vers le sud et l’autre vers le nord; car les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons semblent craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il n’y a rien à détruire.
Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches, malheureusement encore trop limitées:
Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre de vos vergers, avant d’acheter une propriété, allez trouver le directeur de la Compagnie d’assurances contre la grêle; il est parfaitement renseigné: l’habitude de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que M. Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre proposition d’assurance, vous pouvez être certain de votre affaire: cette grimace est pleine d’orages. Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un autre canton.
Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à grêle, ne comptez pas sur la clémence du ciel. Le baromètre baisse, le nuage sombre et irrité s’avance en grondant, il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation. Adieu, douces moissons! adieu, plantureuses vendanges! dans une heure vous n’existerez plus, et le soleil viendra perdre ses rayons sur une terre désolée, qui a besoin d’ombre pour cacher sa tristesse.
Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe; il est peut-être un peu difficile à appliquer, mais il est certain.
Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous de transporter vos vergers, vos vignes et vos moissons à l’ombre de la forêt voisine, et, si le nuage crève, ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte toujours les forêts.
M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et ratatiné, mais qui ne manque ni de séve ni de verdeur. Les ans n’ont point refroidi son ardeur scientifique. Il a vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en soit aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé à ajouter encore un grand nombre d’unités à ce total respectable.
M. Becquerel est certainement un des plus savants physiciens de l’époque actuelle; le nombre de ses travaux est considérable, et beaucoup sont fort estimés. Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter son fils, qui siége près de lui à l’Institut.
Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent que Démosthène, lui-même ne voudrait pas le croire, mais ses explications confuses enveloppent toujours quelque chose d’utile. Quand on a la patience de découdre l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur scientifique de bon aloi.
Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et la protége contre les courants d’air est divisé en deux étages superposés à stratification régulière et concordante. L’étage inférieur qui représente le terrain primitif est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, d’une épaisseur plus notable et d’une teinte plus foncée, semble constitué par des cheveux d’alluvion artificiellement condensés sur une surface mobile par la main d’un artiste capillaire.
* * * * *
La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un fourneau à réverbère; son torse était enguirlandé d’un chapelet de cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la main un panier de charbon.
Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.
Le quatrième page de _Malbrough_ n’était pas de la partie, car chacun portait son fardeau.
Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de rue, comme les étameurs non patentés; et je m’apprêtais à entendre le cri de guerre de cette nouvelle tribu: _Voi-là l’chimis-te! faites analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te!_
J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après l’autre, par la porte béante du Muséum.
Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage.
Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à répondre à mes questions.
--Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but de votre pénible voyage?
--Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et Fremy.
--Bonne affaire! monsieur; voilà de savants maîtres qui vous montreront le fin du métier.
--Certainement; mais ils sont un peu occupés, et ils délèguent leur science à leur préparateur.
--Un habile homme, et qui sait bien des choses.
--Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, et il est forcé de se faire remplacer par le sous-préparateur.
--Et si le sous-préparateur tombait malade?
--Oh! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très au courant de la maison.
--Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas bien pourquoi vous chargez vos épaules d’un si lourd fardeau, à moins cependant que vous n’ayez l’intention de vous faire maigrir.
--Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les appareils, les produits et les réactifs.
--On vous invite à dîner, à la condition que vous fournirez les plats du festin, la vaisselle et la batterie de cuisine qui sert à la faire cuire.
--On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le peroxyde de manganèse est dans ma hotte, et on m’attend pour fabriquer de l’oxygène.
Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile aux élèves qui ont l’intention de devenir des Lavoisier; mais les ustensiles sont coûteux. Ne pourrait-on pas au moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés de la science?
* * * * *
Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui suivent. Nous commençons par déclarer qu’ils ne sont point dus à feu le célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants; ils sont la propriété (garantie par les traités internationaux) de M. McClintock de Dublin. Je copie:
«La clinique d’accouchements diffère tellement des autres cliniques, que je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y comporter.»
Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, l’usage exige qu’on se livre à des excentricités très-décolletées. C’est un renseignement que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter _the green Ireland_, car, s’ils affectaient une tenue pleine de réserve et de convenance, autre part que dans la clinique d’accouchements, ils pourraient s’exposer à être flanqués à la porte par M. McClintock.
Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur des circonstances, à prendre quelques leçons de _cancan_ et de débraillé avant de traverser la Manche.
«Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes que je vais formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette école, vous vous livrerez à la pratique _civile_.»
De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la conduite à tenir dans la pratique des accouchements _civils_; quant aux accouchements militaires, l’auteur en fera probablement l’objet d’un chapitre à part.
«N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible.»
Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s’y tromper, et le médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait preuve d’un esprit d’observation vraiment trop superficiel, et on ne saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.
«Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à votre bienveillance.»
Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à l’humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins cependant qu’il n’ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots, de Hurons et d’Iroquois.
«Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants et _retenus_.»
Comment! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue à vos élèves! vraiment j’en frissonne: ce sont donc des cipayes capables de tout?
«Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses douleurs, la femme en travail laisse échapper des reproches.»
Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus désagréable, il n’y aurait que des compliments à lui faire.
«N’entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé soigneusement les mains.»
Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les laver après; M. McClintock n’est point de cet avis, il a peut-être des raisons qu’il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les grandes occasions et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du médecin est exposée à subir; ce qui le prouve, c’est qu’il dit:
«Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que la fièvre puerpérale peut être produite par l’inoculation de parcelles purulentes provenant d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts de l’accoucheur.»
Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir touché des ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu’il aurait un accouchement à faire.
Drôle de clinique! singulier professeur!
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Certains professeurs officiels _in partibus_ font parfois leurs cours (lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour cela, n’en font pas du tout.
Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d’autant plus zélés qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve:
M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les accouchements; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés. Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an. Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre!
Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.
On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à Chartres au lieu de le faire à Paris? il économiserait 14,000 kilom. par an.
Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris; cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays; de plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire consacrer à Paris.
Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale, car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes, qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus difficile.
De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d’abord formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait exécuter de pareils voyages.
Ah! grand Dieu! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144 kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en location les amphithéâtres de la Faculté.
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La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts professionnels des pharmaciens. Rien de mieux; cependant, en prêtant un peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui murmurent: que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces; on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de ruban.
Eh bien! après, langues de vipères! quand la maison Dorvault aimerait les bouts de ruban, où serait le mal! quand même elle voudrait se faire couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir? S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la maison Dorvault qu’une autre.
D’abord, elle a des titres: 1º elle a entrepris le bonheur général de la pharmacie et celui des pharmaciens en particulier; 2º pour édulcorer, au moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES PHARMACIENS.--Je sais bien que vous allez me dire que depuis la glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le nom de _maisons de retraite_, des petits dépôts de mendicité si séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai; mais la maison Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée pyramidale et cocasse.
Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit:
Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre; si l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne restera pas un seul pharmacien dans l’établissement.
Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol.
La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de l’empire où ils jouèrent un rôle.
Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault; elle résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de bataille où s’était écoulée leur jeunesse.
Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la _Maison de retraite_ un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait être atteint des accidents tertiaires d’un _spleen_ constitutionnel pour ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.
La maison renfermerait un _vivier de retraite_ pour les sangsues hors de service; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs, auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture.
Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais pour le métier de philanthrope.
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Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots désespérés, qui partent du Jardin des plantes? Cependant la lionne n’a pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins éclipser Jérémie, de lamentable mémoire.
Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne sont pas inutiles à la science; mais on ne veut pas faire de jaloux. On destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison; qu’il appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin au soir en s’accrochant aux portes:
AIR du _Juif errant_.
Que mon sort malheureux Est donc triste et fâcheux!
Eh bien! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes; un professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour placer tout son savoir dans la même.