Les casseurs de bois

Part 9

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Mais un effort caché, non moins immense, répond à cet effort visible. C'est celui des aviateurs, celui qu'il faut saisir dans cette ville de hangars dont les cloisons trépident dans le ronflement des essais au point fixe. Quelle patiente lutte, dès l'aube, contre le moteur récalcitrant, quelle constance de fourmi prompte à réparer le petit désastre! Ils ont un mot qui peint admirablement leur obstination. Ils _grattent_. Toute la journée, jusqu'à ce que l'appareil soit au point, ils retouchent, ils grattent. Rien ne les lasse dans cette lutte contre la matière inerte et sourdement hostile. Et qui dira les nuits blanches, les attentes, les voyages entre Reims et Paris, à la recherche d'une pièce essentielle? Rien ne les décourage. Un pilote brise-t-il une aile dans un essai? Il s'écrie gaiement, au seuil du hangar où il ramène l'oiseau manchot:

--Tiens! C'est plus commode à rentrer.

Avec quelle fièvre, au camp des pilotes, on épie la force du vent! Tout dépend de lui. Il est encore le maître de l'heure. On voudrait l'apaiser, le maudit «soufflant», être plus fort que la nature. Chacun s'efforce de prévoir le temps du soir ou du lendemain.

Un mécano s'écrie, tout chaud de conviction:

--Je te dis qu'il fera beau. Moi, quand il va faire beau, j'ai les poils du bras qui se mettent à friser.

Du plus humble au plus célèbre, chacun vit dans cette rébellion obstinée contre les caprices du ciel et de la matière. La ténacité, le courage, voilà les deux ailes grâce auxquelles ces hommes s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes.

Il y a encore ici quelque chose d'immense, c'est l'ignorance de la foule qui s'aligne dans les tribunes ou déambule au pesage. Une ignorance qu'il faut bien se garder de railler, car, en somme, cette foule, pour quelque cause qu'elle soit là, est venue prendre une leçon de choses. Mais une ignorance qui, si elle désarme, néanmoins stupéfie. Car, étant inconsciente d'elle-même, elle s'affirme avec une naïveté écrasante et sereine. C'est la plus redoutable: l'ignorance qui s'ignore. Le père enseigne à son fils des erreurs et des balourdises avec la même certitude que s'il révélait un dogme. On a beau l'excuser, l'expliquer, cette ignorance, tout de même, à la fin, on s'en irrite et s'en révolte. Et comme la foule est en mi-partie composée d'étrangers, on en vient à se féliciter de ne pas être polyglotte. Autant d'énormités qu'on ne comprendra pas.

Pourtant, elle a bien des qualités, cette foule. Des qualités immenses, naturellement. Avec quelle application d'écolier qui déchiffre l'alphabet, elle tente d'interpréter les signaux du sémaphore, ballonnets rouges, blancs, noirs, cubiques, coniques, sphériques, toute une géométrie multicolore qui doit lui signifier les records, la vitesse du vent.

Un peu plus, elle lui demanderait l'âge de l'aviateur.

Et son enthousiasme! Il faut avoir vu le chef de l'État agiter frénétiquement un ample chapeau melon au passage aérien d'un recordman pour comprendre l'emballement contagieux qui gagne alors les plus pondérés. Il faut avoir vu le même héros atterrir, être pétri d'accolades et de poignées de mains, soulevé dans un mascaret de bras tendus, jeté aux tribunes par-dessus la barrière du pesage, emporté dans un cyclone jusqu'au buffet, où éclate _La Marseillaise_. Et comme si ce n'était pas assez des hymnes et des hourras, voilà qu'un étrange concert renforce la clameur: toutes les trompes, toutes les sirènes, tous les rossignols du garage voisin que déchaînent, dans leur ingénieux enthousiasme, des chauffeurs en délire.

Le soir, quand la nuit se clôt, quand le ciel et la plaine s'épousent et se confondent, alors l'immensité se prolonge encore, devient infinie. Il y a là une heure mélancolique. Deux points de lumière s'allument seuls dans l'ombre indécise. Au loin, les usines de Witry-les-Reims, dont les feux scintillent en constellation serrée. Et, proche, le buffet, véritable joyau lumineux où le rang de grosses perles électriques du fronton domine le semis bariolé des petits abat-jour posés sur les tables. Partout ailleurs, l'obscurité croissante.

Alors, des silhouettes plus sombres que la nuit errent au ras du sol. Rassemblés, les soldats de faction filent en colonne, les pas allongés et le corps tiré en avant par l'attrait de la soupe et du repos, d'une allure de retraite ou de déroute. Puis, derrière un auto, derrière un cheval, ou poussés à bras d'homme, les aéroplanes tombés en panne aux lisières extrêmes de la plaine. Ce sont les glorieux blessés de la journée qui passent, dans la mélancolie du soir de bataille. Pacifique bataille où les plaies se guérissent, où les éclopés du jour peuvent le lendemain voler vers la victoire...

LE COUP D'AILE

LE COUP D'AILE

Un violent courant de curiosité, d'intérêt, de sympathie, d'enthousiasme même, entraîne la foule vers la navigation aérienne. Des ligues éclosent, des concours s'ouvrent, des meetings s'organisent partout. On suit passionnément dans les journaux, ou sur leurs champs d'essor même, les vols des aviateurs. L'heure est propice à chercher et à rassembler les raisons, toutes les raisons, de cette irrésistible faveur.

Mais d'abord il faut remarquer que, si des résultats sensibles et décisifs ont déterminé l'enthousiaste explosion de cette curiosité, elle vivait chez l'homme à travers les âges. La légende d'Icare prouve qu'elle remonte à la préhistoire, qu'elle se perd dans la nuit des temps. Notre ferveur actuelle n'est donc pas un engouement passager. C'est le réveil actif d'une sorte d'instinct aussi vieux que l'humanité.

La première idée que nous suggère le spectacle ou le récit des exploits de nos hommes-volants, c'est qu'ils ont triomphé d'une difficulté longtemps invaincue, qu'ils ont résolu un problème longtemps cherché. Nous assistons à un spectacle que d'innombrables générations avaient rêvé, mais qu'aucun regard n'avait jamais contemplé.

Puis, à cette vue, nous prenons le sentiment qu'une révolution commence, qu'il y a désormais quelque chose de changé dans l'ordre de choses établi. Notre imagination se donne carrière, suit l'aéroplane dans son essor. La guerre nous apparaît si redoutable qu'elle en semble menacée dans son existence même. Nous voilà débarrassés de l'octroi, de l'odieux octroi et de ses barbares procédés d'inquisition. La suppression de la douane entraîne une métamorphose profonde du régime économique et--qui sait?--même du principe des nationalités. Toute barrière devient illusoire et la propriété elle-même va peut-être évoluer. De nouveau nous abandonnons la route aux moutons, vaches, charretiers et autres bestiaux. Le plus court chemin d'un point à l'autre devient enfin la ligne droite. Le toit de nos maisons se transforme en accueillante terrasse. Nous vivons les yeux et le front tournés vers le ciel. Nous avons des ailes...

Ce sont là jeux faciles, propos de table. Car il n'est point de dîner qui se respecte où l'on ne parle aviation. L'aéroplane fait une redoutable concurrence au théâtre, qui, jusqu'à la saison dernière, alimentait seul l'entretien, du potage au dessert.

Mais des anticipations de ce genre suffisent-elles à expliquer la séduction qu'exerce sur nous ce problème? Ce vivace attrait n'a-t-il pas des racines plus profondes, des raisons plus secrètes?

Cette question s'imposait irrésistiblement à l'esprit de quiconque assistait aux premiers essais qu'il nous fut permis de suivre. Je veux parler de ces épreuves historiques d'Issy-les-Moulineaux, comme celle du kilomètre en circuit fermé. Ah! ce n'est pas bien vieux. Et il faut un réel effort, pour se rendre compte, tant les événements ont marché vite, qu'elles datent de quelques années à peine.

Alors, on épiait avec angoisse l'appareil roulant dans le sable ou la boue. On se demandait, la gorge bloquée: «S'enlèvera-t-il?» Et quand enfin il quittait le sol, ailes tendues, c'était une détente, une félicité intérieure, en même temps qu'une jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.

Quoi? Tant d'émotion pour un aéroplane qui perd pied? Certes. Mais je conviens que le sentiment d'une difficulté vaincue, d'un sport supérieur, d'un avenir renouvelé, ne suffisait pas à la justifier.

Non. Il y avait encore autre chose. Il y avait la représentation matérielle d'un idéal, une aspiration de l'esprit qui prenait corps, un symbole.

Un symbole. Car nous aussi nous aspirons à nous arracher au sol, à nous élever au-dessus de nous-mêmes. Il y a en nous deux êtres: l'un tout plein d'appétits et de concupiscences, vraiment pétri du limon de la terre; et l'autre, plus délicat, meilleur, qui tend sans cesse à s'évader, à s'envoler, d'un coup d'aile.

Et ce coup d'aile qui nous ravira à la terre, nous le demandons à mille sensations, à mille spectacles. Nous le cherchons souvent à notre insu. Qu'attendons-nous de la musique, du plus banal orchestre de tziganes, du plus imposant ensemble d'opéra? Que le premier coup d'archet nous emporte et nous arrache au présent. Il n'est pas jusqu'au plus grossier chœur de paysans qui n'obéisse à ce besoin d'idéal: un peu d'eux-mêmes s'élève en même temps que leur voix... Coup d'aile, la scène pathétique qui fait vibrer toute la salle de théâtre du même frisson. Coup d'aile, la lutte et le sport qui tiennent toute l'arène haletante et suspendue aux gestes de ses héros. Coup d'aile, l'éloquence du tribun qui enchaîne nos pensées à la sienne. Coups d'aile, le voyage où l'on admire et l'amour où l'on oublie...

Et si nous cherchons ainsi tout ce que la nature et les hommes peuvent nous offrir de plus rare, de plus noble, de plus tendre, de plus beau, c'est parce que de pareils spectacles nous exaltent, nous transportent, nous haussent vers l'être supérieur que par moment nous souhaitons de réaliser, et nous font oublier l'être imparfait que nous sommes.

Voilà, en dehors de tous les espoirs qu'il autorise, de toutes les imaginations qu'il fait briller, le symbole que représente à nos yeux l'essor de l'aéroplane. Ce n'est pas seulement un cerf-volant à moteur et à hélice qui prend son vol. C'est, concrète, réalisée, vivante, l'image de l'aspiration éternelle des hommes à s'élever au-dessus d'eux-mêmes, de leur incessant effort de s'arracher à la terre, d'un coup d'aile.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

LES CASSEURS DE BOIS 1 I. Le choix d'un mari 3 II. Hangarville 11 III. Premier contact 19 IV. Rémy Parnell 27 V. Un accident 35 VI. Déjeuner au hangar 43 VII. Le brassard 51 VIII. Rivalité 59 IX. Lerenard 67 X. «Parnell s'est tué...» 75 XI. Auguste 83 XII. Clients 91 XIII. La petite ville 99 XIV. Un apôtre 107 XV. Le vent 115 XVI. Le dernier repas 123 XVII. L'essor 131

LES AILES DE FLAMME 139

LE FISTAUD 167 I. Le braconnier 169 II. Service de nuit 177 III. Le chien de garde 187

LE NID 197

VOCATION 207

L'ARTICLE 552 217

LE ROI 225

LA RÉVOLTE DES AILES 237

LE CHAMP D'ESSOR 247

L'IMMENSE SEMAINE 257

LE COUP D'AILE 267

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--5243.

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

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ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT

17955--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.

Note de transcription

Les mots en italiques ont été _soulignés_.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.