Part 6
Et le lendemain samedi, veille de l'expérience, tandis que tous les regards étaient tournés vers Lucien Chatel qui s'entraînait à grande hauteur, Villeret, payant d'audace, entra délibérément dans la cour, pénétra dans le garage désert.
Là, il stoppa une seconde. Le long du mur, s'alignaient d'immenses caisses à claires-voies, à demi couvertes de bâches, et qui servaient à expédier au loin les aéroplanes. Villeret se jeta dans cette cachette... Une heure après, les essais achevés, Lanoix bouclait la porte. Il enfermait l'ennemi dans la place.
Par les interstices des bâches, Villeret avait épié la rentrée des grands oiseaux blancs. Surtout il avait minutieusement repéré l'appareil de Chatel. Il ne le quittait pas des yeux. Diable! Il ne s'agissait pas de se tromper. Mais aucune erreur n'était possible. Le jeune inventeur l'avait encore inspecté en tous ses détails après l'avoir fait rentrer. C'était bien celui qu'il emploierait le lendemain.
Maintenant, Villeret restait seul dans l'immense halle. Sans doute, Lanoix allait chercher son repas à la guinguette voisine. Il fallait profiter de son absence. Villeret eut vite découvert, dans l'angle opposé à sa cachette, la cabine du gardien. Il y courut, l'inventoria d'un regard: un petit lit à couverture brune dans un cadre de sapin, une étroite table de chevet où traînaient un vieux magazine, une bougie dans un chandelier, un énorme revolver chargé.
Rapidement, il tira d'une de ses poches une bouteille colletée de papier d'argent, écussonnée de la croix de Genève, la plaça bien en vue sur la planche et regagna son abri au pas de course. Deux minutes après, Lanoix rentra.
Des heures, dans la nuit, Villeret attendit. Oh! il avait bien réfléchi, rejeté bien des solutions. Évidemment, il aurait pu limer l'arbre de l'hélice, ou quelque pièce du moteur. Mais chacun savait que l'appareil Chatel, privé de ses moyens de propulsion, glissait doucement sur les couches aériennes, atterrissait sans choc. Non. Il fallait que l'étoffe des ailes, la toile tendue qui seule soutenait l'engin dans l'air, disparût, s'anéantît soudain... Alors, il ne resterait plus qu'une lourde carcasse, cinq cents kilos de métal, qui s'effondreraient, s'abîmeraient sur le sol...
Parbleu! Ce n'était pas sorcier. Il suffisait d'y penser. Il allait enduire les toiles d'une dissolution phosphorique de sa façon. Au repos, elle resterait bien sage. Rien ne le trahirait. Mais quand l'air frapperait les ailes à cent kilomètres à l'heure, elle s'évaporerait et, sous ce furieux coup de briquet, le phosphore prendrait feu. Dans le souffle de la vitesse, l'étoffe caoutchoutée, vernie, flamberait d'une lampée, comme une pièce d'artifice.
Mais pour mener à bien sa besogne, Villeret avait besoin que Lanoix fût endormi, assommé par l'ivresse. Viderait-il ce flacon d'absinthe placé sous ses yeux, en tentation? Après sa longue abstinence, allait-il se jeter sur le poison délicieux?
Soudain, la porte s'ouvrit et le géant parut, la face éclairée en dessous par le flambeau qu'il tenait d'une main. De l'autre, il étreignait son revolver. Dès le seuil, il buta lourdement. Puis il sortit en titubant. Il était ivre.
Mais sans doute un instinct surnageait dans la débâcle: selon sa coutume, Lanoix faisait sa ronde. Terrifiant spectacle... Le pas mou, la tête et les épaules balancées d'un mouvement de roulis, son revolver dans une main, sa lumière dans l'autre, le colosse avançait parmi les grands oiseaux blancs. Tantôt son ombre mouvante se projetait nette sur une toile tendue, tantôt elle se répandait, énorme, sur les murailles ou le plafond. Il donnait du front dans les haubans, s'empêtrait dans des tendeurs. Une morne fureur creusait sa face. Par moments, il poursuivait d'indicibles injures un ennemi imaginaire. A d'autres, il hoquetait d'ignobles refrains. Puis le silence.
Un instant, il frôla Villeret, tapi, réduit à rien derrière ses bâches. Mais déjà il était passé, éructant de vagues paroles, butant de-ci, cognant de-là, toujours son arme et sa bougie aux poings. C'était miracle qu'il ne mît pas le feu. Mais l'instinct le guidait. Et, à mesure qu'il poursuivait sa marche, devant lui, les grandes ailes blanches se levaient dans la nuit, les fuselages se dressaient en squelettes antédiluviens, tout un troupeau fantastique s'éveillait, dont les ombres mobiles se mêlaient sur les murs à celle du gardien...
Puis, un dernier juron éclata, la lumière s'éteignit. La brute se terrait au gîte pour cuver son ivresse. Cinq minutes après, dans le calme absolu, Villeret perçut un souffle profond et régulier, la respiration du sommeil.
Alors, refoulant sa terreur, mais le cœur lui sautant jusqu'à la gorge, les mains en avant dans la nuit, le pas feutré, Villeret se dirigea avec d'infinies précautions vers l'aéroplane de Chatel. Et quand il l'eut enfin reconnu, palpé, il entreprit, à petits gestes soigneux et caressants, la besogne de mort.
III
La foule a couvert l'ancien Polygone. Et, par toute la ville, des millions de regards vont suivre l'aéroplane, le soutenir dans sa course. Le temps resplendit. Le ciel, palpitant et soyeux, semble un grand velum accroché au clou d'or du soleil et tendu sur la fête.
Claire suit de loin tous les mouvements de son fiancé. Elle a peur. Les menaces de Villeret la hantent. Si elle osait, elle irait à Lucien, elle le supplierait: «Ne partez pas». Mais elle n'ose pas. Et puis, Paris attend.
Le feutre rabattu sur les yeux, Chatel serre des mains, se laisse accaparer par un journaliste, par un ami, surveille le ciel, revient à son appareil, examine encore les tendeurs, l'hélice. Il tire sa montre. L'heure approche.
Lucien se dirige vers Claire. Devant la foule, par respect humain, ils se contentent de se serrer la main. Mais qui dira tout le réconfort, tout l'espoir, tout l'amour qui peuvent passer entre deux mains qui s'étreignent...
Déjà, Chatel est au volant. Il lève le bras, afin qu'on s'écarte. Le moteur part, l'hélice tourne. Et tandis que, d'un geste coutumier, le pilote assure son feutre sur son front, déjà l'oiseau fuit, rase le sol, quitte terre et, brusquement, prend son essor.
D'instinct, la foule s'est ruée derrière lui. Mais Claire est incapable d'avancer. Et la voilà seule. Toute sa vie est là-haut. Elle sent en elle un grand vide douloureux. Elle respire mal. Comme il monte vite. Il lui faut un quart d'heure, pour décrire sa courbe au-dessus de Paris. Que c'est long, un quart d'heure!...
Soudain, un ricanement éclate derrière elle. Elle se retourne. Villeret... Encore lui! Et une telle joie mauvaise le transfigure, qu'aussitôt l'appréhension de Claire fait prise, se bloque. Elle est sûre d'un malheur. Quel piège a-t-il tendu? Tout son être interroge.
Oh! Villeret ne se contiendra pas. Il veut tout son plaisir. Et le meilleur de sa vengeance, ce n'est pas la mort brusque de Chatel. C'est la torture de Claire, qui va savoir, qui va attendre, qui va vivre là des secondes d'horreur sans pareille.
En dix mots, il lâche son secret. Et c'est en effet une torture sans nom. Quiconque n'a pas aimé ne peut pas la comprendre. Ainsi, peut-être dans un instant, peut-être dans cinq interminables minutes, cette petite chose blanche, là-haut, qui emporte sa vie, va flamber, s'effondrer, s'abîmer, comme une pierre qui tombe. Lucien! Lucien!
Et elle ne peut rien. C'est surtout son impuissance qui l'affole. Ne rien pouvoir... Elle voudrait crier, hurler, elle voudrait que sa voix portât jusqu'à ce petit point brillant au loin dans le soleil: «Redescends, redescends vite!» Et elle ne peut rien...
Ah! Villeret a bien choisi son moment pour parler. Assez tôt pour guetter l'inévitable. Trop tard pour l'empêcher.
Claire balbutie de pauvres mots sans suite. Il lui semble qu'elle se rétrécit, qu'elle redevient une toute petite fille. Elle voudrait pleurer, tomber à genoux, ne plus voir, mourir. Ses regards se troublent. Des étincelles dansent devant ses yeux. Est-ce le petit point blanc qui s'enflamme? Oui? Non. Pas encore. Et rester là, rester là...
Soudain, derrière elle, une grande clameur monte. Ah! cette fois, c'est la fin. Mais Villeret crache un juron de rage. Elle tourne la tête. Spectacle de rêve... Devant les ateliers, un homme, tout seul, un colosse tire derrière lui un aéroplane en feu, s'élance sur le champ de manœuvre. Le vent de sa course prodigieuse avive l'incendie et déploie dans son dos d'immenses ailes de flammes.
Il s'arrête. Claire n'ose pas espérer encore. Mais Villeret s'est déjà ressaisi. S'est-il trompé d'appareil, dans le trouble et dans la nuit? Chatel, méfiant, en a-t-il pris un autre au dernier moment? Qu'importe. C'est à recommencer.
Sauvé! Lucien est sauvé! Et tandis que, là-bas, le petit point blanc incline déjà vers le couchant sa courbe glorieuse, Claire pense défaillir dans la détente exquise, le brusque passage de l'agonie à la résurrection.
Cependant, le géant abandonne l'aéroplane qui achève de se consumer. Il a rompu le cercle des curieux. Il s'approche. Ses cheveux et sa moustache sont brûlés. Sa face noircie est gonflée de fureur. On dirait qu'il cherche quelqu'un.
Il a reconnu Villeret... Et des paquets de mots se heurtent dans sa bouche encore empâtée d'ivresse, s'échappent de ses lèvres brûlées... C'est lui, c'est cet homme-là qui a voulu l'acheter. C'est lui qui a mis cette bouteille d'absinthe dans sa cabine. Il s'en doutait. S'il n'avait pas, à peine éveillé, encore ivre, jeté sa cigarette allumée sur les toiles d'un appareil, il n'aurait jamais rien su. Mais, maintenant, il comprend tout. Ce bandit-là voulait tuer M. Chatel, le flamber en pleine course. Canaille!... Tuer M. Chatel, son dieu! Mais il est pris, le gredin... Il ne recommencera pas!...
Et, avant qu'on ait pu l'empêcher, Lanoix, furieux d'absinthe, fou d'indignation, sort son revolver de la poche de son vaste pantalon et par six fois tire sur Villeret, l'abat comme une bête nuisible.
LE FISTAUD
I
LE BRACONNIER
--Bouge pas, ou je tire!
A vingt pas, le garde tenait Charoux au bout de son fusil.
Le braconnier, ramassé, aplati contre le sol, hésita une seconde. Soudain, il se détendit, d'un élan formidable. Un coup de feu éclata. Manqué! Charoux bondit à travers bois. Gare au second coup. Il entendit la détonation. En même temps, un atroce coup de fouet lui gifla l'oreille. Il buta, crut tomber. Il porta la main à sa nuque, la retira rouge et chaude de sang. Des plombs, heureusement. Mais le garde accourait, criant:
--Rends-toi! Rends-toi! Ou je recommence.
Alors, Charoux trouva la force de fuir. Et la poursuite reprit, féroce. Le garde, tout en courant, armait à nouveau son fusil. Le braconnier laissait de son sang aux feuilles du taillis. Mais, plus agile, éperonné par la volonté d'échapper à la loi, il augmentait entre eux la distance.
Cependant, il s'épuisait. Il ne s'orientait plus. Bientôt, il tomberait. Et le garde n'aurait plus qu'à le ramasser. L'éclaircie d'une route apparut à travers les arbres. D'un saut, il franchit le fossé. Puis il s'arrêta, fauché par cet effort suprême, envahi d'un vertige où la forêt tournoyait autour de lui.
Mais, dans la perspective droite, une auto approchait. Charoux n'hésita pas. Elle lui apportait la dernière chance de salut. Titubant, il s'avança vers elle, au milieu de la chaussée, les bras étendus, comme pour lui barrer le chemin.
Le conducteur était seul dans sa voiture. Il ralentit, s'arrêta. A la fois suppliant et farouche, le braconnier lui cria, la voix rauque, sans abandonner un perpétuel tutoiement:
--Emmène-moi... Emmène-moi, mon fistaud. Je t'expliquerai...
Il n'attendit pas la réponse, sauta dans la place libre:
--Vite, vite. Démarre. Filons...
Subjugué ou consentant, le chauffeur obéit. L'auto prit rapidement une allure tendue. Puis, sans mot dire, les deux hommes se dévisagèrent, d'un regard en coin.
Le conducteur avait une trentaine d'années. La tête était fine et soignée, la casquette et le manteau confortables. C'était, à coup sûr, le propriétaire de la voiture.
En sens inverse, l'examen dut être moins favorable. Avec ses vêtements en loques et sa figure en sang, Charoux, subitement surgi de la forêt, évoquait quelque homme des bois ou des cavernes, l'ancêtre primitif dont il gardait la forte mâchoire, les lourdes épaules en voûte, les mains emmanchées, comme des outils formidables, au bout des bras trop longs, le regard animal, à la fois violent et doux de bête traquée.
Cependant, le braconnier posait sa patte énorme sur le genou du conducteur. Et, de sa voix éraillée de solitaire:
--T'es un frère. Sans toi, il m'avait, le gâfier...
--Le gâfier?...
--Ben oui, quoi, le garde... le garde à M. Chatel. Crois-tu, mon fistaud, qu'il m'a envoyé un coup de clarinette dans la tronche, et tout ça pour un loustracot?
Et, narquois, remis de sa chaude alerte maintenant que l'auto l'emportait loin du garde, Charoux sortit de la poche de son ample pantalon de velours le loustracot, un petit lapin de garenne pris au collet.
Imperceptiblement, le chauffeur sourit. Alors, encouragé, reconnaissant aussi, le braconnier dit la longue rivalité, la vieille haine recuite entre lui et le garde de M. Chatel, leurs tours, leurs ruses à tous deux, les alternatives de victoires et de défaites.
Parbleu, il avait été pincé plus d'une fois. Ce qu'il en avait entassé, des amendes. Ce qu'il en devait... Ça se comptait par milliers de francs, dont il n'avait pas le premier sou. Il l'avouait avec une pointe d'orgueil, comme un capitaliste parle de ses fonds.
Seulement, dame, cette fois-ci, ça lui aurait coûté plus cher. On l'aurait salé. Parce qu'ils s'étaient un peu cognés, le garde et lui; ils avaient «fait des armes» au moment où le gâfier l'avait surpris à visiter ses collets.
Tout de même, il retournerait dans les bois de M. Chatel. Il ne pouvait pas travailler ailleurs. Il était là comme chez lui. Le propriétaire n'y chassait pas trois fois par an. C'était un gros monsieur de Paris, qui avait acheté tout le patelin et qui ne connaissait même pas au juste son domaine. Vraiment, ça ne lui faisait pas de tort, à ce M. Chatel, qu'on lui emprunte quelque gibier par-ci, par-là.
Et soudain, Charoux s'arrêta, frappé comme d'un nouveau coup de feu. Il exhala sa stupeur dans le plus gros juron. Devant ses yeux, sur la petite plaque de cuivre où doit s'inscrire le nom du propriétaire de l'auto, il venait de lire: «_Lucien Chatel..._»
Il se tourna vers le conducteur, et, la voix plus enrouée que jamais:
--Comment? Comment?... C'est toi, M. Chatel?
Son compagnon acquiesça d'un signe de tête. Alors, l'air piteux comme un fauve pris au piège, Charoux se lamenta. Non, vraiment, ce n'était pas chic de le laisser jaspiner, raconter ses histoires, au lieu de l'arrêter tout de suite.
Pas un instant, la tentation ne l'effleura d'user de violence, de menacer le conducteur, de le jeter bas, ou de s'enfuir. Non. En dehors de l'action, de la lutte, il était très doux. Puisqu'il était pincé, tant pis, il se rendait. Il dit, presque à voix basse:
--Alors, où que tu me mènes? A la ville? A la gendarmerie? Chez le garde?
Mais le jeune homme secoua la tête:
--Je suis le fils de ce M. Chatel chez qui vous braconnez...
Charoux l'interrompit. Et, avec une nuance de regret:
--Alors, t'es aussi proprio?
Lucien Chatel sourit:
--Mon père est industriel à Paris. Je m'occupe d'aviation.
--Les caisses qui volent?
--Oui. Je pourrais, en effet, vous conduire à la ville. Mais vous vous êtes fié à moi et je ne veux pas en abuser. Vous êtes libre.
Il stoppa. Stupéfait, Charoux restait assis auprès de lui. Enfin, le braconnier reprit haleine:
--Vrai? Vrai?
Lucien Chatel lui dit doucement:
--Mais oui. Seulement, essayez de profiter de la leçon, de travailler au lieu de braconner.
Mais Charoux n'était pas revenu de sa surprise. Il dit, en sautant sur la route:
--Ah! ben... Ah! ben!... Tu peux dire que t'es un bon fieu, toi.
Et l'auto repartait que, planté dans l'herbe du bas-côté, il criait encore:
--Tu sais, mon fistaud, je te revaudrai ça. J'ai du cœur dans le ventre, moi, sans en avoir l'air. Si jamais t'as besoin d'un gars fortiche, je serai là.
II
SERVICE DE NUIT
Lucien Chatel atterrit sans encombre. Il avait à peu près atteint le point qu'il s'était fixé pour sa première escale. Parti de ses ateliers de Vincennes, vers cinq heures du soir, il s'arrêtait, deux heures plus tard, en pleine Touraine. Il aurait voulu descendre exactement au Chesnaye, dans le domaine de famille. Mais son oreille exercée discernait, depuis peu, un bruit anormal dans la marche de l'appareil. Quelque organe devait chauffer. Ç'eût été folie que de compromettre le sort de la randonnée finale, de Paris à Bordeaux, pour la puérile satisfaction de descendre sur ses terres. Sagement, il avait donc stoppé à une vingtaine de kilomètres du Chesnaye.
Il était seul. Il avait atterri à la lisière d'un bois, dans une sorte d'enclave dérobée aux regards, d'où, cependant, il apercevait la route, entre ses deux rangs de peupliers. Bien que les jours fussent longs, les paysans avaient déjà dû regagner les villages. Son mécanicien devait bien essayer de le suivre en auto. Il avait même pris de l'avance. Mais quand parviendrait-il à le rejoindre? Il ne fallait pas oublier que son appareil avait presque atteint le cent à l'heure.
Secouant la mélancolie de la solitude et du soir, Chatel se mit à la besogne. Il avait hâte de connaître le dommage. Hélas! ses prévisions étaient dépassées. Un grippage était à craindre. Continuer sa route dans ces conditions, c'était compromettre le succès de l'entreprise. Une substitution s'imposait. Mais la pièce de rechange était à l'usine. Il voulait la choisir lui-même. Et cette voiture qui n'arrivait pas...
Un moment, il s'abandonna au découragement. Il jouait une partie suprême. Véritable précurseur, il avait longtemps tenu le premier rang parmi les héros de l'aviation. Mais la chance avait tourné. D'autres aéroplanes s'affirmaient supérieurs aux siens. Alors, d'un sursaut d'énergie, il avait créé, d'après des conceptions toutes neuves, un appareil destiné, dans sa pensée, à rétablir sa souveraineté. Ses essais étaient demeurés ignorés de ses concurrents. Enfin, sûr de lui, il avait entrepris dans le mystère cette randonnée de Paris à Bordeaux avec une seule escale, dans un temps réduit à l'extrême. Devrait-il donc rester à mi-chemin? Ses rivaux auraient bientôt fait de connaître et de répandre son insuccès.
Dans le crépuscule, il sonda la route. Un nuage de poussière monta entre les deux lignes de peupliers. Chatel reconnut de loin sa voiture, où, dans l'un des deux baquets, s'incrustait son mécanicien. De son côté, le chauffeur l'avait découvert. Très vite, il le mit au courant de l'incident. Il s'agissait de rebrousser chemin ensemble, de rapporter au plus tôt la pièce indispensable. Une nuit blanche sur la route noire? Il en avait connu bien d'autres.
Mais qui garderait l'aéroplane? Il ne pouvait pas l'abandonner seul, dans la nuit, en pleins champs? Exaspéré par de récentes trahisons, il en était arrivé à un tel état de défiance qu'il redoutait tout de ses adversaires. La lutte lui apparaissait sans merci. Qui sait si on ne l'avait pas dépisté; s'il ne retrouverait pas son appareil sournoisement détérioré; si tout au moins on n'en aurait pas surpris le secret?
De nouveau, Chatel sentit le sort contraire. Mais, dans la pénombre, un homme jaillit du bois. Formidable, déguenillé, il bondit jusqu'au jeune inventeur et le dévisagea rapidement. Puis il prononça, essoufflé:
--Ah! c'est bien toi, mon fistaud. Je t'ai vu tomber, de loin. Une heure que je cours. Ce que j'en ai mis. Tu t'es pas fait mal? T'as pas besoin de moi?
Chatel se souvenait de l'avoir vu. Mais où? Quand? Il prononça:
--Qui êtes-vous?
L'homme leva vers le ciel des mains énormes. Puis il les laissa bruyamment retomber sur ses genoux repliés:
--Comment! tu ne me reconnais pas? Tu sais bien, il y a six mois... Ton gâfier, ton garde, me courait après, à cause que je bricolais dans tes bois. Alors, j'ai sauté juste dans ta bagnole, qui passait sur la route. Et toi, au lieu de me ficher dedans, tu m'as laissé partir, à quelques lieues de là. Ah! c'est moi qui n'oublierai jamais ça. Je te l'ai dit, que je te le revaudrais. T'as bien quelque chose à me commander. Tu sais, j'ai tâté un peu de tous les métiers. Je suis bon à tout.
Chatel se rappelait maintenant l'aventure. Oui, un braconnier redoutable, qui s'était pris au piège, en effet, dans sa fuite, et qu'il avait eu la faiblesse de rendre à la liberté. Il s'inquiétait de voir ce louche individu rôder autour de son appareil. Il lui dit:
--Non. Je vous remercie. Je n'ai pas besoin de vous.
Mais l'autre insistait, tenace, ses grands traits hâves allongés de réel chagrin:
--Ah! mon fistaud, c'est pas bien, ce que tu fais là. T'as pas confiance en moi, t'as tort. Tu comprends, moi, je veux ma revanche. Juste, je te vois tomber du ciel. Je me dis: «Chouette! c'est M. Chatel. Je vais pouvoir y donner un coup de main». Je galope, je galope à m'en crever. Et puis, v'là que tu me renvoies. Faut-y qu'on aille te chercher du monde? Je peux encore courir. Dans une heure, je t'aurais ramené des gens. Ou bien des fois qu'y faudrait te garder ton cerf-volant, on serait là, tu sais.
Chatel haussa les épaules. Talonné par l'heure, il avait bien pensé à confier son appareil au premier venu. Mais quoi? S'en remettre à ce braconnier qui ne saurait pas résister à la tentation, à l'appât d'une pièce d'or? Non, non, ce serait folie. Il répéta:
--Je vous remercie.
Le braconnier fit un pas en arrière, roula ses épaules formidables:
--Allons, tant pis. Je m'en vais. Mais c'est dommage. Parce que, vois-tu, mon fistaud, ça m'aurait fait plaisir de te servir. Et puis, ça m'aurait peut-être porté chance. Justement, je voulais acheter une conduite. Depuis que je t'ai vu, j'ai fait quatre mois de prison, sans que ça paraisse. Oui, oui, tu ne t'occupes pas de ces affaires-là. Mais, enfin, ton gâfier a fini par m'avoir. Et, comme on s'était un peu cogné, on m'a salé. Alors, j'ai réfléchi, entre mes quatre murs. J'ai soupé du truc. Je voudrais devenir comme les autres. Et des fois que tu m'aurais employé, ça m'aurait peut-être montré la route... Allons, bonsoir la compagnie.
Déjà, il s'enfonçait dans l'ombre. Alors, d'une brusque impulsion, Chatel le rappela:
--C'est sérieux, que vous voulez devenir un honnête homme?
--Ah! mon fistaud, vrai comme je te parle.
--Eh bien, soit. Vous allez garder l'appareil jusqu'à ce que je revienne. Je vous le confie. Vous n'en laisserez approcher personne, absolument personne...
Le braconnier, ardent et joyeux, étendit la main:
--Ah! pour ça, tu peux être tranquille. Le premier qui s'amène, je le casse.
Chatel ne put s'empêcher de sourire:
--Je n'en demande pas tant. Il vous suffira de l'éloigner. Alors, c'est entendu: je peux compter sur vous? Vous ne vous endormirez pas?
--Moi? Dormir la nuit! Tu ne me connais pas. C'est le jour que je rouffionne!
Le lendemain, dans la matinée, Chatel retrouva le braconnier à son poste. Quelques paysans regardaient l'appareil, mais à longue portée. Le gardien les éloignait, d'un poing formidable. Épanoui, il rendit compte de sa mission: tout s'était bien passé. Mais quand Chatel, la main au gousset, voulut lui régler son salaire, il s'assombrit soudain. Et, abandonnant son tutoiement, pour la première fois, tant il était indigné:
--Non, mais des fois. Monsieur Chatel, vous ne m'avez pas regardé. Est-ce que je passe pas toujours mes nuits dehors? Ça ne me change pas. Et même, c'est moi qui vous redois. Car c'est décidément moins amusant de prendre un lièvre au collet que de garder un aéroplane...
III
LE CHIEN DE GARDE