Part 4
Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l'affaire, j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation. Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les conditions de la vente!
--Eh bien, dis-je à Chatel, bon début de journée... L'affaire est dans le sac.
Il me répondit froidement:
--On ne le reverra pas.
--Comment?
--Eh oui! Celui pour qui rien n'est trop cher est décidé à ne rien acheter. Il accepte tout, parce qu'en fin de compte il repoussera tout. Il s'est simplement offert le luxe de voir un appareil de près et de se le faire expliquer.
Chatel fut interrompu par l'arrivée d'un deuxième client. Moins élégant que le premier, il semblait cependant confortable et cossu. Un gros industriel, sans doute. Mais j'étais en défiance. Il se recommanda d'un ami commun, refusa des explications qu'il prétendit connaître et aborda aussitôt la question de prix. Dès qu'il entendit celui de l'appareil, il leva les bras et les regards au plafond. Quoi? Si cher! De la toile et du bois? Il y en avait juste pour cent francs! Il voulut une diminution. Et les moteurs... Ils étaient donc en platine, en or, pour valoir de pareilles sommes? Il criait comme un volé. Les conditions de vente comblèrent son indignation. Il suffoquait, littéralement. Quand il entendit parler d'une majoration possible, il crut qu'on se moquait de lui, haussa les épaules et s'en fut.
--Encore un que vous ne reverrez pas, dis-je à Chatel.
--C'est ce qui vous trompe, me répondit-il. Il a l'hameçon dans le bec. Il plonge. Mais il reviendra à la surface. S'il défend sa bourse, c'est qu'il est prêt à l'ouvrir. Le client sérieux, c'est celui qui marchande.
Je décidais en moi-même de ne plus risquer de pronostic, quand le troisième client se présenta. C'était un petit homme agité, nerveux, déjà guêtré de bandes molletières et coiffé d'un bonnet d'aviateur, bref, paré pour prendre son vol. Il s'exprimait d'une voix saccadée:
--Monsieur, voilà. Je veux absolument un aéroplane. Ma femme me traite de fou. Mes enfants se pendent à mes basques. Mais peu m'importe. Il m'en faut un. J'en perds l'appétit, le sommeil. Alors j'ai vendu mon fonds. Je suis coiffeur, monsieur. Je l'ai vendu 20.000 francs. Je les ai touchés hier. J'ai pris le train. Je vous les apporte. Vendez-moi un aéroplane.
Et, tirant son portefeuille, il brandit une liasse de bank-notes. Chatel lui demanda:
--Alors, il ne vous restera plus rien.
--Non.
--Comment vivrez-vous?
--Je ferai des exhibitions.
--Et si vous ne réussissez pas?
--Je réussirai. Prenez mes vingt mille francs et donnez-moi un aéroplane.
La casquette de Chatel dansait sur son front. C'est le signe, chez lui, d'une agitation intérieure. Je devinais un rapide combat entre sa générosité et son intérêt. Enfin il repoussa du geste la liasse que brandissait le petit homme:
--Eh non! Monsieur, gardez votre argent. Je n'en veux pas. Il ne sera pas dit que je vous aurai mis sur la paille pour vous refiler un appareil. Vous êtes des tas à croire que l'aviation mène à la fortune, et qu'il n'y a qu'à grimper dans un aéroplane pour décrocher le gros lot. Ce n'est pas si facile que ça. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, Monsieur. Allez tailler des barbes et couper des cheveux. C'est plus sûr...
Le petit homme rempocha ses billets. Il dit sèchement:
--C'est bien. J'irai ailleurs.
Déjà il s'éloignait. Pris de pitié pour ce loufoque, je craignais qu'en effet il ne rencontrât pas ailleurs les mêmes scrupules. Choper, par exemple, n'hésiterait pas à lui vendre un appareil.
Mais à ce moment un sémillant jeune homme s'approcha de notre groupe. Et avisant le bonnet du coiffeur:
--Monsieur est sans doute aviateur? dit-il.
Et comme l'autre asquiesçait d'un geste rageur, il tira de sa poche une petite trousse, l'ouvrit:
--Alors, Monsieur, veuillez accepter ce modeste souvenir. Oh! à titre purement gracieux. C'est de la publicité. C'est ce que nous appelons la trousse des premiers secours. Vous y trouverez le taffetas anglais pour les écorchures, coupures, déchirures. La gaze salolée pour les plaies plus profondes. Des sels pour prévenir l'évanouissement. La pince pour extirper des chairs les éclats de bois. Un peu de sublimé pour éviter l'infection, car de la terre dans une blessure suffit à développer la gangrène...
Je crois que ce discours, complétant celui de Chatel, acheva de décourager le petit coiffeur. Car il accepta «les premiers secours» de l'air glacé d'un monsieur résolu à n'en avoir jamais besoin. Cependant le gracieux jeune homme, lancé, poursuivait:
--Et si Monsieur est content de notre trousse après son premier accident, Monsieur voudra bien se souvenir de notre maison...
XIII
LA PETITE VILLE
Popette, la lèvre grave et le menton tendu, examine les cartes postales illustrées, à l'éventaire d'un de ces kiosques pimpants qui éclosent parmi des verdures à l'ombre des tribunes.
Une vraie petite ville a poussé là. Elle a son bureau de poste, de télégraphe et de téléphone, son marchand de tabac, sa fleuriste et son libraire. Rien n'y manque: ni la chambre noire où développer les photographies, ni même le coiffeur de Paris. Des buvettes l'égayent. Une infirmerie la protège de sa croix de Genève. Et les salons du comité de la Quinzaine représentent la demeure officielle, la maison de ville de cette cité en miniature.
Elle est si bien au point, cette cité, si complète, vivante, qu'elle semble avoir toujours existé et qu'on ne peut pas croire à sa mort subite et prochaine. Pourtant, dans cinq jours, la fête s'achèvera brusquement un soir, et la petite ville aura vécu...
Peut-être ce mélancolique avertissement a-t-il poussé Popette vers ces portraits d'aviateurs exposés en cartes postales. Peut-être lui a-t-il suggéré de contempler d'ensemble ces figures notoires parmi lesquelles elle a souhaité de faire un choix qui devient pressant.
D'un doigt léger, elle feuillette les volets mobiles qui supportent les paquets de cartes. Ici, le portrait fait médaillon dans un coin, à la façon d'un timbre. Là, le héros s'est laissé prendre au volant de direction. Ailleurs, l'objectif l'a surpris debout parmi les haubans de l'armature.
Et Popette fait comparaître tous ces muets témoins avant de porter un jugement définitif. Qui sait si la physionomie ainsi prise au vol, instantanément, puis fixée à jamais, ne révèle et ne trahit pas mieux la nature d'un être que ne saurait le faire cet être lui-même? Au lieu de se fier à la réalité, dans le prestige de la vie et parmi l'enthousiasme de la foule, qui sait s'il ne vaut pas mieux choisir sur cette carte d'échantillons?
Puis l'éventaire fournit à Popette des appréciations nouvelles. Au nombre des cartes vendues, elle mesure la vogue de chaque aviateur. Plus le paquet est mince, plus la demande est forte, plus le héros est célèbre. Et que de jugements, portés dans l'emballement de la course, se trouvent ainsi rectifiés par le bon sens et la sagesse réfléchie de l'acheteur!
Enfin, l'attentive inspection des cartes illustrées révèle à Popette un grand nombre de visages et de noms inconnus: des aviateurs, pourtant engagés dans la Quinzaine, mais qu'elle n'a jamais vus, dont elle n'a même jamais entendu parler. Peut-être y a-t-il là un héros ignoré, qui va surgir, qui mérite la bienveillance et l'encouragement de Popette?
Déjà elle brûle d'être renseignée. Justement, une troupe jeune et gaie approche de l'éventaire et salue Popette. Ce sont des ingénieurs d'hier, des aviateurs de demain, tous ardents, passionnés pour la science nouvelle et trépidant de prendre leur vol. Dans ce milieu-là, Popette est populaire, depuis dix jours qu'on la voit sur la piste aux côtés de Chatel et de ses amis. Sans tarder, elle interroge. Quels sont ces illustres inconnus? Et toute la bande aussitôt de s'esbaudir. Puis on s'explique.
En effet, le Belge Treuben est bien engagé dans le meeting et pourtant on ne l'a jamais vu. Parbleu! voilà dix jours qu'il n'est pas sorti de son hangar. Et pour cause. S'il quittait cet asile inviolable, deux huissiers, qui le guettent à la porte, le saisiraient aussitôt... S'il avait le malheur de s'envoler, ils le happeraient comme une araignée prend une mouche.
En effet, Sarigue est engagé et pourtant on ne le voit point. C'est bien simple. Cet homme éternellement hésitant passe d'une marque à l'autre sans se fixer jamais. Il a toujours le derrière entre deux appareils. Quand le meeting arrive, il a vendu l'un et ne sait pas encore conduire l'autre.
Et la verve des jeunes gens se donne carrière devant les petits portraits comme devant un jeu de massacre. C'est à qui placera son mot, décochera sa pointe. Ah! oui, nous sommes bien dans une petite ville, où l'on vit trop les uns sur les autres, où l'on ne s'ignore point assez, où l'air s'intoxique comme dans une chambrée trop étroite et trop nombreuse, devient une sorte de bouillon de culture où se développent la médisance et le commérage.
On parle sans s'assurer même de la véracité de ses dires. On dénonce le pilote qui cherche dans des piqûres d'éther un stimulant devenu un besoin. On raille celui qu'un trac incoercible cloue à son siège au moment de l'essor. On blâme la cupidité de celui qui vendrait sa chance, s'effacerait volontairement devant un rival, pour un peu d'argent. On conspue celui qui s'envole seulement au crépuscule, en chauve-souris, et près du sol à le toucher.
L'épigramme n'épargne personne. Le flot monte toujours. Et c'est comme une gargouille qui dégorgerait tous ces ragots, tous ces potins, tous ces propos pourris...
Popette écoute, effarée. Tous ses beaux projets en sont ébranlés, presque déracinés. Quoi? Les aviateurs sont donc des hommes comme les autres? Il lui faudra donc abandonner toutes ses illusions, tous ses rêves? Et une grosse envie de pleurer lui pique la paupière et lui noue la gorge.
Mais le ronflement d'un moteur éclate. Tout le soleil dans ses toiles, un aéroplane apparaît au-dessus des tribunes. D'un vol ardent, capricieux, joli, il évolue, papillonne, brode l'air, dessine en bas de la robe du ciel une dentelle audacieuse. Et soudain tous les fronts se sont levés, toutes les lèvres se sont closes.
Allons, ne pleurez pas, petite Popette. C'est la vie. C'est toute la vie. A ras de terre grouillent les ridicules, les bassesses, les travers et les vices. Mais soudain le regard s'élève et la pensée s'épure. C'est qu'au-dessus de la faiblesse humaine l'idée passe, l'œuvre plane, comme un étendard qui vole...
XIV
UN APOTRE
Nul n'ignore que M. Quatrepin est un des pères de l'aviation. Car la jeune science, pareille à certaines petites filles poussées dans des milieux de mœurs faciles, la jeune science a plusieurs papas. Ils sont tout un petit groupe à pincer le menton de l'enfant, à caresser ses beaux cheveux flottant au vent, à contempler sa petite face fière, à murmurer d'un air profond et satisfait: «Tout de même, voilà, mon œuvre... Comme elle me ressemble!» Et ils ont raison. Peu ou prou, ils ont tous collaboré à sa conception, ils lui ont donné la vie. Seulement chacun se croit le seul.
Popette fondait un grand espoir sur l'entretien qu'on lui avait ménagé avec M. Quatrepin. Elle attendait ses paroles comme un cordial. Elle en avait besoin. Depuis quelques jours, sa foi dans les aviateurs fléchissait. Lucien Chatel s'était exprimé devant elle sur ces messieurs avec amertume et sévérité, à certaines heures où les choses n'allaient point à son gré du côté des clients, du côté des appareils ou du côté de son estomac qu'il avait délicat.
Et plus récemment encore, en présence de Popette, une bande de jeunes ingénieurs--des fervents, cependant--ne s'étaient-ils pas offert la tête des héros, devant leurs cartes postales, dévoilant à l'envi leurs ridicules, leurs travers et leurs faiblesses?
Et Popette en arrivait à se demander si ces aviateurs n'étaient pas des hommes comme les autres, si l'engouement de la foule, après les avoir portés aux nues, ne les laisserait pas bientôt choir, enfin si elle ne s'était pas trompée en cherchant un compagnon de vie uniquement dans leur petite pléiade. Elle doutait. Elle avait besoin d'être rassurée, réconfortée. Aussi avait-elle hâte d'entendre M. Quatrepin. Pour elle, un apôtre était en même temps un prophète. L'homme qui avait aidé l'aviation à naître ne devait rien ignorer de ses destinées. Il raffermirait sa confiance, son enthousiasme, sa foi dans l'avenir.
On lui présenta M. Quatrepin au pesage, où il n'apparut qu'aux derniers jours du meeting. Il promenait dans la foule sa haute taille, son profil accidenté de Don Quichotte, et un certain air rêveur, distrait, détaché des joies de ce monde. Cependant, comme il avait la vue et l'oreille fine, il était bien obligé de saisir les regards de curiosité qui s'allumaient à son passage, les coups de coude que des gens s'envoyaient en l'apercevant, le chuchotis flatteur: «Quatrepin... Quatrepin... C'est M. Quatrepin». Mais il respirait cet encens d'une narine désabusée.
Popette lui tourna d'une voix émue, preste, cahotée, comme si elle l'improvisait, le petit compliment qu'elle avait mûrement médité. Elle lui montra qu'elle n'ignorait rien du grand rôle qu'il avait joué, de ses essais personnels aux temps héroïques, des prix qu'il avait fondés, de la société aérienne dont il avait jeté les bases, des conférences où il avait éclairé l'opinion.
Il écouta les yeux à demi clos, en protestant du geste avec modestie. Il se défendit d'avoir pris vraiment une part si considérable au développement de la science nouvelle. Non, non. Il ne fallait rien exagérer. Puis, peu à peu--car ce galant homme était timide--il s'apprivoisa. Il s'émut aux souvenirs lointains, concéda qu'en effet il avait beaucoup travaillé, beaucoup agi. Il avoua que sans ses essais, sans ses prix, sans ses conférences, sans sa ligue, l'aviation n'aurait pas encore pris son essor.
Puis, afin de donner plus de solidité aux connaissances vraiment un peu superficielles de Popette, il tint à préciser le rôle de ses rivaux. Rondement, sans aigreur, il montra le but que chacun s'était proposé d'atteindre. Un bout de ruban, une chaire, une présidence, une notoriété profitable. Ainsi, d'un coup d'épaule bon enfant, il les jetait bas, les uns après les autres.
Et Popette ne pouvait s'empêcher d'admirer combien cet homme devait aimer son œuvre. Non seulement pour elle il avait risqué sa vie, donné son argent, sacrifié son temps. Mais encore il la couvrait d'une passion si jalouse qu'il immolait froidement à coups de pointes quiconque tentait de lui porter ombrage auprès d'elle... D'un grand élan, la jeune fille s'écria:
--Ah! comme on sent que vous l'adorez, votre aviation! N'est-ce pas, que c'est une belle et grande chose?
Il s'arrêta, la regarda de haut, dressant sa fière silhouette:
--L'aviation? Mais elle est flambée. Elle est cuite. Elle est morte. L'aviation? Elle n'existe plus. Ces jeunes gens ne feront guère mieux qu'ils ne font. Ils iront un peu plus haut, un peu plus vite, un peu plus loin. Et puis? Ce sera tout. Les meetings sont trop nombreux, trop serrés. D'ici peu ils mourront d'étouffement. Les courses d'aéroplanes disparaîtront comme les courses d'autos. Mais au lieu de vivre dix ans, elles vivront deux ans. Quant aux appareils, ils ne peuvent plus s'améliorer. Nous nous sommes trompés de route. Nous nous sommes engagés dans une impasse. Nous n'avancerons plus.
Et Quatrepin, à grand renfort de termes techniques, démontra à Popette abasourdie que des aéroplanes incapables de voler sans marcher vite sont condamnés à mort. L'emploi de tels appareils retarderait les progrès de l'aviation. Car on s'efforcerait de les perfectionner, au lieu de chercher l'aéroplane de l'avenir, celui qui se soutiendra sans avancer. De même que le sphérique a retardé la cause aérienne, parce qu'on a cherché à le diriger au lieu de travailler tout droit au plus lourd que l'air.
Et Popette se demandait si elle était bien éveillée. Quoi? C'était donc là cet apôtre? Voilà qu'il reniait sa foi. Un mécompte l'avait donc découragé? Son zèle restait-il donc désormais sans emploi? Mais Quatrepin concluait:
--Non, voyez-vous, mademoiselle, il y a mieux à faire qu'à consacrer sa vie, ses efforts, son argent, à des cerfs-volants à hélice. Bien des questions autrement graves nous requièrent. Tenez. La repopulation. A la bonne heure! Voilà un problème!...
Ainsi, le vent avait tourné. Quatrepin s'orientait vers de nouveaux horizons. Et Popette, qui cherchait à renforcer près d'un apôtre sa foi dans l'aviation, vit le moment où il allait l'enrôler parmi les disciples actifs de la repopulation.
XV
LE VENT
Le chef de l'État s'est assis dans son fauteuil doré, au premier rang des tribunes. A ses côtés s'alignent ses ministres et les grands prêtres de la quinzaine. Derrière lui s'entasse et se presse la foule de ses invités et des personnalités régionales. Mais les visages, au lieu de briller de joie et de curiosité, expriment l'angoisse, la désolation ou l'ironie. C'est qu'il souffle un vent à ne pas mettre un aéroplane dehors. C'est qu'on est menacé de ce scandaleux désastre: le Président et sa suite attirés en Anjou pour contempler une plaine vide.
Ah! le vent, le vent détesté, voilà l'ennemi, voilà l'empêcheur de voler en rond. On voudrait pouvoir l'arrêter, l'emprisonner, l'abattre comme un fauve échappé de sa cage. Mais il se rit des haines et des menaces.
Dans l'impossibilité de le vaincre, n'a-t-on pas été, au cours de précédents petits meetings, jusqu'à tenter de ruser avec lui? Que ne ferait-on pas, pour décider les aviateurs à s'envoler? N'a-t-on pas vu les organisateurs d'une réunion, dans une ville maritime, truquer les dépêches du sémaphore pour diminuer, au moins sur le papier, la vitesse du vent? N'en a-t-on pas vu d'autres coudre des balles de plomb au bas des oriflammes afin de les faire pendre au long des mâts dans la bourrasque comme par un temps calme? Ailleurs, n'a-t-on pas remplacé les étendards d'étoffe par des drapeaux de zinc, afin qu'ils restent impassibles dans la tempête? Ailleurs encore, désespéré de ne pouvoir vaincre la répugnance des aviateurs à partir dans la rafale, un commissaire ne s'écria-t-il pas, tout en crispant sa main à son chapeau qui menaçait de s'envoler: «Mais enfin, messieurs, il ne fait pas de vent!»
Mais, à la grande Quinzaine d'Anjou, les dirigeants ne se laissent point entraîner à de si regrettables aberrations. Non. Leur désespoir est morne et vaste comme la plaine qui s'étend sous leurs yeux. Ils attendent. Ils attendent un miracle. L'accalmie brusque, un bon mouvement de la Nature, soudain fléchie par l'auguste présence du Président. Ou bien le sauveur prodigieux qui bravera la tempête et métamorphosera la déroute en triomphe....
Popette, dans une tribune voisine des gradins officiels, attend aussi, le menton haut, la frimousse aux aguets. Sa maman, à côté d'elle, en a lâché son tricot de grosse laine grise. C'est que toute la foule communie dans la consternation. La piste va-t-elle rester vide pour la première fois, juste cet après-midi de gala?
Et soudain un frémissement passe sur les tribunes. Là-bas, devant les hangars, on vient de sortir un appareil. Puis, d'un ton de ferveur, d'action de grâce, du ton dont les naufragés crient: «Terre!» on prononce un nom: Rémy Parnell...
Comme un lutteur qui jette son gros gant dans la foule, le vent a lancé sa bourrasque à la face des aviateurs. Seul, Rémy Parnell a relevé le défi.
C'est bien une lutte qu'il accepte. A peine a-t-il quitté le sol, qu'on a le sentiment de voir deux ennemis sauvagement aux prises. Chacun veut réduire l'autre à merci. L'aéroplane roule, tangue, sous des assauts formidables. Ses toiles se tendent à craquer. Ses haubans résonnent de la fureur du vent. Et cependant, il avance, il monte.
Le spectacle est unique. Les autres jours de la Quinzaine, on voyait l'homme vaincre l'inertie de la nature. Aujourd'hui, il triomphe de son hostilité. Le marin sur la mer démontée, l'explorateur aux pays de glace ou de feu, n'affrontent pas, par des moyens si nouveaux, un péril si continu. En ce pilote, dont la silhouette tenace se découpe sur la déroute des nuages, toutes les bravoures s'ajoutent. C'est toujours la lutte éternelle entre l'homme et l'élément, mais dans sa splendeur complète, absolue.
On ne cesse pas de se demander si l'audacieux ne va pas être rejeté, précipité sur le sol. Ni l'angoisse, ni la tempête ne s'apaisent un instant. On a plus peur pour lui que lui-même. Popette, le cœur serré, voudrait s'enfuir, ne plus assister à l'admirable folie. Et cependant, ses regards ne peuvent pas quitter le frêle oiseau blanc qui s'élève dans la rafale.
Ah! qu'ils sont loin, qu'ils sont oubliés, tous ces ragots de hangars, tous ces potins de petite ville qui commençaient à la troubler! Comme elle s'est vite envolée d'un grand souffle, cette poussière de désillusions qu'avait soulevée sa curiosité! Quoi? L'inventeur qui conçut l'appareil est grossier? Le constructeur qui le vend est cupide? L'apôtre qui le prône est vaniteux? C'est possible. C'est possible... Mais qu'importe, puisque leur œuvre vole dans la tempête!
Et maintenant Popette est presque tentée de bénir le vent, le rude vent qui lui éclaircit l'esprit comme il balaie la plaine et nettoie l'horizon. Le vent qui l'exalte, le vent qui la soulève au-dessus des travers et des faiblesses de ceux qu'elle a voulu connaître. Le vent qui purifie, le vent qui emporte les pailles et qui laisse la graine. Le vent qui avive les choses comme un coup de lime, leur enlève les scories de surface et révèle leur éclat profond. Les petits défauts de Rémy Parnell disparaissent. Mais ses qualités étincellent.
Son audace, sa ténacité, son sang-froid, Popette ne les a jamais si bien dégagés, compris, estimés, qu'en ce moment, dans la rafale, parmi l'angoisse haletante de la foule. Le vent l'a désigné, le vent l'a choisi entre tous, l'a élu. Maintenant qu'à hauteur des nuages il domine l'ouragan, il lui apparaît comme le héros unique, une statue idéale qui aurait pour socle la tempête.
Et quand, coupant l'allumage, Rémy Parnell fond en vol plané vers les tribunes, parmi l'enthousiasme, la gratitude, le délire universels, il semble à Popette qu'il lui descend dans le cœur...
XVI
LE DERNIER REPAS
Popette a gardé du festin ce souvenir indécis et charmé que laisse une ivresse légère. Dans sa mémoire, le décor lui-même reste brillant et flou. Que de lumières! Un rang de grosses perles électriques festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont tenu à en célébrer l'éclatant succès. Par groupes sympathiques, ils se sont réunis pour ce suprême repas. Et c'est une ruée vers les gérants affolés, un mascaret de dîneurs que dominent les plats portés à bras levés par les garçons.
Du diable si Popette parvient à se rappeler le nom de tous les convives attablés avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler son menu, avec prière de signer à la ronde. Au besoin, ce document rafraîchira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel avait invité là ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle à sa gauche? Un monsieur qui écrit dans les journaux. Elle revoit bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle ne connaît que ça. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rémy Parnell à sa droite. Elle a déployé assez de ruses et de diplomatie pour s'assurer ce voisin-là!
Tout de suite, la musique s'en est mêlée. Les tziganes étaient de la fête. Ah! ces valses qui vous câlinent, qui vous emportent, ces violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus à Popette pour perdre un brin la tête. Pas besoin du mousseux vin d'Anjou, si léger, si cordial qu'on le boit comme on respire.