Les casseurs de bois

Part 3

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Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais, en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu contre elle-même, car elle n'était pas bien sûre de ne pas partager l'opinion générale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa sœur. Ce jour-là, il remplaçait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grâce de Lucien Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans, achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe, contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse. Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée, courut sur le sol. Presque au zénith, l'_Albatros_ passait. Un ouvrier goguenarda:

--Tiens, v'là la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable. Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.

Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit congé de Popette, s'élança lestement à son poste. Une minute après il était en plein vol.

On l'eût dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux principes.

Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor, qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:

--T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!

Une heure après, les deux héros avaient atterri. Barral, seul concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:

--Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre frère dans mon auto?

C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement, le gai pilote s'avançait, poursuivi jusqu'aux hangars par les ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis

--J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.

Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la saucisse.

IX

LERENARD

Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.

D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne comprenait même pas la langue.

Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!

Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées, braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces gestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La Marseillaise_. Ah! cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages, ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château, quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.

Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château! Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.

--Vous allez à Paris? lui demandai-je.

Il me répondit d'un air comiquement désespéré:

--Je ne sais pas où je vais!

--Comment?

Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge, il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question d'autant plus pressante que les représentants des deux comités l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il me lisait les phrases d'adjuration véhémente.

Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc. Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...

J'interrogeai:

--Mais vous? Votre préférence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que de jours dans la semaine...

Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur, enfin à faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence: de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame, ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic, de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hésitai plus:

--Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.

--Vous croyez? fit Lerenard.

--Bien sûr. Et tenez ferme.

Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».

X

«PARNELL S'EST TUÉ...»

--Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi, dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous échangeâmes quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en vînmes à nous aimer.

«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier. Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile. Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très amoureux.

«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de fiancés au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.

«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie. Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées, périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent. Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes, mais aussi de bien vilains moments...»

Ainsi Mme Ravier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les assistants n'ont plus qu'un cœur.

Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux compagnes de ces héros.

--Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premières envolées, les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations... Mais que d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»

«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane, Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.

«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée. L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que Parnell ne réussît pas avant lui!

«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue, j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»

«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les interroger. Mais ils avaient disparu.

«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée. J'avais épousé, si étroitement, la cause de mon mari que, dans la première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!

«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie. Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?

«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout, chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase: «Parnell s'est tué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.

«J'arrivai enfin à l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans gravité. Il avait simplement cassé du bois. Ah! mon amie, quel soulagement tout de même! Je respirai, allégée, purifiée, libérée. J'étais heureuse de savoir que la tentative n'était pas tellement dangereuse, qu'elle n'avait pas entraîné d'accident mortel. Mais je l'étais surtout de me sentir délivrée de ma mauvaise joie, de ma cruauté impitoyable, presque criminelle... Et entraînant mon mari à l'écart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait d'échapper à un grand danger... et moi à une petite infamie.»

XI

AUGUSTE

--Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant. Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette répliqua prestement:

--Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît, en particulier, par ses qualités personnelles. Rémy Parnell est si élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si galant. C'est très embarrassant.

Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros de _L'Auto_. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau. C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux passants obligés de rester debout.

Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre. Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode, d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite les arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur le papier.

Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en manière de plaisanterie:

--Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

--Oui.

--Épousez Monsieur Auguste.

--Qui ça, Auguste?

--Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune. Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs. Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait. Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades. Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu. C'est Dubisson, l'homme à l'album.

Popette remarqua:

--Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est même très bien habillé.

--Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre. L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M. Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La séance est terminée.

«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste, en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.

«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»

Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit front têtu:

--Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres, sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas, c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point. Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui? Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer. Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi! Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait peut-être le coup d'aile...

XII

CLIENTS

--J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà des gens qui intéresseraient votre jeune amie, Mlle Popette, puisqu'elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu'elle ne vienne que l'après-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se couvrir de gloire. Ils représentent l'inconnu, la surprise. Dame, dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ils ont, sur les héros de la Quinzaine, l'avantage d'être moins recherchés, moins «en scène», et aussi d'être plus nombreux...

--Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le simple amateur vient à l'aéroplane?

--Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux. D'ailleurs, vous allez voir.

Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à point. Bref, le monsieur sérieux.

Après avoir fourni, devant un biplan, les explications d'usage,--que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et soutenue,--Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nu voilure et châssis. Le noble amateur acquiesça d'un signe de tête. Le moteur était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques, avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il les accepta d'un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.