Les casseurs de bois

Part 2

Chapter 23,851 wordsPublic domain

On tombe d'accord que Rémy Parnell est un gentleman au sens que le mot a pris en passant le détroit et qui évoque, dans la forme et dans le fond, une élégance naturelle, une correction aisée, une parole et un vêtement qui tombent juste et bien.

Puis quelqu'un déplore qu'il manque de technique, qu'il prenne son appareil des mains du mécanicien comme un jockey qui monte en course reçoit son cheval des mains d'un lad. Avantage, risquent les uns. Inconvénient, répliquent les autres. Par contre, à l'unanimité, on salue en Rémy Parnell un merveilleux pilote.

Popette et Loulou écoutent de toutes leurs oreilles. La jeune fille s'émeut surtout de la légende dont se pare déjà la courte vie de l'aviateur. On raconte que, se croyant gravement malade--hantise commune à beaucoup de jeunes gens--il résolut de vivre au moins une existence intense et riche en émotions. Il chassa, des régions polaires aux forêts africaines. Puis l'aviation vint. Il cassa du bois avec frénésie et recouvra, au vif de l'air, une santé d'acier.

Par exemple, on discute ferme la question de savoir si Rémy Parnell a gardé des façons simples ou si sa gloire rapide l'a quelque peu grisé. Ses détracteurs aiguisent leurs traits et sortent leurs preuves. Ainsi, la veille, après avoir tenu, à la tombée du jour, l'espace pendant plus de deux heures, Rémy Parnell atterrit enfin; on l'entoure et on l'acclame. Mais il écarte les enthousiastes, prend par le bras un de ses amis, l'entraîne et lui demande: «Connaissez-vous les résultats d'Auteuil?». A quoi ses partisans de répliquer que Parnell s'intéresse aux courses et qu'ayant vécu loin du monde pendant toute la fin de la journée, il a bien le droit, en retombant sur terre, de s'enquérir des événements survenus en son absence.

Soit. Mais lorsqu'une jolie jeune femme le supplie d'apposer sa signature sur une carte postale, comment excusera-t-on Parnell de témoigner de l'impatience et de déclarer sèchement: «Seulement les initiales...»? Parbleu! La réponse est facile. Pour le juger, il faut se mettre à sa place, imaginer les milliers de demandes pareilles dont il est assailli, submergé. Et puis, la morgue, c'est souvent le masque glacé de la timidité.

Cependant, le monoplan Victorine fuit toujours de son allure sûre et tendue, décrit ses grands cercles sur sa piste invisible, comme s'il dessinait dans l'air autant de prodigieuses couronnes ajoutées à la gloire de son pilote.

Popette regarde, Popette écoute. Secrètement, elle est du côté de ceux qui défendent Rémy Parnell. Sera-ce lui, le gentleman-volant, sera-ce lui qui fixera le petit cœur de Popette? Elle se penche vers Chatel:

--Vous me ferez signer une carte par lui, n'est-ce pas, quand il sera descendu?

Chatel promet et tient parole. Il emmène Popette aux hangars, où une véritable foule assaille le héros, le presse contre la palissade, le bloque, lui met le stylo sous la gorge. Ah! comme on comprend qu'il ne signe que les initiales!

Popette tend timidement la carte qui reproduit le portrait de Rémy Parnell. Et il faut voir le séduisant, l'audacieux, l'ingénu sourire dont elle pare sa figure charmante, tandis que Chatel présente sa requête... Rémy Parnell regarde, écrit, rend le carton. Et Popette, ivre de joie, d'orgueil, éblouie d'un présage de victoire:

--Il a mis son nom tout entier!

V

UN ACCIDENT

C'est le deuxième jour du prix de la Durée, le plus important de la Quinzaine. La veille, Choper a établi un formidable record. Et Piéril se propose de le battre.

Pour lui, l'entreprise est capitale. La victoire lui assurerait tout ensemble la gloire universelle et la forte somme. Et ses amis s'y intéressent presque autant que lui. Car ils forment, autour du pilote, une petite association. Piéril apporta le châssis et la voilure, gagnés dans un concours de modèles réduits. Un journaliste, un ingénieur, un banquier se cotisèrent afin d'acheter le moteur. Et, désormais, tous quatre partagent les frais et les gains de chaque campagne.

Aussi les trois associés s'empressent-ils, plus émus en apparence que Piéril lui-même, autour de l'appareil. C'est, tout au fond de la piste, dans l'espace réservé à l'essor des aéroplanes. Le soleil de midi, large épanoui, promet une belle journée. Et toutes les faces brillent d'espoir.

Popette assiste au départ. Au bras de Lucien Chatel et redressant sa petite tête charmante sous la toque de laine, elle a franchi les derniers barrages. Elle foule la terre promise. Et le spectacle des suprêmes préparatifs la passionne et l'absorbe.

Piéril, debout dans l'armature de son appareil, fait son plein d'essence. Ce n'est pas un bidon qu'il emporte, c'est un baril, un tonneau. Condition nécessaire au succès. Car, sauf incident, son vol durera autant que sa provision d'essence. Mais quelle surcharge! Aussi, pour la compenser, Piéril s'allège-t-il autant qu'il peut. Il a quitté souliers, jambières, montre, portefeuille. Ah! dans ces moments-là, les aviateurs deviennent fous. Il y en a qui brossent leurs souliers pour en détacher la boue. Pour un peu, ils se confesseraient, afin de se débarrasser du poids de leurs péchés.

Mais Popette s'intéresse à Mme Piéril presque autant qu'au pilote lui-même. Elle l'admire, elle l'envie. Ah! la brave petite compagne, accorte, éveillée, ronde et potelée comme une fine caille de vigne. Que c'est crâne, et courageux, de suivre son mari tout au long de l'épreuve, de darder, de projeter ses vœux et son énergie vers le petit point blanc suspendu dans le ciel...

On élance l'hélice. Le bruit du moteur éclate et ronfle. Des hommes, dont le bourgeron claque au vent, s'agrippent à la cellule arrière. Piéril lève la main. Il s'ébranle.

Mais s'enlèvera-t-il? Tout est là. Une fois qu'il aura quitté la terre, il ne retombera plus. Même, au fur et à mesure qu'il consommera son essence, il s'allègera et n'en marchera que mieux. La casquette de Lucien Chatel tangue sur son front agité. Généralement, quand ses appareils jouent une grosse partie, il se terre et va cacher son émotion dans quelque coin ignoré.

L'aéroplane de Piéril roule sur le sol, où ses pneus creusent un sillon. Comme il est lourd! Et tous les cœurs, au fond des poitrines, sont aussi lourds que lui.

Enfin, il se décolle! Le voilà parti. Ah! maintenant, il va pouvoir rester des heures en l'air, toute la journée... C'est la victoire avec ses lauriers et ses fruits d'or.

On respire. Les gorges se débrident, les visages s'éclairent. Popette observe Mme Piéril, toute droite, la bouche entr'ouverte, le souffle court et la lèvre sèche. Pour un peu, Popette irait lui prendre les mains, à la brave petite femme, afin de mieux communier dans la joie. Lucien Chatel s'est éclipsé. Quant aux associés de Piéril, ils ne quittent pas des yeux le grand oiseau blanc qui lentement s'élève, leur espoir ailé.

Mais que se passe t-il? Un monoplan, rentrant au port, arrive droit sur le biplan de Piéril. Il le domine et fond sur lui. On croit assister à l'effroyable bataille des deux écoles rivales. Tous deux marchant à soixante à l'heure. Sûrement ils vont se pulvériser, s'anéantir...

Non. Piéril a vu. De deux dangers, il choisit le moindre. Et comme un homme menacé de recevoir un bolide sur la tête serre les épaules et tend le dos, il se rabat au sol. Son appareil le touche et s'y accroche.

Sera-ce l'accident? Pendant un interminable instant, on espère encore. Puis c'est le stupide écrasement, l'énorme et jolie architecture aérienne, si rigide, si tendue, qui s'écroule et s'aplatit.

Au même pas de course, dans la même angoisse, les amis de l'aviateur s'élancent vers lui. Le souvenir des chutes tragiques traverse les mémoires. Si Piéril était pris sous le moteur? Popette suit Mme Piéril. Ah! les atroces minutes pour la brave petite femme!... Et Popette, tout en courant, balbutie, sans bien savoir ce qu'elle dit:

--Il n'a rien, n'est-ce pas, madame, il n'a rien?

En effet, il n'a rien. On le voit se dégager de l'amas de débris. On l'entoure. En chaussettes dans l'herbe humide, il se croise les bras, furieux contre le maladroit qui le contraignit d'atterrir et désolé de la partie perdue. C'est fini, maintenant, il n'aura pas le prix de la Durée. Choper le gardera. Que d'espoirs, de projets, soudain réduits en miettes!... Ses associés consternés contemplent et mesurent le désastre...

Mais Mme Piéril a rejoint son mari. D'un seul regard, elle l'enveloppe, l'examine:

--Tu n'es pas blessé?

--Mais non, mais non.

Ah! dans ce moment-là, le reste lui est bien égal, à elle, le prix de la Durée, et la victoire, et lauriers, et les fruits d'or. Penser qu'il aurait pu se tuer... Pourtant, il a du chagrin, son homme. Alors elle l'entraîne un peu à l'écart et, sans souci des photographes et du cinéma, lui jette un bras autour du cou, se hausse, l'attire et lui plante un gros baiser sur la joue.

Popette m'a saisi la main. Ses beaux yeux bruns sont humides. Et, de sa voix rapide qui tremble et rit:

--Vous avez vu?... Vous avez vu?... Voilà à quoi ça sert, d'être la femme d'un aviateur. Ah! ce que c'est chic, de pouvoir consoler un homme rien qu'en lui tendant le bec...

VI

DÉJEUNER AU HANGAR

Midi. Trente couverts s'alignent aux deux côtés de la longue table dressée sous le hangar. Mme Chatel n'accompagnant pas son mari, il n'y a pas, parmi les convives, d'autre femme que celle de l'ingénieur Letipe. Aussi, quand Chatel l'invite à s'asseoir près de lui sur le banc, Popette se sent-elle très intimidée, sous son petit air crâne. Deux femmes pour vingt-huit hommes, c'est impressionnant.

Et puis, le décor est si nouveau. Cette halle aux murs de bois, ouverte d'un côté sur le jour cru de la piste et cachant de l'autre, dans ses profondeurs sombres, mille sujets hétéroclites: des couchettes, un moteur et des morceaux d'aéroplane, des caisses et des sacs de provision, des barils. Et ces cuisiniers qui s'agitent devant leurs fourneaux, dans un grand bruit de casseroles et de friture.

Elle a beau se répéter qu'elle n'est pas seule, que son petit frère Loulou est assis à ses côtés, Popette est un peu dépaysée, perdue: Elle regrette presque d'avoir accepté l'invitation de Chatel. Mais, dame, elle a voulu voir de près des aviateurs. Et, à ce point de vue-là, elle est servie. Ils sont trois, attablés devant elle: Savournin, Pajou, Lerenard. Et qui plus est, trois célibataires.

A leur suite, s'alignent les mécaniciens, ajusteurs, monteurs, toute l'équipe. Sans compter quelques transfuges des maisons voisines que Chatel accueille généreusement. Est-ce la présence de cette jolie petite femme inconnue? Est-ce plutôt la faim aiguë de gaillards qui ont trotté toute la matinée derrière les appareils? Quoi qu'il en soit, le repas commence dans le recueillement, dans un silence actif où l'on entend cette réflexion, coulée à mi-voix par un ouvrier: «Si on avait tous une sonnette au menton, quel carillon!»

Mais Savournin ne sait pas rester longtemps muet ni grave. Rien ne peut ternir sa fine gaîté. Toute sa face rase, ouverte et franche, respire la belle humeur: ses yeux bleus, d'une eau scintillante et claire; ses dents éclatantes, d'une fraîcheur, d'une pureté enfantine, et dont son rire fréquent ouvre tout grand l'écrin. Jusqu'à sa cravate, qui lui ressemble et le complète, désinvolte, coquette, envolée aux deux pointes, en ailes d'oiseau.

Évoque-t-il l'aventure d'auto où il pensa trouver la mort, du temps où il montait en courses? Dépeint-il la guigne persistante de ses débuts d'aviateur? Il conte, de jet, sans faconde, avec la même inaltérable gaîté, que pimente une pointe d'accent méridional.

Il faut l'entendre rappeler son premier accident d'aéroplane... Emporté par un tourbillon soudain, il sort de la piste, franchit une ligne d'arbres, atterrit au premier espace libre. Aussitôt, le bruit se répand qu'il a fait deux victimes. Brancardiers, ambulances. Ah! Vaï. Elles étaient jolies, les deux victimes. Une dame enceinte qui s'est évanouie d'émotion à cinquante pas de l'appareil et un monsieur qui s'est tourné le pied en courant voir l'accident!

Mais la guigne n'a pas duré. Il l'a lassée avec le sourire. Et c'est justice. Personne comme Savournin pour «gratter» sur son appareil, pour le mettre au point à patients coups de lime. A quatre heures, chaque matin de la Quinzaine, il arrive de la ville en auto. Depuis quelques mois, il vole de succès en succès. Il étonne l'Europe: Et sans rien perdre de son cordial humour, de son ardeur riante, sa jolie grâce d'oiseau qui jase et qui brille.

Pajou, le benjamin des aviateurs--dix-huit ans--écoute, un coude sur la table et le menton dans la main. Sur son visage juvénile et précis de Bonaparte à Brienne, on lit l'ambition d'égaler, de dépasser les exploits des grands virtuoses. Il n'en mange plus. Et il ne sort de son rêve que pour demander à Chatel, le front anxieux et la voix inspirée:

--Dites, Monsieur Chatel, si je partais à pleins gaz?

Quant à Lerenard, c'est un timide. Ancien contremaître chez Victorine, admirable mécanicien, récemment promu au rang de pilote, sa fortune soudaine l'éblouit. Son col le gêne et ses mains l'embarrassent. Et pareil à l'autruche qui fuit le péril en se cachant la tête, il voile son trouble en s'enfouissant le nez dans son verre.

Du côté des ouvriers, le ton monte à mesure que le repas s'avance. On commente passionnément les essais du matin. On s'y montre sans pitié pour les concurrents malheureux. Parlant de l'aéroplane qui s'est brisé dans l'atterrissage, une voix blagueuse prononce--et c'est toute l'oraison funèbre du pauvre appareil pulvérisé, aplati en flaque:

--Mon vieux, on l'a ramassé avec une cuiller et du buvard!

Mais un grand diable dégingandé, suivi d'un aide, surgit dans le vide de la baie. L'homme du cinéma! Ses jambes, longues et grêles, écartées en compas, ressemblent aux pieds de son appareil. Plein d'assurance et de bagout, il sollicite l'honneur de prendre sur son _film_ le déjeuner au hangar. Et pour s'attirer la bienveillance générale, il certifie que la bande se déroulera dès le lendemain soir dans un grand music-hall parisien.

Popette s'effare. Quoi? Elle va figurer sur une scène de café-concert? Ah! vous avez voulu voir des aviateurs en liberté, Popette. Ce sont les inconvénients du métier. A la face de Paris, vous allez être un petit peu compromise en compagnie du brillant Savournin.

L'homme en compas stimule les convives. Est-ce la vieille habitude de poser devant l'objectif? Rien n'est plus difficile à dégeler que des gens devant un cinéma.

--Voyons, Monsieur Savournin, s'écrie-t-il, portez un toast!

Excellente idée. Et pendant qu'avec une agilité merveilleuse l'homme tourne d'une main son moulin à café et de l'autre en change la direction, Savournin se lève, salue, improvise un speech où son heureuse fantaisie mousse et déborde.

Les visages s'animent, s'éclairent. Les verres tintent. Savournin heurte le sien à celui de Popette, s'incline et découvre son joli sourire perlé... Ah! certes, parmi les célibataires, Rémy Parnell, le gentleman-volant, apparaît bien séduisant, mais aussi bien lointain. Mais ce Savournin serait un bon compagnon de vie, plein d'entrain, de vaillance, de gaîté... Et l'homme du cinéma, jambes écartées, tournant éperdument ses deux manivelles, ne se doute pas qu'il immortalise les perplexités d'une petite Popette que guette vaguement l'embarras du choix.

VII

LE BRASSARD

Loulou, le frère de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai brassard. Même qu'il l'a trouvé par terre, près d'un hangar. Un brassard violet, frappé de lettres d'or. Avoir un brassard à douze ans... Ça suffit à vous griser. Ça grise bien les grandes personnes.

Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers, sous le nez des gendarmes, passer sous tous ces pifs-là librement, légèrement, la tête haute, l'air distrait, la démarche affairée. Avoir de l'autorité sur l'autorité. Je vous dis que c'est enivrant.

Ah! dans ces moments-là, on excuse et on comprend le goût bien français du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par s'affubler d'un énorme brassard. Mais quand on en porte un soi-même au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre homme, avec une autre cervelle. Alors on conçoit l'allure désinvolte et supérieure de ceux qui revêtent le sacré symbole. On la conçoit, car on l'adopte.

Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est rué sur la piste, sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a été rudement épatée. Mais elle l'a laissé passer, grâce au brassard. Et maintenant, il la foule, la terre promise, dans un galop effréné. Cent mille regards le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la course cueille sur ses lèvres. Des aéroplanes ronflent au-dessus de sa tête. Bah! Qu'est-ce qu'un aéroplane? Un cerf-volant qui marche tout seul. Loulou est blasé. N'est-il pas l'égal des aviateurs, avec son brassard?

Il pourrait même passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote qui aurait eu son aéroplane en cadeau de première communion. Pajou a bien reçu le sien pour son bachot. Non, décidément, Loulou ne souhaite pas d'être pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile des biplans de Lucien Chatel, il en éclôt chaque mois des couvées entières.

Le chic, ce serait d'être pris pour un commissaire... Quelle idée! Il va se donner à lui-même la comédie. Et, par le miracle de la griserie, voilà Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne. Il s'aide de ses souvenirs personnels et des propos doucement ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus gonflé de son omnipotence. Le thorax bombé, la voix creuse et grasse, il lance et distribue de haut des «Bonjour, cher!» essentiels et protecteurs comme des bénédictions papales. Puis, s'irritant sans cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majesté ni sa superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les concours ne seraient plus des concours. Son regard étincelle en briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne, tranche, avec la précision métallique et définitive d'une paire de ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, président de la Quinzaine et grand vigneron de son métier. Ses gestes prennent une grâce nonchalante et flexible. Son coude s'écarte en anse d'amphore comme s'il offrait le bras à la femme de l'Exécutif. Il avance sur les pointes, modeste sous la rafale du succès comme un danseur de corde dans la tempête des bravos, heureux d'avoir, en un juste équilibre, également favorisé l'essor de l'aviation et le renom des vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les cordons de la bourse. L'œil narquois, le menton aiguisé d'un rictus, les mains enfoncées dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple la plaine, dénombre la foule et soupèse le gain de la journée. C'est pour lui qu'un million d'êtres humains s'est rué vers l'Anjou. C'est pour lui que des pionniers téméraires luttent contre l'espace. Il est le prodigieux croupier de ce tapis vert où tournent les chevaux ailés.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent, pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obéi, un potentat le plus absolu? Oui. Il y a le gendarme. Le gendarme dont l'autorité ne connaît pas de borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne réfléchit pas, qui n'a rien d'autre dans l'esprit, derrière son front, que sa puissance, qui en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est qu'un bloc de pouvoir, coulé dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: «On ne passe pas!» Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voilà justement l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embêter les gens sans raison. C'est d'arrêter la foule, les cyclistes, les voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos signe de ralentir même quand elles calent. Et tout cela sans savoir pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout éperdument...

Or, Loulou, dans sa démence orgueilleuse, s'est rapproché des barrières. Un gardien le hèle: «Pssitt!», le happe:

--Dites donc, mon petit ami, où avez-vous trouvé ce brassard-là? Il est faux. On vend les pareils dix sous au bazar de la ville. Vous allez me quitter ça tout de suite. Et si je vous y repince, gare à vous...

Et Loulou s'effondre, s'anéantit, soudain précipité du faîte des grandeurs.

VIII

RIVALITÉ

Le dirigeable _Albatros_ concourait pour la Coupe des Aéronats, sur dix tours. Mais, soit qu'il fût seul de son espèce et qu'ainsi la course perdît de son intérêt aux yeux de la foule, soit que l'allure de son hélice et de sa marche semblât trop lente aux regards blasés, il évoluait dans l'indifférence. Il apparaissait déjà comme un anachronisme, une diligence défilant devant les tribunes au beau milieu d'une course d'autos.

Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mécanicien assis au volant dit à l'un de ses camarades:

--Y a seulement deux ans, on se serait dévissé le ciboulot, pour regarder ça... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'œil.

Popette, accoudée à la barrière du pesage, cueillit le propos au vol. Elle en éprouva quelque dépit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc pas qu'un de ses soupirants, là-haut, dirigeait l'aéronat?

Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats--tels le gai Savournin ou l'élégant Parnell--que sa petite sagesse tenait en observation et qui ne se doutaient même pas de leur bonheur possible. Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.

Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train et gonflé sur place, se balançait sous son hangar, en lisière de l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! ça n'avait pas traîné. Ce Barral se trouvait être un ami de Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette. Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une promenade aérienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle avait levé au ciel ses petits bras courts: «Ah! cette enfant». Et, rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond, à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à leur belle-mère.

Évidemment, il avait du goût pour Popette. Mais lui-même n'était pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie, d'entrain, d'enjouement et d'esprit.