Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune

Part 5

Chapter 53,465 wordsPublic domain

Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne pouvait arrêter leur rage. La concierge avait disparu avec ses enfants, et le misérable qui avait organisé le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive. Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés qui voulaient nous soumettre à leurs perquisitions. Pendant ce temps l'un d'eux était allé à la Commune et rapportait un ordre parfaitement en règle, signé de deux membres de cette bande; il enjoignait de brûler toute maison dont les habitants feraient opposition à la Commune ou tireraient par les fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière phrase était d'une autre écriture que le reste de l'arrêté, et ajoutée après coup pour la circonstance. Jusqu'à ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie, celui du ministère des finances, allumé depuis la veille au soir, les fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés à brûler nos maisons, ils y mettaient provisoirement des formes.

Je courus à l'homme au papier: un sinistre drôle, simple garde, une face pâle et froidement féroce, encadrée d'une barbe jaune.

--Vous voulez brûler la maison?

--Oui, citoyen, voilà l'ordre.

--Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. Ne voyez-vous pas qu'à côté existe une ambulance, et que l'incendie la dévorera inévitablement?

--Déménagez votre ambulance.

--Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez rien.

--Vous allez voir cela.

Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai combien il était stupide de brûler une ambulance pour venger un coup de fusil qui n'avait pas été tiré.

Mais le gredin me suivait partout, son papier à la main, et aussitôt qu'il l'avait montré, les chefs les mieux disposés me tournaient le dos en me disant:

--C'est un ordre de la Commune; que voulez-vous que j'y fasse?

Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce jour-là on devinait qu'ils ne tenaient pas absolument à voir la maison brûler, mais ils ne se sentaient pas le courage de s'opposer à un ordre de la Commune.

Ils semblaient dire: Tirez-vous de là comme vous pourrez; ici chacun joue sa peau, défendez la vôtre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de ne pas nous en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait la Commune.

J'avisai alors des gardes nationaux habitant le voisinage; je leur fis comprendre que l'incendie de cette maison était l'incendie du quartier, et que ce qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En effet, la rue du Roule, qui forme encoignure avec le magasin de Henri IV, est formée de vieilles constructions, de maisons petites, enchevêtrées les unes dans les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à la dernière qu'il était défendu sous peine de mort de jeter un seau d'eau sur une maison incendiée.

Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux qui semblaient plus énergiques que les autres. Je les pris à part:

--Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler?

--C'est vrai que c'est embêtant; mais qu'est-ce que vous voulez que nous y fassions?

--Il faut se défendre; la vie d'un homme aujourd'hui ne pèse pas une once; vous avez des armes; envoyez une balle dans la tête ou un coup de baïonnette au premier qui s'avancera pour mettre le feu; le second réfléchira avant de risquer l'aventure.

Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait rien dire. Je sentais qu'il avait peur de perdre la partie et l'enjeu était sérieux. Je profitai de son hésitation; je montai la tête de mes hommes, et ils finirent par me dire:

--C'est entendu, le premier qui approchera recevra son affaire.

Je les plaçai devant la porte.

--Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement un quart d'heure, je me charge du reste.

Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple répit. L'incendiaire s'était glissé dans la foule, et j'allais avoir sur les bras le rebut de cette canaille.

Je courus le quartier et je fus assez heureux pour mettre la main sur un commandant d'état-major, homme qui semblait bien élevé et qui n'était point ivre.

--Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse), venez donc me dégager, on veut brûler mon ambulance.

Je me gardai bien de dire que c'était la maison voisine; en pareil cas on ment avec un aplomb superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le traitant de colonel; il était à moi.

--Brûler votre ambulance! c'est absurde; je ne veux pas de cela.

Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre communeux, qui était en train d'exciter la foule. Appuyé par le commandant qui entrait tout à fait dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je représentai à ces brutes qu'il était odieux de songer à brûler une ambulance renfermant leurs frères, qui avaient versé leur sang pour leur cause, etc.

La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais qu'une quarantaine de matelas sauvés du pillage des maisons voisines et un pauvre diable qu'ils avaient entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur échapper.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement cette circonstance, car je n'avais laissé pénétrer personne dans ma maison; quand la porte s'ouvrait, et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la sonnette, j'étais toujours là pour en barrer l'entrée; et j'avais été assez heureux pour repousser toutes les réquisitions ou perquisitions qu'ils avaient voulu me faire subir depuis la veille.

Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la situation. Dans ces bagarres, un rien suffit pour vous perdre ou vous sauver; si vous ne dominez pas la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de mon côté et j'étais absolument disposé à m'en servir.

Alors l'homme au papier composa et me dit:

--Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la condition que tout sera détruit et brisé dans la maison.

--Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et vous devez comprendre que sous ce rapport il ne doit plus rien rester à faire.

--Major, ajouta un capitaine, il faut que ces gens-là soient punis (punis de quoi, mon Dieu!). Prenez tout le linge pour votre ambulance, et le vin de la cave pour vos blessés.

--J'accepte avec reconnaissance, seulement pour l'instant j'ai assez du linge qui est sur le trottoir, et comme le vin est dans la cave je sais où j'en pourrai faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois qu'il serait bon, maintenant que nous nous entendons, de faire descendre les hommes qui sont dans la maison.

--Prenez deux gardes et faites évacuer.

Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent à faire déguerpir leurs camarades, et je fermai la porte de la rue. Je fis porter à mon ambulance la literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout fut mis en sûreté.

--Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet autour de la maison. L'homme au papier n'est plus là, mais il pourrait revenir quand je serai parti.

--Combien vous faut-il d'hommes?

--Huit.

--Prenez-en cinq.

J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je me permis de donner la consigne. Les officiers me laissaient faire.

--Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles rôtissent cette nuit, il faut faire feu sur tout individu qui s'approchera pour brûler la maison. S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous tâcherons qu'il ne soit pas exécuté.

--Major, soyez tranquille.

Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers,--de braves négociants de ma maison, MM. Morel, Raulin et Schevetzer--nous exerçâmes une surveillance active.

Pour ce jour-là nous étions sauvés.

Un détail assez comique de l'expulsion que je fis des pillards qui occupaient la maison.

Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes citoyens qui venaient de remplir leurs poches, un d'eux, grand drôle ayant une certaine autorité sur la bande, me dit:

--Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé, c'est vrai, c'était pour le bien, mais je ne suis pas un voleur, et je veux qu'on visite mes poches.

--Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un honnête homme, ces choses-là se peignent sur la figure, et je réponds de votre probité.

Un instant après, comme je faisais enlever et transporter au loin les débris de planches, de meubles et d'enseignes qui jonchaient le trottoir, et dont on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire un feu de joie dangereux, je vis mon homme au milieu de la rue, dans un cercle de gardes nationaux. Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se disposait à quitter le reste, quand je m'approchai.

--Que faites-vous donc là?

--Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité d'un ivrogne.

--Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter de sa probité? Je réponds de lui, c'est un honnête citoyen. Habillez-vous, personne n'oserait vous fouiller.

Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement la première fois qu'on lui rendait un pareil hommage. Mais honnête ou non, je venais de m'attacher un homme dévoué, et pour le moment j'avais besoin de gens dévoués.

O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi que je devais ce résultat! Grâce au prestige que tu exerces sur des gens qui sentent que dans un instant ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me faire entendre de ces brutes avinées, et sauver notre maison et celle de mes amis!

Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage amena sa femme à l'ambulance, nous priant de lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je n'étais pas là, et n'osai ensuite la mettre dehors; mais je sentis que c'était un espion, chargé de rendre compte de nos sentiments politiques, et de nous faire fusiller si les Versaillais avaient été repoussés. Ces gens-là ne me pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de la maison.

XII

Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers, M. Raulin, était sur la porte vers six heures, lorsque passe un grand vieillard, la barbe grise, l'oeil creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré.

--Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il avec un sourire, en montrant les Tuileries qui flambaient.

--Ma foi, non, répond l'ambulancier; je n'aurais jamais cru la Commune aussi canaille.

--Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous allez avoir de mes nouvelles.

On me prévient de ce qui vient de se passer. Je cours après ce vieux sauvage qui retournait à grands pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je cherche à savoir ce qu'il appelle «de ses nouvelles.»

--Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la Commune de canaille. Voici ma carte,--il me montra une grande carte verte qui lui conférait un grade que je ne me donnai pas la peine de constater;--je vais à l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure votre maison flambera.

Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé.

--C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille chose, vous aurez mal entendu. C'est un bon citoyen, incapable de dire du mal de la Commune.

--J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires, et on va faire votre affaire.

--Vous ne savez pas ce que vous dites, nous sommes des ambulanciers, et on ne brûle pas une ambulance.--Et je recommençai pour lui mon discours de la veille; c'était de l'éloquence absolument perdue.

--Je me fiche pas mal des ambulances! dans une demi-heure vous flamberez, voilà mon dernier mot.

Je déployai toutes mes séductions pour apaiser cet atroce vieillard, et c'était difficile, car il appartenait à la catégorie des fanatiques. Après de longs et inutiles pourparlers, je lui dis:

--Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos que vous attribuez à mon ambulancier?

--Sur l'honneur, je l'ai entendu.

Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de ce vieux misérable! Du reste j'étais bien sûr de sa véracité.

--Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut qu'il soit puni; fusillons-le.

--A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen, nous pouvons nous entendre; fusillons-le.--Et son oeil gris éteignit ses flammes.

--C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout de suite, quand tout sera fini; vous comprenez que j'en ai besoin pour soigner mes blessés.

La contestation recommença de plus belle, et j'eus toutes les peines du monde à obtenir un sursis de vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin, c'est tout ce que je demandais, car je me disais tout bas: Mon bon ami, dans vingt-quatre heures, ce n'est plus vous qui fusillerez, ce sera nous.

Du reste, mon parti était pris; si je n'avais pas pu le dompter, je l'aurais fait entrer chez moi pour exécuter la sentence, je fermais la porte, et il y a gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte pour lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les miens.

Pendant cette algarade, je constatai que le piquet que j'avais fait placer pour garder la maison voisine, avait disparu. Les troupes étaient changées. J'allai trouver un capitaine pour lui demander mon piquet, lui disant les motifs qui nécessitaient sa présence.

--Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il pas! Vous aurez de la chance si on ne brûle pas tout le quartier. _Vous vous êtes si bien conduits dans l'arrondissement!_

Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur estimant que c'étaient les honnêtes gens qui se conduisaient mal.

--Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos blessés, je n'ai rien à dire, c'est votre affaire et je ne m'en mêle plus.

La porte de la maison menacée était ouverte, la concierge me dit que les insurgés s'occupaient à la piller; j'étais consterné. Les laisser faire me semblait extrêmement dangereux, car depuis la veille l'incendie était passé dans leurs habitudes, et ils auraient mis le feu en se retirant; les faire déguerpir me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là les fusils partaient seuls, surtout quand on devenait gênant ou indiscret. Je montai l'escalier et trouvai les misérables en train de faire des paquets des objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé et me mis à crier aux différents étages:

--Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici; les Versaillais arrivent. Descendons, vos frères vous attendent... etc.

Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande, que l'annonce des Versaillais impressionnait désagréablement. Je tenais la rampe, le menton sur l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de fusil n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque j'eus gagné la rue sain et sauf et que j'eus fermé la porte, je poussai un gros soupir de satisfaction et de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était un grand danger d'évité.

La plupart de ces bandits emportaient leur butin, et pas un n'eut l'idée, bien entendu, de demander à être fouillé.

Une heure après, une fusillade intense se fit entendre en face de la maison. Les barricades étaient occupées et fonctionnaient avec un tapage infernal.

Tout à coup survient une panique, on frappe à la porte, et je vois apparaître l'homme au pillage de la veille, dont je savais alors le nom: Michel, du 12e bataillon, demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Je savais également alors qu'il avait appartenu comme commis au magasin de confection.

--On bat en retraite, cachez-moi.

--Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés; vous avez le temps encore de vous sauver ailleurs, partez. Cependant je vous permets de revenir avec une balle dans le ventre.

Et je le mis à la porte.

--Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en allant, que tout brûle?

Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La maison qui fait face à la mienne, le nº 79, commençait à brûler; les flammes sortaient en hautes gerbes par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau sur le feu, nous calculions combien de temps, à peu près, il faudrait à cette maison,--occupée par un grand magasin de parfumerie et par une maison de deuil,--pour flamber du haut en bas et pour nous jeter sa fournaise en s'écroulant sur nous.

Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les fenêtres a du bon, car c'est encore le prétexte qui fut invoqué dans ce cas. Peut-être que l'homme au papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille, avait voulu utiliser son ordre de la Commune.

Voici comment les choses se passèrent après la comédie du coup de fusil. Ils pénétrèrent dans la maison en enfonçant la porte, et montèrent au premier chez un banquier. Ils signifièrent au peu de locataires qui restaient de sortir de suite sans prendre la peine de rien emporter, parce que la maison allait être brûlée.

Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins; l'un gardait la porte en bas, les deux autres accomplissaient leur sinistre besogne.

L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les papiers du banquier, disposait méthodiquement ces éléments de combustion et plaçait dessous une allumette. Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une parfaite indifférence les supplications des locataires affolés qui le conjuraient, à genoux, de ne pas les ruiner. Pour toute consolation, il leur disait: «Si dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier sera en feu et vous grillerez tous.»

Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique et presque mourante, mademoiselle D..., qui ne pouvait quitter son lit; sa mère poussait des cris déchirants.

--Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne pouvez pas cependant la brûler vive.

--Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée; cependant il est possible que je sauve la fille, mais à la condition que vous me jurerez que, si je suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous avoir rendu ce service.

Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce qu'il s'arrête à son onzième crime au lieu de compléter la douzaine!

La mère jura, bien entendu, et le misérable partit avec la jeune fille sur son dos, et il exigea que la soeur de la mourante montât la garde, armée de son fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.

Nous recueillîmes deux des victimes dans notre ambulance. Leur fortune était contenue dans un mouchoir noué par les coins. Les autres n'emportaient que les vêtements qui les couvraient.

Nous étions réunis dans la cour, devisant assez tristement en attendant le moment où l'incendie nous obligerait à nous enfuir par les toits, car par la rue il n'y fallait pas songer: elle était sillonnée par un véritable ouragan de projectiles. Les balles, les obus, les boulets sifflaient, éclataient avec un tapage infernal, heurtaient la porte, crevaient les devantures des magasins, en brisaient les glaces, et cela depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.

Nous écoutions cette tempête avec une véritable indifférence; une seule chose nous préoccupait: le feu, car non-seulement nous perdions beaucoup ou même tout par le feu, mais encore il nous fallait exécuter, avec nos femmes et nos enfants, un voyage à travers les toits. Et, malgré les explorations auxquelles nous, les hommes, nous nous étions préalablement livrés, je n'avais vu bien nettement que les dangers du voyage aérien, mais je n'en connaissais véritablement pas l'issue. La seule possible, était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux de fer, et nous manquions d'outils pour les faire sauter. Et encore après avoir réussi à ouvrir cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. Tout le monde avait fui ou se cachait dans les caves.

Chacun de nous avait fait son petit sac contenant ses valeurs et ses objets précieux. Chacun était prêt à se l'attacher aux flancs, à quitter pour toujours son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.

Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique dans le dernier regard qu'on jette sur les meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux se rattache un souvenir, une habitude. On les considère en quelque sorte comme des membres de la famille, et l'argent ne peut remplacer les souvenirs.

De temps en temps, l'un de nous montait dans la maison pour surveiller les progrès de l'incendie. On s'approchait des fenêtres en rampant sur les parquets, de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais assez de la farce du coup de fusil tiré des fenêtres, je voulais en éviter la troisième édition.

Le feu gagnait toujours; la maison n'était qu'un immense brasier, alimenté par les pommades et les essences du parfumeur, et qui nous rôtissait à travers la rue.

Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de crainte, nous constations, à droite et à gauche de notre maison, d'énormes panaches de fumée colorée qui annonçaient d'autres incendies, et, comme il nous était impossible de sortir pour nous assurer du point précis où ils étaient allumés, nous redoutions d'être pris entre trois feux.

Enfin, un cri retentit: Vive la ligne! Je ne sais si vous avez jamais fait partie d'un groupe de naufragés; mais, dans ce cas, rappelez-vous la sensation que vous avez ressentie au cri de: Terre! quand vous avez vu le rivage. C'est exactement avec le même bonheur que nous entendîmes: Vive la ligne! car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était surtout la revanche.

FIN