Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune

Part 4

Chapter 43,823 wordsPublic domain

Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est un lieu trop dangereux, que la température y est trop élevée pour votre constitution, qui vous force à y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas de vos vantardises; si vous jugez que le danger n'est pas plus grand qu'il ne faut, faites votre devoir simplement, tranquillement, et sans crier vos prétendus exploits du haut de votre tête.

La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment moins exposé que nos soldats, qui ne se prétendent pas des héros parce qu'ils ont vu le feu. Sur les points les plus dangereux, on est encore protégé en général par une ligne de combattants qui servent d'écran.

On peut évidemment se trouver sur la route de quelque projectile qui se trompe d'adresse, comme cela est arrivé à un de mes confrères, dont la tête fut broyée par un obus, à Bagneux; mais ce sont là de rares exceptions. Évidemment, on a plus de chances de mortalité qu'en restant dans son lit, et on ne va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en résumé, le danger est moins grand qu'on pourrait le croire. Je sais que, pour mon compte, j'ai assisté à presque toutes les affaires, depuis le combat de Bagneux le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, sans compter mes expéditions sous la Commune. Je n'ai, dans aucun cas, laissé aucune voiture d'ambulance s'avancer plus loin que les miennes, et le général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je l'ai pansé et ramené à Paris, le jour où il a été blessé. Cependant, je le déclare, je n'ai jamais sciemment couru un seul danger assez grand pour qu'il mérite la peine d'être raconté.

Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une chandelle sur l'autel de la chance; c'était pendant le bombardement. J'allais au Moulin-Saquet voir s'il n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette longue et rude pente qui constitue l'unique rue de Villejuif. Il tombait une petite pluie fine, il n'y avait pas un seul homme dans la rue, les sentinelles étaient sous les portes aussi bien que les chefs et les soldats.

Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager dans le mauvais chemin qui conduit de Villejuif au Moulin-Saquet, je demandai à un officier s'il y avait quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait des blessés. Sa réponse fut négative.

--Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne par ici ne met le nez hors des portes?

--Ce n'est pas la pluie qui nous gêne.

--Eh! quoi donc, alors?

--C'est que les Prussiens ont une batterie directement en face de la rue, qui leur sert d'enfilade pour tirer sur Paris. Alors, vous comprenez, les obus qui passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour cela que nous les obligeons à ne pas sortir.

--Mais je n'ai pas entendu un seul coup.

--Vous avez de la chance. Après cela il est possible qu'ils soient en train de déjeuner.

--Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre qu'ils aient pris leur café?

--Je ne vous y engage pas.

Je regardai le nez de maître Pierre; ce thermomètre si sensible marquait: tempête, et nous reprîmes au grand galop le chemin de Paris.

Quand la batterie prussienne recommença son tir, nous étions hors d'atteinte. En réalité, nous n'avions couru aucun danger, puisque les Prussiens déjeunaient. Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été tout à fait de même, et en tenant compte de la persistance que ces nobles ennemis mettaient à tirer sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il est fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre voiture, malgré son drapeau.

Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais proportionnellement en fort petit nombre; en général d'humbles brancardiers, de dignes frères des écoles. On aurait dit que les projectiles allaient frapper les plus modestes pour que leurs victimes fussent plus vite oubliées.

En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs de l'humanité? peut-être eux-mêmes ne s'en souviennent-ils plus. En quittant la livrée de notre société pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un patron en général si étrange, si invraisemblable, qu'il y aurait presque de la cruauté à les en poursuivre après leur mort en le gravant sur une tombe.

L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée pleine de bravoure et de dévouement modeste. Ils ont supporté les fatigues et le froid avec une constance qui leur a mérité la reconnaissance de nos soldats.

IX

Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile vint presque nous surprendre.

Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune, les visages étaient indifférents; on y allait par habitude, un peu par curiosité, mais sans entrain.

Je dis par curiosité; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs fois.

Il faut bien le dire aussi: dans la guerre de la Commune, si le terrible formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le burlesque jouait un rôle important.

Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique.

* * * * *

Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement incapable de rendre des services.

Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.

Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot qui peint bien toute cette bande.

Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.

Mon ami connaissait May; il fut le trouver et le pria d'employer son fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.

--Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f... là?

* * * * *

Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.

La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal; mais je crois qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.

Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris; les plus braves cependant s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons; mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien dedans; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même supprimés.

On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.

C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois: «Les Versaillais tirent sur nos ambulances!» C'était la monnaie de ce cri si connu des émeutiers: «On assassine nos frères!» Voilà ce qu'il y eut de vrai dans cette accusation.

Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui s'avançait pour s'en approcher.

Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc, sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.

Je voulus tenter l'aventure; mais comme je n'avais pu obtenir des communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.

Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés, tous plus ou moins ivres naturellement.

Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds dans ces bagarres.

X

Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je trouvai le fort dans un pitoyable état; les obus de Versailles achevaient l'oeuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient dans les casemates; les batteries avaient leur service d'artillerie au complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre cette justice.

C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines. Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet! C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées là de force, faisaient tache sur le reste.

--J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté du grand peuplier.

--J'parie que non.

--Ça y est, j'ai touché.

--Ma revanche! A mon tour!

--Ça va pour une chopine.

--J'ai mis dedans.

--Jouons la belle.

Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées ils passaient au fort d'Issy!

Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre; l'un était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée.

--Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un artilleur.

Il alla à une casemate et revint un instant après.

--Y veulent pas venir.

J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit: «Messieurs, veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades,» ils m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire obéir.

--Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades; eh bien! quand on vous cassera la g..., qui est-ce qui vous ramassera?

Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir.

* * * * *

Il était curieux de constater les petits soins et les égards que témoignaient les communeux aux chirurgiens.

--Major, ne passez pas par là; la place est dangereuse.--Major, venez dans notre casemate; elle est plus sûre que les autres, etc.

Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle.

Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la hiérarchie sociale. Pas le moins du monde; pour eux, c'était une affaire d'intérêt. Ils se disaient: «Si on nous casse quelque chose, le major est là; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable; sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait soin des fils de nos mères?»

Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de lui.

En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels étaient engagés.

La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans cette fumée.

Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les projectiles; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés, tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les obus.

Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide dorée par le soleil et de cette oeuvre de destruction que les hommes accomplissaient avec rage.

Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content; il paraît qu'un obus était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.

En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut immédiatement massacré, et je le regrette; j'aurais voulu le conserver, embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il était d'une taille majestueuse; on comprenait que la longue existence de ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.

J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.

Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara. L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner. Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles tentatives pour me rapprocher du pont.

Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux extrémités; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les côtés.

Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant; mais, quand il reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et Pierre ne se faisait pas prier pour cela.

Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route; les cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper aux balles qui nous arrivaient par le travers; ils tombèrent au beau milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.

Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener leurs blessés.

On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de Versailles tiraient sur les ambulances; c'était bien sans le savoir, et la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.

J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.

Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était presque une honte; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier; et, le lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.

J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour de pareilles gens.

XI

On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant l'entrée à Paris des troupes de Versailles, mais on sentait que l'acte final serait terrible et que l'agonie du monstre coûterait des flots de sang.

Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au moment de la crise, un assez mauvais quart d'heure à passer, car j'habite la rue de Rivoli, entre l'Hôtel de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les deux points les plus importants de la résistance. Cette ligne devait certainement devenir le théâtre d'un terrible engagement. Je prévoyais l'envahissement de nos habitations, et, comme conséquence naturelle, le pillage, car les communeux n'ont point l'habitude de sortir les mains vides des appartements qu'ils visitent.

Hélas! en les considérant seulement comme de vulgaires malfaiteurs, j'avais, je l'avoue, de grandes illusions sur leur compte.

Le lundi matin, la fermentation de la populace du quartier était intense; l'écume révolutionnaire quittait le ruisseau pour prendre le haut du pavé; des barricades énormes s'élevaient à tous les coins de rue et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. Des mégères, des femmes hors de sexe, s'accrochaient aux passants et les obligeaient à collaborer à leurs barricades. Des dames bien vêtues et qui fuyaient effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette au dos, et devaient porter leur pavé. Il leur fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des sacs à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été leur ruine en cas de victoire.

Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer mon drapeau d'ambulance, et je disposai bientôt de moyens de secours pour une trentaine de blessés. Je transformai les locataires de la maison en ambulanciers, et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût placée à notre porte pour en interdire l'entrée à tout homme armé, ou que je ne voudrais pas admettre. Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée du lundi d'une façon assez calme.

Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La maison qui touche celle que j'habite est occupée par un grand magasin de confection: la maison _Henri IV_. Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur, rôdait autour de la maison, cherchant un moyen de détruire l'établissement dont il avait été renvoyé. Voilà le moyen que cet ingénieux scélérat finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient de tirer sur lui et fait feu lui-même sur le vieillard, qui ferme sa fenêtre en proie à une véritable terreur. J'étais présent; j'ai suivi toutes les phases de ce guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré: celui du fédéré.

Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les gardes nationaux entourent la maison comme un troupeau de bêtes féroces, en criant: A mort! En un instant la porte est enfoncée et la maison envahie. Le promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au cinquième chercher son agresseur imaginaire, se rue sur la devanture de son ancien patron; elle est bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un instant les différents appartements sont envahis, tous les meubles broyés, saccagés et jetés par les fenêtres. On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle que je ne m'explique guère, il ne fut pas massacré.

Les autres locataires étaient absents de la maison, et parmi eux je compte des amis dont je voyais piller les meubles avec un véritable chagrin. Assisté de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs d'impuissants efforts pour leur faire comprendre que personne n'avait tiré par les fenêtres.