Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune

Part 3

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En raison de la faible distance qui séparait les combattants d'un côté comme de l'autre, ce qui dépassait un instant l'épaulement de la tranchée était immédiatement abattu. C'était un véritable affût; chaque homme, abrité par la motte de terre qui lui servait de créneau, le chassepot armé, guettait son homme. Les officiers, à tout moment, recommandaient de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y a tant d'imprudente insouciance chez le soldat français, qu'à chaque instant j'avais quelque pansement à faire. En une heure, je remplis mes deux voitures sans compter les morts. Le dernier fut un mobile qui se dressa dans la tranchée; une seconde après il recevait une balle sous l'épaule. Il ne perdit pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, il s'éteignait dans une convulsion.

Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme qui a mis vingt ans à pousser: un petit lingot de plomb en dix minutes en fait un cadavre.

Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés de ces tranchées improvisées où il est impossible de se tenir debout sans être à découvert. On entraîne les blessés comme on peut: il n'y a pas de place pour les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de rester à l'abri des épaulements, qu'on sort du retranchement pour gagner les voitures.

Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien constatée; deux camarades se détachent et vont creuser une fosse, pas bien profonde, dans les vignes, s'il y en a dans le voisinage; puis, deux hommes l'emportent, disent sur son corps un bout de prière, et les funérailles sont terminées. Pendant ce temps, les camarades se livrent à leurs occupations avec une insouciance qui laisse à peine échapper quelques mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort qui nous menace à chaque instant nous rend d'une indifférence étonnante pour la mort des autres.

Ici je vais reprendre le cours de mon procès à l'intendance. Et tout d'abord je déclare que je ne suis animé d'aucune pensée systématiquement hostile envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement ou indirectement personnellement à m'en plaindre.

Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, il est en général très-homme du monde, charmant, et de relations fort agréables; mais quand il fonctionne comme administration, son incurie devient un danger pour nos armées, et je constate simplement ce que bien d'autres que moi ont malheureusement constaté. Je l'attaque à titre de danger, et je pose un lampion de plus près de ce gouffre, pour qu'on ne vienne pas à l'avenir s'y casser encore le cou.

La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide: quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Les soldats qui passèrent toute cette longue nuit dans la tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de l'intendance, leur couverture pour s'abriter; afin de les alléger, on avait ordonné de les laisser à Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.

Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze heures dans la tranchée sans feu,--aux avant-postes on ne peut pas faire de feu, chaque foyer deviendrait un nid à obus,--sans couvertures, sans vêtements chauds, étaient aux trois quarts morts de froid. Qu'on se figure une pareille nuit passée dans une immobilité absolue et l'oeil toujours au guet; car dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque sorte qu'à allonger le bras pour vous toucher.

Si on avait oublié les couvertures, on n'avait guère pensé aux vivres, aussi les pauvres gens avaient faim depuis la veille; quand un cheval tombait, les soldats arrivaient comme une volée de corbeaux, et en dix minutes l'animal n'était plus représenté que par son squelette parfaitement disséqué.

Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient vite. En une heure un homme pouvait être frappé, mort et enterré. Un cheval en une heure était tué, écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être digéré, tant les estomacs étaient avides de fonctionner.

VI

On ferait un volume en racontant seulement les omissions, les erreurs de direction, les imprévoyances et les balourdises commises par l'état-major, par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un si vif éclat qu'elles sont acquises à l'histoire. Je n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en signaler quelques-unes qui sont restées dans l'ombre.

Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le 20 décembre, qu'on attaquerait l'ennemi sur des points divers, depuis le mont Valérien jusqu'au Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui devait former l'extrême droite de l'attaque. Les différents points d'opération avaient donc été étudiés par les commandants, et chacun d'eux connaissait son terrain.

Au moment de monter à cheval, les opérations de la troisième armée, qui formait la droite de la bataille, furent entièrement changées, et les troupes lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne et Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction qui n'avait point été étudiée.

Il en résulta une confusion de mouvements des plus étranges. Mes voitures furent arrêtées au bas du plateau d'Avron par une batterie de mitrailleuses, qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un petit conseil fort animé sur le chemin à suivre; personne ne le connaissait, et cependant on n'était pas à deux kilomètres de Neuilly, point de ralliement. Un paysan finit par les tirer d'embarras en leur apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit.

On avait perdu une demi-heure à délibérer... N'est-ce pas d'un comique navrant de voir des officiers qui ne peuvent se diriger à deux pas de Paris et sur un parcours de sept à huit kilomètres?

L'affaire cependant se termina par un succès: la prise de Neuilly, de Ville-Évrard et de la Maison-Blanche. Mais l'intendance, qui peut-être n'avait point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé sur ce point aucune espèce de moyen de transport. En cela elle fut du reste imitée par les autres ambulances, de sorte que sur le lieu du combat il n'y avait que deux voitures: les miennes. Si j'avais pris une autre direction, si je n'avais pas été là, le général de division Favé, qui commandait l'artillerie de la troisième armée, n'aurait pu recevoir immédiatement un pansement convenable et être ramené en voiture à Paris, quand il fut frappé d'un éclat d'obus.

Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à Neuilly et à Nogent une foule de voitures et d'ambulanciers parfaitement inutiles sur ce point, et qui ne couraient pas de graves dangers à une lieue de la bataille.

En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé par deux drapeaux d'ambulance et rempli de beaux messieurs qui n'étaient que des curieux de la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps.

--Où en sommes-nous, major? me dit le maître de l'équipage; se bat-on toujours?

--Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre.

Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement et reprit ventre à terre le chemin de Paris.

Dans la vie civile, un médecin est simplement qualifié de docteur. Dès qu'il touche à l'élément militaire, il est pour tout le monde un major, bien qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un signe distinctif révélait mon individualité médicale. J'avais autour de ma casquette d'ambulance une bande de velours cramoisi encadrée de deux galons d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer en major, et les braves gens auxquels j'avais affaire étaient remplis pour moi de respect et d'attentions.

C'était à Bondy: il faisait un froid terrible; j'étais à une batterie d'une dizaine de pièces de marine, des canons de 24, courts, et de 32 en fonte. La batterie était à cheval sur le canal et faisait un feu d'enfer sur Aunay et sur des corps prussiens qu'on voyait au loin.

Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant jusque vers le Bourget et manoeuvrant pour se mettre en position en vue d'une attaque qui du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi; mais ces manoeuvres inutiles durèrent toute la journée par une température sibérienne. Pour mon compte, j'étais absolument gelé.

A dix pas, à gauche de la batterie, existait une maison isolée; le toit, les planchers avaient été entièrement défoncés et enlevés par les obus, un large trou, bouché par un débris de porte, faisait communiquer le sol avec la cave. S'il a fait du vent depuis, il ne doit rien en rester, car il suffisait de souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore debout, pour tout renverser par terre.

Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter un peu. Un artilleur m'arrêta au passage.

--Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles?

--Non, major, c'est que la cave est pleine.

Et il me montra par un soupirail fermé au moyen d'un simple morceau de planche, trente barils de poudre et tous les projectiles pour le service de la batterie!

Notez que nous étions à peine à deux cents mètres de la tranchée, et qu'une attaque des Prussiens, ou même un simple obus ripostant à notre artillerie, pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison et tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible de pousser plus loin l'incurie.

Un jour du commencement de décembre, j'étais au Moulin-Saquet. Nos troupes faisaient du côté de Choisy une reconnaissance assez meurtrière, car en fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, sauf une place pour un blessé couché. On m'apporta alors un malheureux soldat atteint d'une variole excessivement grave et au septième jour. Naturellement, depuis qu'il en était atteint, il était resté sous la tente par un froid assez vif.

Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau compagnon et me suppliaient de ne pas le mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste nulle envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce pauvre diable, qui fort probablement est mort quelques jours après, fût mis dans ma voiture.

Alors survint un commandant, jurant, sacrant et m'ordonnant de transporter à l'hôpital ce malheureux. J'avais beau lui représenter qu'il n'était point humain d'exposer des hommes qui venaient de se faire bravement blesser, à contracter une maladie dont ils avaient plus de peur que des balles; que son varioleux pouvait, par son contact avec mes blessés, faire développer la maladie dans notre ambulance qui n'en avait pas un seul cas. Il n'en voulait point démordre, et je fus obligé de lui tirer ma révérence et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.

VII

Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, qui se croyait beaucoup plus humain que moi, laissaient depuis sept jours ce malheureux se morfondre sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital de Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet et exclusivement réservé aux varioleux militaires. Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit avec cette admirable intendance, qui n'était jamais là où on avait besoin d'elle?

A propos de variole, l'intendance avait un moyen bien intelligent de propager la maladie. Pendant le siége, on rencontrait souvent dans les rues des voitures de place portant un petit drapeau d'ambulance, et ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du cocher. Ces voitures contenaient un ou deux varioleux qu'on conduisait à Bicêtre; les glaces étaient naturellement parfaitement closes.

Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur qui montait dans cette voiture infectée avait pour ses trente sous le plaisir de faire une petite promenade, et d'attraper par-dessus le marché une variole très-bien conditionnée.

Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, l'intendance aurait consacré à ce service dangereux pour le public des voitures spéciales, mais que voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant je suis bien certain que lorsqu'un intendant prenait une voiture de place, il avait soin de ne pas monter après un varioleux.

Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais chercher des blessés. C'était la troisième fois, en trois jours, que je parcourais cette triste route. La veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule voiture étudier le terrain où devait se passer le combat, de façon à savoir où je pourrais passer; car le jour d'une bataille il faut absolument renoncer à obtenir un renseignement sur le point où on se trouve. Les habitants disparaissent, et les combattants n'en savent pas un mot.

Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, et je ne fus pas long à compléter mon chargement. Enfin mon troisième voyage eut lieu le lendemain de la bataille; j'allais chercher un regain de blessés que je savais être à la ferme de la Fouilleuse.

En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant qui me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un blessé à Fouilleuse, et que je ferais tout aussi bien de ne pas aller plus loin: ce qui ne m'empêcha point de continuer ma route.

A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter; le terrain était tellement détrempé qu'il était impossible de faire avancer les voitures. Heureusement que je trouvai sur ce point un grand nombre de brancardiers, philosophiquement assis sur le bord de la route, et attendant probablement que les blessés les vinssent chercher.

Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit une trentaine sous mes ordres avec leurs brancards. Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.

Je trouvai en arrivant un spectacle navrant: deux énormes granges étaient pleines de pauvres blessés, atteints depuis la veille. Ils reposaient sur un peu de paille.

Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, étaient immobiles sous un hangar, pour montrer probablement que l'Intendance existe réellement. Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine; ses mains liées derrière le dos indiquaient que sa mort était la punition d'un crime et non la mort d'un brave.

Du reste, partout une confusion complète; personne ne donnait d'ordres, ou n'imprimait une direction nécessaire. Je distribuai mes hommes et je fis charger les brancards, ralliant autour de moi les blessés atteints aux bras ou dans une région qui leur permettait de me suivre à pied.

Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de bonne volonté qui me demandaient des ordres pour pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis naturellement; leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait des brancards, et je n'en avais que pour les hommes que j'avais amenés avec moi.

Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela d'une voix altérée par la souffrance.

--Major, allez-vous me laisser mourir là sans secours? J'ai la cuisse brisée depuis hier matin, et je n'ai pas encore été pansé.

Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, et qu'il fit partie de mon cortége.

Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En avant de Fouilleuse, je trouvai deux fils télégraphiques recouverts de gutta-percha et simplement posés sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. Mon premier mouvement fut de les détruire, car ils me semblaient bien se diriger vers les points occupés par les Prussiens; mais comme il se pouvait qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une chose grave que d'enlever les fils d'un télégraphe militaire. En rentrant à Rueil, je demandai à un officier si lesdits fils nous appartenaient. Il me répondit qu'il n'y en avait point eu de posés la veille de ce côté.

Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils des Prussiens sans songer à les détruire, et leurs ordres passaient dans les jambes de nos soldats!

Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants et insouciants, revenaient pleins d'ardeur et d'entrain. Ils se sentaient activement dirigés, et il n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature française. Nous regagnâmes les voitures; j'avais ramené beaucoup plus de blessés que je n'en pouvais charger, mais je comptais que depuis mon départ d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, j'avisai d'abord deux grandes tapissières vides, très-convenables pour des blessés couchés. J'appelai leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de déménageurs à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup plus pour flâner que pour se rendre utiles.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Des blessés, que vous allez prendre dans vos voitures.

--Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et donner l'avoine aux chevaux; après ça, nous verrons.

--Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés sont soulagés.

--Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas; j'suis ici en société, et je ne prends pas les blessés des autres.

--Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, et si ces deux polissons font la moindre résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.

Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont l'aspect donnait à réfléchir.

Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent à l'assaut des voitures; en un instant les matelas furent rangés et les blessés en place. Les conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent une certaine prudence; les brancardiers étaient furieux, et il n'est pas sûr que j'eusse pu les empêcher de battre ces drôles.

L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme de la Fouilleuse, qui contenait encore un si grand nombre de nos blessés, était absolument sans défense; il n'y avait là que quelques gardes nationaux traînards, débandés ou fatigués. Les Prussiens se tenaient à une très-petite distance, invisibles derrière ce qui restait des murailles crénelées que nous avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne les eût empêchés de venir enlever nos blessés qui étaient là abandonnés sans protection.

Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes hors de combat pour ne pas s'embarrasser des nôtres. Je dois leur rendre cette justice, qu'ils laissèrent passer nos convois sans tirer dessus. Les gardes nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à nous, leur en donnaient presque le droit, car les drapeaux de Genève ne protégent les ambulances qu'à la condition de s'écarter des gens armés.

En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant qui croyait la Fouilleuse déserte, et je lui prouvai qu'il y avait encore beaucoup à faire pour vider entièrement ce triste dépôt.

VIII

Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre des ambulances; en cherchant un peu, nous trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons de gaieté.

On ne fait jamais en France un vain appel aux sentiments d'humanité; aussi les ambulances furent créées sous l'influence d'une véritable explosion de sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité des gens qui en firent partie se laissèrent guider par un pur entraînement du coeur, il faut bien avouer que certains _faiseurs_ exploitèrent la situation dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement à de gros intérêts. J'ajouterai même que les plus ardents à la réclame ne furent pas toujours les plus empressés quand il fallut payer de sa personne.

On dit que les médecins se dévorent volontiers entre eux; il est possible que cela soit un peu vrai; dans tous les cas, nous ne voulons pas que le public assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici que j'administrerai à quelques confrères (heureusement d'excessivement rares exceptions) la volée de bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures de leur sac d'ambulance. Je la réserve pour une autre occasion. Je me contenterai de chercher ailleurs le sujet de mes esquisses.

Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment humanitaire fut escorté d'un besoin de paraître si tapageur, d'une soif de vanité si ardente, que la reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose; ils se sont payés sur l'admiration de la foule.

Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de Dieu ont, dans les rangs de nos soldats, rempli le rôle d'aumôniers avec un courage, une abnégation, une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur ont mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, il en est un qui a trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer jusqu'à l'exaspération tout ce qui a porté la croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër; jamais on ne vit pareil appétit de réclame et de vaniteux tintamarre; ce n'était plus de l'appétit, mais une véritable _fringale_.

L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le ridicule à force d'exhiber sa personne sous forme d'ambulancier. Il y avait quelques autres cavalcadeurs; de jolis petits jeunes gens, montant de jolis petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure dans les rangs d'un escadron en bataille qu'à passer leur temps à caracoler le long des routes et sur les boulevards.

Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré plusieurs fois, escortant des voitures d'ambulances qui auraient fort bien pu se passer de son escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie très-coquet; son cheval me paraissait avoir reçu une singulière éducation. Quand il rencontrait un tas de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre fers en l'air. Son cavalier semblait très au fait de cette habitude; il mettait lestement pied à terre et remontait froidement sur sa bête quand elle avait fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts d'une couche de boue parfaitement régulière, mais d'un effet désagréable à l'oeil.

Un jour je me suis rencontré avec le comte de Montemerli; celui-là était un ambulancier sérieux et convaincu. On voyait qu'il avait à coeur de payer à la France la dette de reconnaissance contractée envers nous par l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir un à-compte d'au moins trois francs de reconnaissance sur cette dette d'un milliard. C'est toujours cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent du bien à la France: ils sont tellement nos obligés qu'ils nous détestent de tout leur coeur.

M. de Montemerli était un ambulancier un peu rageur, mais d'aspect sentencieux. Il montait un cheval qui semblait aussi pénétré que son maître de l'importance de sa mission.

Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement désagréables. J'avais coupé ses voitures, qui ne marchaient pas assez vite pour moi; il était furieux d'une pareille audace, et il voulait à toute force connaître mon nom pour s'en plaindre à son ami Trochu.

--Ah M. Trochu est votre ami!... Alors veuillez donc en même temps lui dire de ma part que... etc.

J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce cas je crois qu'il a dû être assez mal reçu.

Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant ma carte, j'eus la douleur de l'envoyer un peu promener. Il est certain que ma présence, là où on fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente que la sienne. Si j'avais suivi la file des équipages (il y en avait trois ou quatre cents), je serais arrivé le lendemain, tandis qu'en marchant à ma fantaisie, mes voitures arrivèrent en même temps que la tête de file.

J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits de certains ambulanciers qui m'auraient fait frissonner pour leurs précieuses personnes, si je n'avais parfaitement su que, dans l'histoire de leurs dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de roman.

Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que j'étais tout surpris qu'ils n'en trouvassent pas de temps en temps quelques éclats dans leurs poches. Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête; leur cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès des Prussiens; ils avaient été presque faits prisonniers, etc.

Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par un charme pour échapper chaque jour à d'aussi terribles dangers, car ils n'attrapaient même pas une bronchite.

Ces ambulanciers vantards étaient heureusement fort peu nombreux, mais ils faisaient un tel bruit qu'on les croyait une légion. Si la guerre avait duré plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances tout à fait ridicules.