Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune
Part 2
Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux le bateau, les brancardiers, planta là les blessés et le bateau, et disparut sans rien dire.
Personne, depuis, n'en entendit oncques parler. Immédiatement, la distribution des bulletins commença, et les trente-cinq blessés (il n'y en avait pas plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant.
L'ambulance du Ier arrondissement, pendant son fonctionnement, a soigné 2,680 malades ou blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au maire, un concours aussi actif qu'intelligent et dévoué; il débarrassa, dans les limites du possible, cette institution charitable de toutes les entraves administratives qui lui étaient suscitées.
Il est probable que c'est pour la première fois que vous entendez parler des ambulances du Ier arrondissement, tandis que vous avez eu les oreilles rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances.
Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité du tapage qui se fait autour des choses. Les gens dont je vous parle n'ont vu que le devoir et l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement, sans bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent été profondément blessés de voir leur conduite célébrée aux sons de la grosse caisse. Avec des sommes véritablement insignifiantes, ils ont accompli des choses énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans crainte au public le mobile de leurs sentiments et surtout leurs livres de comptes. Plus d'un philanthrope et plus d'une ambulance en ce monde ne pourraient pas en faire autant.
Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer que le rôle de «bâton dans les roues.» Plus d'une fois les intendants avaient fait leur apparition dans nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était générale: ne jamais discuter, trouver parfait et accepter leurs idées trop souvent saugrenues, mais n'en tenir absolument aucun compte.
L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait jamais, car c'est une particularité caractéristique de l'histoire naturelle de l'intendant. Il parle, donne des ordres, et croit que cela suffit. Presque jamais il ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été exécutés: c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable brouillamini, l'inextricable désordre qui caractérisent les actes de cette institution.
L'intendance était au comble de la surprise. Malgré son intervention, l'ambulance du Ier arrondissement fonctionnait toujours admirablement. Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du nom de Jules Ferry, un vrai préfet des pièces du Châtelet, et que je confonds toujours avec Hurluberlu XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre que son premier devoir était de sauvegarder ses administrés du militarisme bouton de guêtre de l'intendance, et que la charité privée n'a rien à gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable, sans coeur, qui envahit, non pas pour faire mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination envahissante.
Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper de pareils détails. Sans savoir un mot de la question, sans réfléchir à l'absurdité des mesures qu'il prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une série de décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même osé signer, sans réunir trois fois son conseil des ministres.
Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité privée qui nourrissait les blessés; on n'avait nul besoin de cela. Désormais l'intendance se chargerait de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. De plus, les arrondissements furent divisés en lopins appartenant aux secteurs et dépendants de l'hôpital de ces secteurs: il était expressément interdit aux ambulances de prendre des blessés, sinon ceux envoyés par l'hôpital.
Le Ier arrondissement, divisé avec une logique particulière, se trouvait dépecé entre trois secteurs et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon, Lariboisière et l'Hôtel-Dieu.
Voici maintenant le mode de fonctionnement: un blessé était d'abord conduit à l'hôpital, par exemple à Beaujon, puis de là renvoyé à l'ambulance, qui de là l'expédiait à destination. Intelligente complication!
Pour la nourriture, c'était une autre histoire. Chaque jour, l'habitant qui n'avait plus le droit de nourrir son malade à ses frais, était fort empêché pour le nourrir aux frais de l'intendance; car, en ce temps de réquisition, on n'avait pour son argent des vivres qu'au moyen d'une carte, et les cartes pour blessés étaient supprimées.
Donc, l'habitant charitable du Ier arrondissement était obligé d'aller tous les matins à Beaujon ou à Lariboisière, chercher un bon de cent grammes de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps; puis, muni de ce bon, il continuait son voyage et allait se faire servir, à quelques lieues de là, ses cent grammes de viande, en faisant naturellement une nouvelle queue à la porte de la boucherie de l'intendance.
Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand il y avait de la viande) ne lui coûtaient absolument rien--que la perte de sa journée tout entière. Même cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était nécessaire aux blessés. Il était du reste absolument défendu à un logeur de blessés de représenter ses voisins; chacun devait perdre sa propre journée et faire le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!
Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre moral tant de flibustiers éminents, a pu produire en même temps dans l'ordre administratif des administrateurs d'une aussi haute capacité, et encore ils n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!
Toute la journée c'était une procession de gens qui arrivaient à l'ambulance exaspérés:
«Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou dix blessés qui meurent de faim. Je meurs de faim aussi; avec quoi voulez-vous que je les nourrisse?»
L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever de faim et de misère, alors qu'ils avaient encore assez de voix pour faire retentir leur colère, osait prendre la responsabilité de nourrir de malheureux blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances.
Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la vie privée ne sont que des sottises, dans la vie publique elles peuvent devenir des crimes.
Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités, cette organisation stupide fut un peu modifiée et fonctionna d'une façon moins impraticable, mais l'élan de la charité privée était brisé, et il devint fort difficile vers la fin d'y avoir recours.
IV
L'intendance ne se contentait pas de mettre la main sur les ambulances civiles, elle voulait encore appliquer son estampille sur le dos des médecins et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai jamais compris pourquoi les grandes ambulances se sont laissé mettre au cou le collier de l'intendance et lui ont prêté serment de vasselage en se faisant un titre d'être ses auxiliaires.
Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de l'administration qui, elle, au contraire, ne pouvait se passer d'elles. Il leur était donc facile de conserver une indépendance pleine de dignité.
Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement des blessés, un certain nombre se montra absolument réfractaire aux étreintes de l'intendance; je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là.
Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait une affaire, il fallait naturellement être muni de certains insignes, tels que: drapeaux aux voitures, brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans l'intérêt du service, qu'on eût recours à des mesures de précaution. Seulement, celles que je viens d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au premier venu de se procurer tout cela et les routes se trouvaient encombrées de flâneurs, qui en prenaient seulement pour leur plaisir, en se tenant à une distance trop respectueuse de l'affaire.
Leurs voitures rentraient constamment vides de blessés; ils s'étaient contentés d'admirer les effets du lointain et d'embarrasser la route des ambulanciers sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai tout à l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes où ils n'étaient que gênants. Mais l'intendance n'y songeait guère; elle ne semblait pas tenir absolument à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on portât sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu, elle fit publier un arrêté qui lui laissait la faculté de choisir ses élus, c'est-à-dire les gens porteurs de son estampille.
Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue, mais il ne remédiait nullement à l'abus que j'ai signalé et il devenait une barrière opposée à des médecins qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi un fruitier qui aurait désiré faire entendre à sa famille le bruit lointain d'une bataille aurait trouvé devant sa charrette les portes grandes ouvertes, s'il avait pris la simple précaution de demander à l'intendance un visa qu'elle ne refusait à personne, tandis qu'un docteur, fût-il professeur à la Faculté de Médecine, pouvait se voir fermer ladite porte au nez s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance.
Les ambulances régulièrement organisées n'étaient pas non plus, sur ce point, à l'abri de tout reproche. On rencontrait sur les routes des voitures absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais où ils pourraient, au retour, loger leurs blessés? et cela s'est vu jusqu'à la fin de la guerre, c'est-à-dire à une époque où les brancardiers, organisés en escouades, rendaient tout à fait inutile le transport de ce personnel de curieux, qui n'avaient même pas le prétexte de rendre des services.
Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait suffi d'interdire le chemin des combats à toute voiture contenant plus d'un ambulancier en dehors du cocher.
On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place disponible, et qui se trouvait occupée par des gens qu'une simple curiosité conduisait. Et comme, en général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait que trop souvent les voitures s'arrêtaient beaucoup trop loin du combat.
Examinons maintenant de quelle façon l'intendance usait de ce monopole tyrannique, et comment elle en remplissait les obligations envers nos pauvres soldats blessés.
Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la porte de Montrouge. L'officier de marine qui commandait le poste vint reconnaître les voitures. Je lui exhibai ma carte de fondateur d'ambulance; car, en dehors de mon service de voiture, j'avais créé une douzaine de lits où je soignais mes blessés, ce qui me donnait droit à une carte spéciale.
L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette politesse exquise qu'on rencontre toujours chez les officiers de marine:
--Monsieur, je vois sur votre carte la croix rouge, les estampilles municipales, mais je n'y vois pas le visa de l'intendance, et, à mon grand regret, je ne puis vous laisser passer.
--Mais, monsieur, je ne représente pas seulement une voiture de transport. J'appartiens à la science, et mon intervention aura certainement une autre valeur que si j'étais un simple charretier porteur du visa de l'intendance.
--Je le comprends parfaitement, mais ma consigne est formelle et je vous en témoigne tous mes regrets.
--Je suis certain, cependant, que vous allez me laisser passer. Je lui remis alors ma carte personnelle. Il me la rendit en me disant:
--Vous avez raison, monsieur, la voie est libre pour vous, je prends tout sur moi.
Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, mais de mauvaise grâce et avec une envie assez accentuée de m'en retourner chez moi. Je me disais: Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur ce point une masse de voitures; le combat semble fini, on n'entend plus le canon, tous les blessés sont probablement enlevés.
J'arrivai à Cachan: la petite place était remplie par une foule de soldats, de mobiles et de gardes nationaux; j'appris ce qui s'était passé. C'était le jour où nous devions franchir la Marne, et où le passage avait manqué, parce que nos généraux avaient _oublié_ de prendre assez de bateaux pour faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait être une diversion; comme l'affaire principale sur la Marne ne pouvait avoir lieu, la diversion sur l'Hay devenait absolument inutile; mais pendant qu'on était en train d'_oublier_, il n'en coûtait pas davantage d'_oublier_ de prévenir les troupes qu'il ne fallait point faire la sortie. L'Hay fut donc fort inutilement attaqué, puis on _oublia_ d'envoyer des troupes de renfort, de sorte que, maîtres un instant du village, nous en fûmes bientôt repoussés complétement. Notre défaite nous coûtait environ cinq cents hommes, en grande partie restés dans les lignes prussiennes, puisque nous avions été obligés de rentrer chez nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur Villejuif.
La longue et unique rue qui de Cachan conduit à l'Hay était, sur toute sa longueur, coupée par des barricades; de plus, les avancées étaient protégées par des tranchées non interrompues, qui rendaient les abords impraticables aux voitures. Il fallait donc nécessairement faire à pied les deux kilomètres qui séparent les deux localités.
Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, peut-être une dizaine en tout, furent remisées, et je remarquai avec une très-vive surprise que pas une seule, mais pas une seule, n'appartenait à l'intendance. Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou petit, aucun employé au service des blessés relevant de cette admirable administration.
Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole des ambulances, non-seulement arrêtait aux portes les gens de bonne volonté qui venaient mettre leurs secours au service des blessés, mais encore elle se dispensait de fournir un concours qui était de sa part un devoir absolu.
--Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures ne pouvaient sortir de Cachan, pourquoi les nôtres seraient-elles allées y perdre leur temps?
--D'abord, pour ramener de Cachan les blessés à Paris; ensuite, là où une voiture ne passe pas, un mulet fait sa route, et si vous aviez envoyé une dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu ramener sur-le-champ des blessés que nous avons été obligés de laisser faute de moyens de transport.
--Mes voitures et mes cacolets étaient sur la route de Villejuif.
--Alors il fallait dire aux soldats: Mes enfants, faites-vous tuer ou blesser sur la route de Villejuif, j'irai vous ramasser. Mais prenez soin de ne pas attraper de balles sur la route de Cachan, car j'ai l'intention de n'y pas mettre les pieds.
Je vis aussi sur la place de Cachan un certain nombre de brancardiers appartenant à l'Internationale, baguenaudant sans direction. Leur présence sur ce point était parfaitement inutile; là, pour eux, il n'y avait absolument rien à faire.
Je partis avec un brancard, portant ma caisse d'ambulance, et je gagnai la campagne, non par la route, elle était coupée, mais à travers des maisons éventrées.
En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village un cordon formé d'une vingtaine de Prussiens, l'arme au pied, qui barraient le passage. Il n'y avait point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient sales, puants, l'oeil atone, l'air abruti. Il existait pour le moment une espèce de trêve tacite qui nous permettait d'approcher sans recevoir des coups de fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, ils avaient eu l'infamie de faire prisonnier et d'emmener un chirurgien militaire dont j'ai oublié le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la protection du brassard, pour panser nos blessés. Cette ignominieuse violation de la convention de Genève s'est reproduite tant de fois pendant la guerre que je me contente de la mentionner.
Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats s'y opposèrent. Ils avaient probablement de leur côté beaucoup de morts à cacher. Je voulus au moins aller relever les hommes que je voyais étendus dans les champs environnants. Quelques-uns pouvaient encore avoir besoin de soins. Même refus. L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots de français, me dit qu'il était absolument défendu de franchir leurs lignes.
--Je suppose que vous avez autre chose à nous que ces cadavres; vous avez aussi de nos blessés?
--Oui.
--Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille les prendre, faites-moi apporter les blessés et les morts.
Il appela de nouveaux Prussiens; les uns allèrent chercher les morts; les autres, rentrés dans le village, en revinrent portant nos pauvres soldats sur des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres; eux aussi manquaient de brancards.
Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez ceux-là, il pouvait encore rester un souffle de vie qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle horrible corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant tous ces coeurs qui ne battaient plus!
A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces souffrances, j'étais secoué par une émotion profonde.
Le chirurgien est endurci seulement contre la souffrance physique, qu'il est habitué à combattre; sa main ne tremble pas pendant une opération, quelle qu'en soit la gravité; il ressent une préoccupation en quelque sorte scientifique et passagère. Mais il subit de cruelles émotions en face de cette misère collective qui étreint des masses d'hommes sur un champ de bataille et qui prend des formes si multiples: la faim, le froid, la fatigue, les nuits passées sur un matelas de boue, les blessures, et cette mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule, pendant que les camarades vont en avant; cette mort qui, sur la terre, son unique linceul, le saisit couché, sans un ami pour recueillir son dernier souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un horrible tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas l'entraînement de la lutte, a le coeur brisé et saturé des plus navrantes émotions à l'aspect de ces misères.
V
Je commençai le pansement des blessés naturellement au grand air et dans la boue. Mais les moyens de transport manquaient, il n'y avait là que deux brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient à pied vers nos lignes en s'appuyant sur des bâtons cassés le long du chemin.
--Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la jambe: on pourra peut-être vous emporter tout à l'heure.
--J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, les sauvages seraient capables de changer d'idée et de me retenir prisonnier.
Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient assez grièvement atteints pour que leur transport sur brancard fût nécessaire. Les Prussiens refusaient de nous laisser emporter les paillasses et les volets sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards n'arrivaient point.
Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé plus haut, et qui négligeaient un peu le salut de nos troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, et de nous envoyer du monde; nous pûmes évacuer alors quelques blessés, mais le temps se passait, et les Prussiens nous signifièrent que nous ayons à nous retirer, car on allait recommencer le feu.
Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant le reste, qui fut ramené plus tard. Un lignard, qui avait une balle dans la hanche et une autre dans le mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions plus de moyens de transport.
Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir de véhicule, et tous les trois, clopin clopant, notre homme à moitié soutenu, à moitié porté, nous finîmes par faire nos deux kilomètres et par le ramener avec nous, ce qui n'est pas du tout commode quand on manque de brancards.
En route, l'aumônier m'agaçait; il chassait sur mes terres et donnait des conseils médicaux à mon lignard: il faut faire ceci, il faut éviter cela; il eût volontiers raisonné hygiène et régime; le médecin de l'âme qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, se mêlait de faire la mienne. J'avais envie de lui crier: Holà! l'abbé, laissez-moi donc un peu les choses de la terre, je ne touche pas à celles du ciel.
En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des brancardiers qui continuaient à baguenauder, mais il n'existait aucune trace des voitures de l'intendance.
Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de Montrouge, pour sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées plus d'une fois et menaçaient de s'accroître dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en fus chez le général Schmitz, et lui demandai une carte supérieure en pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement que le général se croyait indisposé ce jour-là, je traitai donc de puissance à puissance.
--Je vous donnerai une consultation, mais vous me délivrerez un laissez-passer qui me délivrera de l'intendance.
Ce que fit de très-bonne grâce le général; il me remit une carte spéciale qui me permettait de sortir de Paris ou d'y rentrer le jour et la nuit avec mes équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de poudre et ses orages de ferraille.
C'était le 3 décembre; je traversai Joinville de bonne heure, et je marchai tout droit devant moi un peu au hasard, mais très-certain que je rencontrerais bientôt quelque chose. Je cheminais dans une plaine désolée, le sol était piétiné et sillonné par les roues des convois d'artillerie; on voyait des débris de cartouches, ou des gargousses de mitrailleuses, des affûts de canons brisés, et par places quelques traces de sang. On s'était battu la veille presque toute la journée sur ce point.
On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille est partout maculé de larges mares sanglantes. Il n'en est rien; les blessures en général donnent très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement l'efface. Seulement quelques grands délabrements produits par des éclats d'obus sur les hommes et surtout sur les chevaux, laissent des traces moins effaçables.
On ne supposerait donc pas, par l'inspection du sol, le lendemain d'une bataille, quand les blessés et les morts sont enlevés, que là des centaines d'hommes sont tombés la veille, victimes de la guerre.
On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en deux par un boulet, de cuisses emportées; tout cela est exagéré. Les gros projectiles broient un membre, mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est très-peu volumineux et que le projectile de gros calibre frappe juste dans son axe.
Plus loin nous traversâmes des agglomérations de troupes campées au grand air, sans tentes, et qui se dégelaient à la fumée de maigres feux ou s'abritaient dans les fossés contre la bise; car la température était rude.
Où étais-je? Cela est bien triste à avouer; mais aucun des officiers auxquels je le demandai ne put me le dire, et c'est seulement en rentrant que je reconnus sur la carte de l'état-major, la route de Villiers. Si un simple soldat prussien était passé par là, il m'aurait donné ce renseignement, que nos officiers ne pouvaient me fournir.
Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait remué par la puissante charrue d'un géant; nous étions au plateau de Villiers. Quatre longues tranchées parallèles, et distantes les unes des autres d'une trentaine de mètres, étaient occupées par nos soldats, qui les avaient creusées la veille dans la soirée, après la bataille. Les Prussiens, à une centaine de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, des deux côtés, ces profonds sillons étaient remplis de troupes cachées derrière les épaulements, et se guettant avec une ardeur réciproque.