Les caquets de l'accouchée nouvelle édition revue sur les pièces originales
Part 3
Or de sa part, le proudomme fait aprester à diner selon son estat, et y travaille bien, et y mettra plus de viande la moitié que au commencement propousé n'avoit, par les ataintes que sa femme lui a dites. Et tantoust viennent les commères, et le proudomme va au devant, qui les festoye et fait bonne chière, et est sans chapperon par la meson, tant est jolis, et semble un foul, combien qu'il ne l'est pas. Il maine les commères devers la dame en sa chambre et vient le premier devers elle, et lui dit: M'amie, voyez cy vos commères qui sont venues.--_Ave Maria_, fait-elle, je amasse mieulx qu'elles fussent à leur meson, etc. Lors les commères entrent; elles desjunent, elles disnent, elles menjent à raassie; maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve, et confondent des biens et du vin plus qu'il n'en entreroit en une bote; et à l'aventure il vient à barrilz où n'en y a que une pipe. Et le pouvre homme, qui a tout le soussy de la despense, va souvent voir comment le vin se porte quand il voit terriblement boire. L'une lui dit ung brocart, l'autre li gette une pierre dans son jardin. Briefvement, tout se despend; les commères s'en vont bien coiffées, parlant et janglant, et ne s'esmoient point dont il vient...., etc. (P. 26 des QUINZE _Joyes de mariage_; nouvelle édition, conforme au manuscrit de la Bibliothèque de Rouen, etc. _Paris, Bibliothèque elzevirienne de P. Jannet_, 1853.)
Le passage suivant, des _Ténèbres de Mariage_, complète le tableau:
Quand vient à l'enfant recevoir, Il fault la sage-femme avoir, Et des commères un grand tas. L'une viendra au cas pourvoir; L'autre n'y viendra que pour veoir Comme on entretient telz estatz. Vous ne vistes oncq tel caquet: Çà ces drapeaux, çà ce paquet, Çà ce baing, ce cremeau, ce laict Et voilà le povre Jaquet Qui luy servira de naquet, De chamberière et de varlet.
III.
Dieu scet se bien sont espluchées Paroles et menus fatras Aux chambres de ces accouchées; Les fenestres ne sont bouchées Que à faulx et à manches d'estrilles; Les couches ne sont attachées Que de grands lardons pour chevilles; Les carreaux sur quoy seent les filles Sont pains d'ung tas de semi-dieux; Les tapis, ce sont evangilles Et vies à povres amoureux. Au chevet du lict, pour tous jeux, Pend ung benoistier qui est gourd, Avec ung aspergès joyeulx, Tout plain d'eaue benoiste de court; La garderobbe, c'est la court Là où on traicte noz mignons; Là on n'espargne sot ne sourt; C'est là où on les tient sur fons. L'une commence les leçons Au coing de quelque cheminée, Et l'autre chante les responz Après la légende dorée. Sitost que matine est sonnée, Il n'y a ne quignet ne place Que on n'y carillonne à journée; Il est tousjours la Dedicace. En la messe il y a Preface, Mais de _Confiteor_ jamais. Oncques puis le temps Boniface Aussi on n'y bailla la paix, Car il y a entre deux ais Tousjours quelqu'une qui grumelle D'entre sa voisine d'emprès, Qui veult dire qu'elle est plus belle. Bref, c'est une droicte chappelle, Et si n'y a prelat d'honneur Qui ne tâche bien, sans sequelle, D'avoir place d'enfant de cueur. L'une comptera de Monsieur, Et l'autre d'une creature Qui a cul de bonne grosseur, Mais il ne vient pas de nature. L'une dict que c'est enfanture, L'autre dira qu'il n'en est rien, Et, pour oster la conjecture, Chascune faict taster le sien, S'il est fagotté, s'il est bien, S'il est troussé, s'il est serré, S'il est espais, quoy et combien; S'il est rond, ou long, ou carré. Tel y a, s'il estoit paré, Et qu'on lui vist un peu la cuisse, On le trouveroit bigarré Comme un hocqueton de Souysse. Celuy-si, me semble, est bien nice Qui fonde dessus une maison, Car, quelque chose que on bastisse, Le fondement n'en est point bon. Après qu'on a dit ce jargon, Tantost après arrivera Une grande procession Qui d'aultre matière lira. L'une d'elles commencera A resgaudir ses esperitz; Dieu scet s'elle praticquera Le tiltre _De injuriis_!
Quelqu'une, par moyens subtilz, Ira semer de sa voysine Qu'elle suborne les amys Et les chalans de sa cousine; D'une autre on dira que c'est signe D'une parfaicte mesnagière Prester, pour garder sa cuisine, Son cul plustost que sa chaudière. S'on touche de quelque compère, L'une dit qu'il est trop faschant, L'autre qu'il a belle manière, Mais il se panche un peu devant, D'ung tel, il sent son entregent, Et si luy siet bien à dancer, Mais il n'a pas souvent argent; Il ne scet que c'est que foncer. Quelque vieille va commencer A filler, qui empongnera Sa quenoille de Haut tancer, Son fuzeau de Tout se dira, Les estoupes de On le sçaura, Le rouet de J'ay bec ouvert, Le vertillon de On verra Le pot aux roses descouvert. Le fil de la quenoille est vert Et si delié pour s'enfiler, Que le grand diable de Vauvert A peine s'en peut desmesler. Pour mieux à l'aise vaneler, On met estoupes par dedans La saincture de Trop parler, Et là couche l'on des plus grans. On empesche langues et dents, Et mettent leurs soings et leurs cures Par lardons, broquars, motz piquans A exposer les escriptures. C'est ainsy que telz créatures, En parlant de l'autre et de l'ung, Lisent le tiltre _Des injures_.
(Guillaume Coquillart, _Poëmes des droits nouveaux_, t. 1, p. 134, des oeuvres complètes (publiées par M. Tarbé). Reims-Paris, 1847, in-8, 2 vol.)
IV.
L'aultre dira, comme trop medisante: Hélas! commère, d'une telle gesante Si vous voyiez la pompe et braguerie, Vous jugeriez qu'est vraye mocquerie; Elle a ses lictz, la popine accouchée, Et mesmement où la dicte est couchée, Si bien garniz et si très bien à poinct, Que mieulx en ordre ne sçauroit estre poinct. Ung lict d'anticque peint d'or, d'asur et d'acre, Au bort du quel, pour servir de soubdiacre, Maint ung muguet, trouvères et causeur, Prothonotaire, ou bien aultre jaseur, Qu'entretiendra icelle dicte dame Sans honte avoir, en cestuy monde deame. Sur une chaire le gallant est assis Qui de pareilles aura bien cinq ou six, De fin velours, de drap d'or ou broché; Sur celles chaires par grand gloire couché; Lict et couchette, et chambre ou morte soye, Sont tous garniz de drap d'or ou de soye. Si la chambre est parfumée et parée, N'en faut parler; elle est équiparée, Ou bien y a encor plus de richesse Qu'en nulle chambre de grand dame ou duchesse, Et si n'ay paour que disse chose vaine Quand je diroys qu'est plus fort d'une Royne. Du demeurant, s'il est bien, Dieu le sçait! Dessus son corps elle porte un corset D'ung fin drap d'or frizé, pour vray le diz, Fourré de martres ils ont veu plus de dix; Et qui pis est, sans que du propos sorte, Tous les dimanches en a changé de sorte. De menestriers, puisqu'il faut que le dye, Et d'instrument y a telle melodie, Tant de chansons, d'orgues et de plaisir, Que vous n'auriez certes aultre desir Que d'escouter leurs accords et cadences, Et compasser maintes sortes de dances; Dancer verrez celles dances lombardes Que l'on appelle en ce temps cy gaillardes.
(_Controverses des sexes masculin et foemenin._ Paris, Denis Janot, etc. 1540, pet. in 8, fº 32, Rº [par Gratien du Pont].)
V.
LE FRÈRE.
Voirement Que dict-on de nos acouchées?
LA SEUR.
Qu'on en dict? Tout premièrement, Les unes sont trop longuement En leur lict mollement couchées.
LE FRÈRE.
Elz sont bouchées.
LA SEUR.
Elz sont touchées.
LE FRÈRE.
Ilz leur fault tant mirlificques.
LA SEUR.
Elz sont visitées et preschées Et bien souvent plus empeschées Qu'on est à baiser les reliques.
LE FRÈRE.
Les brasseroles magnifiques...
LA SEUR.
Riches carcans,
LE FRÈRE.
Tapisserye...
LA SEUR.
De peur qu'elz ne soient fleumatiques, Ou trop mègres ou trop eticques, On vous les sert d'espicerye.
LE FRÈRE.
Hypocras...
LA SEUR.
La patisserie.
LE FRÈRE.
Couliz de chapons...
LA SEUR.
Tant de drogues.
LE FRÈRE.
Arrière la rotisserie!
LA SEUR.
Fy! fy! Ce n'est que mincerie.
LE FRÈRE.
En leur lict, pompeuses et rogues...
LA SEUR.
Bendées...
LE FRÈRE.
Comme les synagogues Qu'on voit au portail de l'eglise.
LA SEUR.
Accouchées ont le temps.
LE FRÈRE.
Les vogues...
LA SEUR.
Je ne deuil que de vielles dogues Qui font les sucrées.
LE FRÈRE.
C'est la guyse.
LA SEUR.
Mon frère, il est temps qu'on s'avise D'aller autre part caqueter.
(Dyalogue composé l'an mil cinq cent douze pour jeunes enfans [_OEuvres de maistre Roger de Collerye, etc._ Paris, _Bibliothèque elzevirienne de P. Jannet_, 1855, in-16].)
VI.
«17.--Deffendons de faire le procès extraordinaire à quelques personnes que ce soit, si ce n'est _chez les accouchées_ ou autres bureaux solennels à ce expressement dediez, ausquels lieux seront traictez et decidez tous affaires d'Estat, et signamment ceux qui concernent les mariages inegaux, soit pour le regard de l'aage, des moeurs ou des biens; et pareillement les bons ou mauvais traictements des maris à l'endroict de leurs femmes, et au reciproque, des femmes envers leurs maris; les entreprinses qui se font par unes et autres dames au pardessus de leurs puissances et dignitez, et, à peu dire, toutes telles matières qui regardent tant la police que le criminel. En quoy nous enjoignons et très expressément commandons à toutes dames, damoiselles et bourgeoises, de quelque état et condition qu'elles soient, vuider sommairement et de plein telles matières, sans aucun respect ou acception de personnes.»
(Est. Pasquier, _Ordonn. générales d'amour..._ Paris, 1618, in-8, p. 8.)
VII.
_Sur un vieux lit de famille retrouvé à Susy, chez madame Amelot._
Sur l'air: _Enfin, grâce au dépit_.
Enfin je vous revois, vieux lit de damas verd. Vos rideaux sont d'été, vos pentes sont d'hiver; Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères, Où jadis toutes mes grands-mères, Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements, De leur fecondité recevoient compliments. Helas! que vous avez une taille écrasée! On ne voit plus en vous ni grâce ni façon.... Autant de modes que d'années. Aujourd'huy, le tapissier Bon A si bien fait par ses journées, Qu'un lit tient toute une maison.
(_Recueil de Chansons_ [par Coulanges]. Paris, 1694, in-8, p. 72.)
RECUEIL GENERAL
DES CAQUETS
_DE L'ACCOUCHÉE_
Ou discours facecieux où se voit les moeurs, actions et façons de faire de ce siècle,
_Le tout discouru par Dames, Damoiselles, Bourgeoises et autres_,
Et mis par ordre en viij. après-dinées, qu'elles ont faict leurs assemblées, par un Secretaire qui a le tout ouy et escrit;
_Avec un discours du relevement de l'Accouchée._
Imprimé au temps de ne se plus fascher
_M.DC.XXIII._
AU LECTEUR CURIEUX[19].
_Quelques critiques (m'asseuray-je), voyant que le frontispice de ces diverses journées du_ Caquet de l'Accouchée _n'est decoré d'aucun tiltre autre que celuy que la qualité de la chose luy donne, riront à gorge desployée du secretaire qui a ramassé une chose infructueuse pour en faire part au public, et d'une imposture s'efforceront à ternir sa reputation. Mais je ne veux en cela arrester leur ordinaire regime, m'estant une chose indifferente ce qu'ils en pourront dire, pardonnant aussi librement à leur calomnie comme l'on pardonne aux corbeaux croassans, parce qu'ils ont ce langage de nature: jamais les corps des cyones n'ont esté plus invulnerables aux traicts des centaures que mon ame l'est au langage des langues mesdisantes. Ce n'est à eux ny pour eux que je me suis adonné à ceste occupation, ains pour les esprits vuides de passion, et qui, desireux de ronger la moelle des escrits, ne s'arrestent à l'escorce. La chose, pour naïfve qu'elle soit, contient en soy de l'enphaze, et, sous des apparences basses, il y a des effects relevez dignes de contenter les ames les plus difficiles. Voy donc, amiable lecteur, cest ouvrage de bon oeil; il n'a esté mis au jour que pour reformer les moeurs, reigler les actions et retrancher les abus. Cet escrit ne retient rien de la flatterie; il publie murement les choses comme elles sont, retenant de la liberté de vivre des anciens, qui preferoient le supplice à la complaisance. Quand tu sçaurois quel je suis, volontiers agrerois-tu davantage cet oeuvre, voyant qu'estant ce que Dieu ma faict naistre, et colloqué en un rang qui me separe du vulgaire, tu croirois qu'il y auroit apparence que je ne me fusse appliqué à ce travail s'il n'estoit profitable. Je cache mon dessein aussi bien que mon nom pour ce coup, me contentant de t'asseurer qu'aucune intention de mesdire ne m'a faict prendre tant de peine, mais seulement afin que plusieurs qui se recreront en la lecture de ceste pièce profitent de mon labeur. Lis attentivement cet abregé de la vicissitude humaine, et tu trouveras quelque chose propre à assouvir ton appetit, si au moins, desbauché et despravé, toutes sortes de viandes ne luy sont à coeur. Adieu._
VERS DE L'AUTHEUR[20]
L'oysiveté est dommageable A un esprit infatigable Qui cherist la diversité; Le mien, qui jamais ne se lasse, Veut faire voir comme se passe Le temps aux couches limité.
Aprestez vos gorges pour rire De ce que j'ay voulu descrire En ces Caquets d'accouchement; La matière est si trivialle, Qu'il n'y a suject qui l'égale Pour prendre du contentement.
Si l'accouchée est en collère De me voir conter le mystère Du secret dit en sa maison, J'appaiseray sa fantasie, Et d'une parole adoucie Je luy en diray ma raison.
LE CAQUET
DE L'ACCOUCHÉE
M.DC.XXII[21].
Nouvellement relevé d'une grande et penible maladie, de laquelle j'avois esté fort bien pensé, me donna le subject de me gouverner doresnavant par le regime de vivre que l'on m'en donneroit: pour quoy je fis assembler deux medecins de divers aages et diverses humeurs, qui, après m'avoir veu en bon estat, chacun d'eux dict son advis sur mon futur gouvernement et pour retourner en ma pristine santé.
Le plus jeune oppina le premier, et me dit qu'il donnoit conseil à autruy selon qu'il se gouvernoit luy-mesme, qui estoit d'aller souvent en sa maison des champs pour secoüer l'oreille de la tulippe et du martigon, faire cinq ou six tours de jardin, prendre la dragme du vin clairet, puis monter sur son mulet et s'en revenir soupper à Paris, et qu'ainsi l'air des champs divertissoit les mauvaises humeurs, restauroit les membres et reveilloit l'esprit.
L'autre medecin, plus vieil, fut d'advis que ce plaisir estoit trop court, et que, souvent reyteré, en fin il ennuyoit plus qu'il ne donnoit de plaisir; pour son regard, qu'il ne trouvoit point un plus grand divertissement d'esprit que la comedie, la tragedie et la farce, et que souvent il la faisoit joüer en sa presence, et par ses enfans mesmes[22], sans avoir esgard à ce vieux dicton: _Corrumpunt mores colloquia prava_, et quoy que, parmy ces jeux, les enfans impriment mille astuces et fallaces en leurs ames, se mocquans ordinairement de toutes personnes sans suject. Mais passe, c'est pourtant un des plaisirs que je vous conseille de prendre, plaisir qui est à present ordinaire dans Paris; et, tout ainsi (Dieu mercy da) que la religion catholique, apostolique et romaine sort de France pour habiter au Perou et terres estrangères, ainsi l'Italie commence à se purger de telles folies de jeux publics, qu'ils nous renvoyent à Paris[23] pour nous rendre encore plus vicieux qu'eux, estans bien informez que les officiers qui ont le pouvoir de donner telles punitions ou de l'empescher n'en font aucune difficulté, ny de faire observer les ordonnances de sainct Louys, qui de son temps avoit chassé toutes ces canailles hors de France.
Le second plaisir que vous prendrez (et qui est le meilleur), c'est de tascher à accoster quelqu'une de vos parentes ou amies, ou voisines, accouchées, pour vous permettre vous glisser à la ruelle du lict une apresdinée, pour entendre les nouvelles qui se racontent par la multitude des femmes qui la viennent voir, et en tenir bon registre; et par ainsi vous aurez non seulement dequoy contenter vostre esprit, mais aussi cela vous fera rajeunir et remettre en vostre pristine santé.
Advis que je trouve assez bon, qui fut cause que, d'une pleine liberalité, je leur donne à chacun leur droict de consultation, avec promesse de loüange si ma santé en augmentoit.
Or, pour l'executer dès le lendemain, je me fais conduire sur le Pont-Neuf, où je taschois à aller le petit pas; mais il me fut impossible, pour estre poussé et foullé par une multitude de petit peuple de toutes sortes d'estats, qui avoient quitté leur boutique pour venir voir le charlatan[24]: les uns y menoyent leurs enfans plus soigneusement qu'au sermon, les autres estoient huyez par leurs femmes, qui se lamentoyent de n'avoir point de pain à la maison; et neantmoins que leur meschant mari s'amusoit à la farce plus qu'à sa besongne; et bref, quant je fus arrivé sur le lieu, j'y vis une si grande confusion, meslée de querelles et de batteries, pour les couppe-bourses qui s'y rencontrent, que je n'eus le loisir que d'entendre trois ou quatre mots de leur science, qui m'estonnèrent de prime face, parce que le charlatan promettoit de guarir toutes sortes de maux en vingt-quatre heures pour une pièce de huict sols.
Je suis bien miserable, ce di-je alors, d'avoir despencé tant d'argent à me faire medeciner, et avoir eu tant de mal, puis qu'avec si peu d'argent on peut recouvrer sa santé! Et comme je me plaignois, marmotant entre mes dents, un homme de la trouppe, qui m'escoutoit, me toucha sur l'espaule et me dit: Ne vous faschez point de n'avoir usé de ses drogues: j'en ay acheté plusieurs fois, et pour beaucoup d'argent, pour me guarir le mal d'estomach, les dents et les caterres; j'ay trouvé, pour en avoir usé, mon mal estre augmenté, et ce qui estoit mal procedant de chaleur voire augmenté en chaleur, et ce qui estoit trop froid s'estre converty en mauvaise humeur. C'est pourquoy je l'abandonne et le donne au diable avec mon argent.
Je disois qu'en cela l'advis du medecin ne me plaisoit plus, et que, si celuy de l'accouchée estoit pareil, que j'avois perdu mon argent aussi mal à propos que celuy qui avoit acheté les drogues du charlatan.
Le lendemain, pour executer l'advis tout entier, je fus adverty qu'une mienne cousine demeurant ruë Quimquempoix, autrement dicte ruë des Mauvaises Paroles[25], estoit accouchée il n'y avoit que deux jours, laquelle j'alay voir, et, après avoir congratulé l'accouchée, je la priay me donner ce contentement de me cacher à la ruelle du lict aux apresdinées, pour entendre le discours des femmes qui la venoient voir; ce qu'elle m'octroya facilement, à la charge de l'en dispenser si j'estois antiché de la maladie de la toux, parce que pour rien elle ne voudroit cela estre descouvert.
Or, pour le faire court, le lendemain vingt-quatriesme avril, je m'y transporte sur le midy, où, comme l'on m'avoit promis, je trouve à la ruelle du lict une chaire tapissée pour me seoir, et une petite selle pour mettre mes pieds. L'on ferme le rideau, et tout incontinent après, à une heure attendant deux, arrivèrent, de toutes parts, toutes sortes de belles dames, damoiselles, jeunes, vieilles, riches et mediocres, de toutes façons, qui, après avoir faict le salut ordinaire, prindrent place chacun selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter comme il s'ensuit.
Qui commença la querelle, ce fut la mère de l'accouchée, qui estoit assise proche le chevet du lict, à costé droict de sa fille, qui respondoit à une damoiselle qui lui demandoit combien sa fille avoit d'enfans, et si c'estoit le premier? La fille accouchée rioit et n'osoit parler, luy ayant esté deffendu, à cause de la fièvre causée de la multitude de son laict, et la mère respond: Vramy, Madamoiselle, c'est le septiesme, dont je suis fort estonnée. Si j'eusse bien pensé que ma fille eust esté si viste en besongne, je luy eusse laissé gratter son devant jusques à l'aage de vingt-quatre ans sans estre mariée; je ne fusse pas maintenant à la peine de voir tant de canailles à ma queuë.--Eh! Madame, ce dit la damoiselle, resjouyssez-vous, ce n'est que benediction!--Par S. Jean, dit la mère, ce sont biens de Dieu, mais ce ne sont pas des meilleurs, maintenant que l'on a tant de peine à marier les filles et pourvoir les garçons; il faudra à la fin, bon gré mal gré qu'ils en ayent, qu'ils soyent moynes et religieuses, car les offices et les mariages sont trop chers.
--C'est la vérité ce que Madame dit, ce fit une damoiselle de haut parage: je resens bien en moy-mesme ceste incommodité, et toutes les financières de mon calibre qui s'estoient deliberez de pourvoir leurs filles à de la noblesse, pour avoir du support cy-après, en cas de recherche des financiers.[26] J'ay veu que nous estions quittes de tels mariages pour cinquante ou soixante mil escus; mais à present que l'un de nos confrères a marié sa fille à un comte, avec doüaire de cinq cens mil livres comptant, et vingt mil escus d'or pour les bagues, toute la noblesse en veut avoir autant à present, et cela nous recule fort; je voy bien que, pour en marier une doresnavant, il faut que mon mary entre en charge deux ou trois années davantage qu'il ne pensoit.
Sa damoiselle de chambre, qui estoit derrière sa maistresse, s'advança de parler, et luy dit avec humeur: Madamoiselle, je ne sçay comment me plaindre, puis que vous vous plaignez, qui avez acquis soixante mil livres de rente en trois ans. Mon père, que vous sçavez estre procureur, et qui a des moyens assez honestement, a marié au commencement ses premières filles à deux mil escus, et a trouvé d'honnestes gens. A present, quant il auroit douze mil livres comptant, il ne pourroit trouver party pour moy, occasion qui a meu ma mère de convertir ma souffrance en supercession, et me donner la coiffe et le masque pour servir de servante et avoir la superintendance sur le pot à pisser et sur la vaisselle d'argent.
--Et moy donc, se dit une servante qui estoit assise sur ses genoux près de la porte, je suis plus à plaindre que vous autres: car autrefois, quand nous avions servy huict ou neuf ans, et que nous avions amassé un demy ceint d'argent, et cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule[27], nous trouvions un bon officier sergent en mariage, ou un bon marchand mercier[28]. Et à present, pour nostre argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus nourrir, pour le peu de gain qu'ils font, sommes contrainctes de nous en aller reservir comme devant, ou de demander l'aumosne; on ne voit autre chose par ces ruës.