Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 9

Chapter 93,966 wordsPublic domain

Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large, mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio; là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes, battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio, avec pertes.

Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes, foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.

J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la division: ils battirent la charge et furent à son secours.

Le général le tenait à l'oeil; il fit partir son aide de camp pour aller le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.»

Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour un fusil d'honneur.

Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille, les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux. Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat. Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de canon. La frottée fut terrible.

Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes.

Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer; c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.»

Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur. Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout; je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir tous les cinq.»

J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui dis-je, le voyez-vous, là-bas?--Tirez», dit-il.

Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon devoir.

Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.

Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.

Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée; des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.»

Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en batterie. C'était un bon point d'appui.

Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine, tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en mangeâmes à toutes sauces.

Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.

Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la paix.

Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous! Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.

Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la gale?--Non, messieurs!»

Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient: «C'est incroyable!»

Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions, mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état déplorable (des habits faits de toutes pièces).

Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun.

Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et elles font leurs nids sur les pignons des édifices.

Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin était fort.

Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple.

J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long, et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de crainte d'être égorgés la nuit.

Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France, et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France. De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et la paix fut faite sans se battre.

Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis; le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique.

Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour.

Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez nourris et bien couchés.»

Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce scélérat a été puni, mais trop tard[42].»

Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon. On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui avait trente-trois ans de service.

Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.

Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent invités.

Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame faisait la révérence.

La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et l'autre que vous partagerez aux sapeurs.»

Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous, partagez-le, c'est le pain bénit.»

Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs, c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai: «Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que nous.»

Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table à trois heures, et je fus bien récompensé.

Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris (mais quelle surprise!). C'était ma chère soeur qui m'avait découvert par le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris, cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.

Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde, et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.»

Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre commandant, il sera content de l'apprendre.»

J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma bonne soeur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la caserne.»

Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent: «Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent: «Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on l'appelait la caserne des Capucins.

Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut, c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère, marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.»

Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.

«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon à Montebello.

--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.»

Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef.

Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne de vous.--Je vous remercie.»

Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta compagnie.»

Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine; il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.»

Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait, croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes jeux de cartes. Je sortis victorieux.

Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie. «Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre solde.--Je vous demande la permission de porter ma lettre.--Certainement», dit-il.