Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 8
Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin, ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes pas de la journée.
Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»
Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie, et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer par un rappel.»
Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille. Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.
Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts, et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais couvert. Je me voyais perdu.
Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée, car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.
Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière, pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à tout.
Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli.
Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; de loin, on ne voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer.
Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la vie.
Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop, et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une heure.
Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires, ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé.
Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais, Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à soixante-douze ans), j'avais la tête à bas.
J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie, j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le payeront.»
Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se dégarnissaient à vue d'oeil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés. Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride, faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.»
Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça nous faisait perdre du temps.
Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous, Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.»
L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.»
Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en sentirai le prix toute ma vie.
En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers, lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous les demi-tours que l'on nous faisait faire.
Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!»
Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de grosse cavalerie qui fermait la marche.
Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.
Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait...
L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout. Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je reçus une petite incision dans le cil de l'oeil droit, en parant le coup que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me bouchait l'oeil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire souper avec lui, et mon oeil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.
Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier Consul; ils furent bien escortés.
La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le promets.--Eh bien, allez!»
Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous? dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais vous présenter à mon capitaine.»
Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah! c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!»
Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la 96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!» dit-il.
Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille. Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris partout. Je sortis le coeur navré de douleur, mais il se passait un spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.
Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de la route.»
Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?»
Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie. Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33] de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au colonel et au général.»
Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16, l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien conduit le jour de la bataille.
Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le 26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio, et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait, et nous étions les meilleurs amis du monde.
Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie, et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait nue sur cet âne à poil[36].
Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position, lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait sincèrement.
Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de main; de beaux remparts et des portes solides. La place est considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine; nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi! Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier. Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.
Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante, trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce plaisir de les lire.»
Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze sous la garde, pour payer cette dette.
Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route, avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous, mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!
Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres. Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.»
On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du noir de fumée.»)
On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le capitaine rirent de bon coeur le lendemain.