Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 6
Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma soeur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits, cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines.
Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux.
Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les reins; cela me coûtait trente francs.
Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous, me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier, il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de suite.»
Je monte le premier; personne n'eut le temps de me voir monter. Ce cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas, c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre, je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les dents, je les visiterai après.»
Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme! Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets. Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.»
Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter des officiers.»
Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'oeil, je suis content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle garçon.»
Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.»
Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures, nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs! que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper, mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures précises!»
Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté. Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je ferai mon possible.»
Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.»
À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.»
À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.»
Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire grand train et tout le monde est content.»
Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela; nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh bien! je suis content de votre réponse.»
Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge.
«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août 1776.--Vous pouvez vous retirer.»
Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons cela plus tard.»
Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour, je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades.
Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne sont que des roses.
DEUXIÈME CAHIER
DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE MONTEBELLO.
Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil d'argent, ou je serai tué!»
Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde, conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes. On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en tins aucun compte.
Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et poursuivi comme tel.
Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et l'on nous mit à la raison.
Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres; l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue; il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était amusant!
Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât.
Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit.
Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les blanchisseuses, et payer partout.
Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos marmites.
Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis, on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs manteaux.
On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux. Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros, pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière la garde du Directoire.
On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite épée; il monte les degrés seul.
Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces beaux manteaux[23].
Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés.
À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud: nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau jardin avec des démolitions.
Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte. La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_ se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.»
Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle pourvoirait à tous ses besoins.
Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires: sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manoeuvrer devant le premier Consul.
Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve; ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet: «Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!»
Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en garde!»
Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître. Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini, embrassez-vous!»
Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang, il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître.
Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir, c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour moi, il me rendait de petits services.
Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes. Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en sentis longtemps.
Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes, dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul nous fit manoeuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre capitaine Merle de nous faire manoeuvrer devant lui; il fut surpris: «Mais c'est des vieux que vous faites manoeuvrer.--Non, lui dit le capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au bataillon. Tenez-vous prêts à partir.»
Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas, car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé. D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six semaines.
Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse; nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux dont Lannes faisait partie; on nous fit manoeuvrer et former des carrés. Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y coucha et nous fûmes bien reçus.
De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac; on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un chef-d'oeuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y avait de quoi se perdre.
De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé au pied de la gorge du Saint-Bernard.
Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître.