Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 5

Chapter 54,030 wordsPublic domain

Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites votre toilette, vous nous conduirez.»

Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas possible», disait-il.

Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux, et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt.

L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.»

Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le manoeuvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le rentrer.»

L'aide de camp se retire avec M. Potier et M. Huzé pour nous faire dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les domestiques.

Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M. Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.»

M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai un marché de passé avec le ministre de la guerre.»

La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M. Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien! dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!»

M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée: tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps. Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq cents sacs de farine.

Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait repris ses droits, et je n'y pensais plus.

Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M. Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison. «Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël.

Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et des huîtres.--Ça suffit, madame.»

Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons demain matin.»

Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre: «Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!... Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!» Et le pauvre Jean se multipliait.

La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de côté», dit madame.

Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les métiers.

Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean, dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau, c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean. Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître, que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure! Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour planter le long de l'allée.»

Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin, disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?»

Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais; je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise toute trempée.»

Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours voir son jardin.»

Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant est content de ses chevaux.»

Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien les honneurs de chez elle.»

Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs. Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame.

Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer: Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir. Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés. Dans quatre jours, tout sera fini.»

Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma femme.»

Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame, si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.»

Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon, il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.»

Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là.--Cela suffit. Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont difficiles à trouver.»

Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre voyage à ma femme.»

Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis. «Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!»

Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique, les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est magnifique.

Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines.

Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long; nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de nous voir arriver!

Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux, je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.»

Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison. Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter; nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à Paris pour les présenter à ces messieurs.»

Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent, prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous leur mettrez les couvertures après le pansement.»

Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.»

Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je.

Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent.

Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon vous les montera tous.»

Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait eu peur.

Ils me firent appeler:

«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers, faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!»

Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.»

L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manoeuvre un cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les dociles; il faut qu'ils plient sous moi.»

Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor; ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon, qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.»

M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien! mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus, il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter; tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.»

Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.»

Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet: «Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.»

Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet.

«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.»

Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison, comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour tous.