Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 4

Chapter 44,123 wordsPublic domain

Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à l'autre, car l'eau montait à vue d'oeil. Enfin, je barbotais comme un canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas pénétré dans la maison.

Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la maison de me regarder par les croisées.

M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils suivront le cours de l'eau!»

Je me suis mis à traverser la cour, dans l'eau qui était maîtresse de mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur. M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»

Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort, mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.

«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez, disent-ils, ce verre de vin chaud!»

Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison, ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»

M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez mérité cette récompense.»

Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier! Je n'étais plus le petit Morvandiau.

Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.»

Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau. Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.

Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M. Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et je fus mis à table près de mon maître.

Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire. S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop, nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite. Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»

Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les attelages.»

Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content d'être hors de table.

M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que vous soyez content de moi.»

Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le premier levé.

Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade, dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame, j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison, vous pouvez compter sur moi», dit-il.

Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai; ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur place.--C'est très bien», dit mon maître.

Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder, c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»

Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»

Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement. Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.» «Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!»

Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière, plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre à table près de vous.»

Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M. Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.»

J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout. «Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages. J'ai quatre-vingts vaches!»

Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine; tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré. Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!»

Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie: faites brider, nous partirons.»

On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et monte-le. Tu verras comme il va.»

On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous pouvez le monter sans crainte.»

Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari, fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente. Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de suite, venez! me dit-elle.

Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval. Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M. Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur. Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.»

Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit: «Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris, c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.»

Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit: «Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais présider à tout cela.»

Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il, laissez-moi finir ce sac!»

Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous nous tirerons d'affaire tous les deux.»

Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin, j'en vins à bout à mon honneur.

Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là.--Je le mènerai avec moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois chevaux.»

J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.

Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah! vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M. Potier, nous irons ensemble.»

En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car c'est le plus fort de notre pays.»

Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un enrayage.

Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre, ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en ressaisirez un autre.»

De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie; elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé. Je suis content; ça va bien; continuez.»

Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue, comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant. Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des vesces, et puis du blé.»

Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les demoiselles et leurs frères.

M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés, c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.»

Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire. Partez ce soir.»

On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous les noms des particuliers.»

La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.

C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais les mutins et flattais les dociles. Cette manoeuvre dura deux mois sans relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le sang, mais j'en vins à bout à mon honneur.

M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier, le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait un port majestueux!

Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je vais mener ces messieurs visiter les chevaux.»

Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre, leur dit M. Potier. Faites-les sortir.»

On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est bien!»

«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!»

Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous dressés comme ces douze-là?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais mettre les chevaux à la calèche!»

Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.»

Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique. Comme elle était belle!

Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.»

Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah! madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il prend des anguilles magnifiques.»

Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet.

Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!» Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.»

Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel, et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.»

Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.»

Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés comme ces quatre-là?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!»

Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh! s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!»

Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais, montez-le, que je le voie mieux.»

Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manoeuvrait! «Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître, le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.»

Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six heures, dit le sous-préfet, sans manquer!»