Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 3

Chapter 34,069 wordsPublic domain

À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde; j'ôte mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle: «Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays. Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car j'ai gardé les boeufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_. Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»

Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir. Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce nom, il était trop bien gravé dans mon coeur.)

--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du tout.»

Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne plus retrouver mes deux plus jeunes frère et soeur.

Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et mon père se trouvait dans son jardin.

«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà, Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.

Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non, cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants, ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit et à sa soeur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits», dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie après le père Coignet et sa femme.»

À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas cherchés du tout.»

Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main! Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu retenait ma main, et je me sauvais.

* * * * *

Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez tranquilles, vous serez contents!»

Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous sommes contents de vous.»

Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien! messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous lui demanderons.»

Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»

Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des oeufs à la coque.»

Je vais faire lever ma soeur qui se dépêche.

Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle, avec ces messieurs.»

Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui, messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs, je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»

Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à pleurer.

«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma soeur.--Soyez tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça suffit.»

Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la lettre; ça vous regarde.»

Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as quatorze lieues à faire demain.»

De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tête était bouleversée de tout ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.

Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.»

Je bats jusqu'à l'heure du dîner.

«Tu vas aller au jardin bêcher.»

Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà, Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu le temps de la voir.--C'est vrai.»

Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons, continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.»

Et je me retire, le coeur gros.

Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.

Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre, voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»

Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François, prenez votre bidet, suivez les chevaux!»

Ma soeur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les voilà, madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.»

Ma soeur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur. Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous avoir laissés partir!»

Voilà ma soeur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs, ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux, il a perdu ses quatre enfants!»

Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En voici un de retrouvé.» Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit, nous ne t'abandonnerons pas, nous.»

Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante. Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M. Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà, messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans coeur, qu'avez-vous fait de mes deux frères et de ma soeur? Allez donc chercher cette marâtre de belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde. C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»

Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux), en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»

Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!» Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»

Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la main.

* * * * *

«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»

Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris les maîtres.

En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant, et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»

Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du dessert, du vin cacheté!

«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»

Le roi n'était pas plus content que moi.

«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez derrière autant que possible.»

Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des _quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux (cela a demandé du temps); et puis en route!

Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour. Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.

Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M. Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli; M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort m'attendait.

Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon, et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»

Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit Morvandiau!»

Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre ouvrage. Venez, mon petit!»

Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons, continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne soupe qu'à sept heures.»

Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis: «Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous remercie, madame.»

Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin, charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.

On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche, et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous êtes trop timide.»

Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!

À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie. J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien blancs. Je me trouvais heureux.

Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner, avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer l'écurie.»

Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries. Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son ouvrage, personne ne s'en dérange.»

Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et c'était l'homme par excellence, tant par le coeur que par la fortune). M. Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître, voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.»

Et moi qui étais là, bien timide!

«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins. Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître, c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.»

Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?»

Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.»

Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la maison! demain nous irons ailleurs.»