Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 28

Chapter 284,091 wordsPublic domain

J'arrive rue du Champ; je trouve le général en grande robe de chambre dans son salon, près d'un bon feu: «Mon général, je vous salue.--Bonjour, Monsieur.--Je ne suis pas _Monsieur_, général, je suis le capitaine Coignet qui vient d'être encore dénoncé, mais cette fois je connais le scélérat; c'est un mouchard de Paris. Il s'est présenté chez moi avec une liste de tous les officiers en demi-solde; je voudrais bien connaître celui qui se permet de donner tous nos noms: il aurait ma vie ou j'aurais la sienne. Car je lui ai donné 3 francs, deux verres de vin, un bouillon, et pour récompense de mon obole, il est venu me dénoncer comme un lâche. Vous devez l'avoir gardé, je pense, pour nous mettre en présence devant vous. Si vous l'avez fait partir, il est temps que cela finisse. Voilà six ans passés que je suis sous votre surveillance sans l'avoir mérité. Aujourd'hui, général, c'est ma mort ou ma liberté que je viens vous demander, vous êtes maître de choisir. Je ne vous demande pas de grâce, je vous jure sur l'honneur que je suis innocent, et ma parole doit vous suffire. Voilà mon dernier mot: je viendrai demain à trois heures pour savoir ce que vous aurez décidé. Vous êtes maître de me faire arrêter. Si vous me permettez de me retirer, je prends mon fusil, je parcours les rues, et si je trouve l'infâme, je crie aux citoyens: Rangez-vous que je tue ce chien enragé!--Allons, capitaine, calmez-vous.--Général, si votre mouchard ne vous dit pas la vérité, faites-lui donner cent coups de bâton, et vous ne serez plus trompé.--Vous pouvez vous retirer.»

Il vint me conduire jusqu'à la porte; j'avais frappé juste. Le lendemain, à trois heures moins un quart, j'étais sur le pas de ma porte, attendant l'heure de partir chez le général; arrive M. Ribour: «Capitaine, je viens vous dire que toutes les dénonciations ont été brûlées devant moi; elles se montaient à 42. Vous pouvez parler, dire tout ce que vous voudrez; vous ne serez plus dénoncé.» La gaîté reparut chez moi, mais le 8 mai, la grêle ravagea mon jardin; je perdis ma petite récolte. Ceux qui furent préservés de ce fléau firent du bon vin à Auxerre; j'en fis 18 feuillettes dans mes petites vignes de Mouffy qui me sauvèrent pour l'année 1822.

Mon père fut, comme moi, victime de dénonciations[62]; il fut poursuivi pour propos séditieux et un mandat d'amener lancé contre lui. Un ami le prévint, il prit la fuite par la porte de son jardin et les gendarmes le manquèrent. Pendant huit jours, il erra dans les bois, puis se cacha dans un village; mais il avait perdu sa liberté, il fallait rester enfermé. Il prit le parti de quitter son refuge, et de gîte en gîte, ne marchant que de nuit, il se rendit à la prison d'Auxerre pour subir la peine que le tribunal voudrait lui infliger; il fut condamné à 3 mois de prison. Il était accusé d'avoir dit que l'Empereur arrivait avec dix mille Anglais. Le bon sens protestait contre une pareille accusation. On vint me dire qu'il était en prison; je fus de suite le voir, je l'embrassai: «Pourquoi ne me l'avoir pas fait savoir?--Je craignais de te faire de la peine.--Qui a pu vous dénoncer?--Trubert.--Le malheureux, dis-je, c'est moi qui ai fait sa fortune, qui l'ai fait marier avec Mlle Defrance; ce n'est pas possible.--C'est lui, te dis-je.--Je vous apporterai tous les jours à manger.--Je veux une bouteille d'eau-de-vie pour donner à ceux de ma chambrée; je leur chante messe et vêpres le dimanche[63]; je ne m'ennuie pas.--Je ne vous laisserai manquer de rien.»

À sa sortie de prison, il me laissa un _pouf_ de 35 francs chez Foussier, cabaretier, rue du Temple, en face du café Milon; il se faisait apporter des morceaux de rôti, et c'est moi qui payais ainsi les messes et les vêpres qu'il chantait aux prisonniers.

En 1823-1824, je fis une moyenne récolte, mais en 1825 je fis d'excellent vin; j'en vendis pour me liquider avec MM. More et Labour, et il me resta 300 francs que j'employai de suite en épiceries, sans en prendre un sou de plus. Rentré chez moi, je dis à mon épouse: «Je suis le plus heureux des hommes: je ne dois plus rien, et voilà pour 300 francs de bonne épicerie qui ne doit rien à personne.» Le Roi n'était pas plus content.

Ma petite maison se maintenait; je renonçai tout à fait au monde. Je partais dans l'été avec mon épouse à trois heures du matin; je revenais du jardin à six, ouvrir ma petite boutique, et repartais de suite; à neuf je revenais déjeuner.

Voilà la conduite que j'ai toujours tenue pendant 30 ans avec mon épouse chérie. Que la terre qui la couvre soit légère! Elle a fait du bien aux pauvres toute sa vie; tous les lundis, elle distribuait plein une sébille de gros sous, et tricotait des bas aux aveugles. Elle s'était imposé 12 francs par mois, je lui disais: «C'est bien lourd, ma chère amie.--Cela nous portera bonheur.» (J'ai toujours continué, mais j'en ai perdu deux qui m'ont allégé de 6 francs; reste à payer 6 francs par mois.)

Tous les 15 jours, ma femme avait des pauvres à sa table depuis que nous avons quitté le commerce. J'ai réformé tout cela depuis que je suis seul; je me réserve seulement de porter moi-même l'obole que mon épouse avait contracté l'habitude de donner à ses pauvres. Toutes ses volontés sont sacrées pour moi; elle m'a prié par un écrit qui est dans mon secrétaire, sans date ni signature, de faire 100 francs à son frère Baillet, qui est à Paris. Cela est payé tous les trois mois sur ma pension, ainsi que 72 francs pour ses pauvres, ce qui me fait une somme de 172 francs par an.

J'ai été entraîné dans ce pénible souvenir qui ne se trouvera peut-être pas à son lieu et place. Maintenant je reviens à mon sujet. Les années 1826 à 1829 se passèrent sans événements pour moi; l'accomplissement de mes 30 ans de service était échu; il y avait longtemps que je l'attendais. J'avais 15 ans 11 mois 9 jours de grade de capitaine; mes services se montaient pour 30 ans à 1,200 francs; pour 12 campagnes, à 240 francs; pour 6 mois, à 10 francs; Total: 1,450 francs. Je reçus ma retraite le 23 août 1829, date de l'accomplissement de mes 30 ans de service. Un ami partit pour Paris et s'occupa de moi près de son cousin, M. Martineau des Chesnez, chargé du personnel au ministère de la guerre. Je reçus cette belle retraite rue des Belles-Filles; il se trouvait du monde quand je reçus ce brevet de pension se montant à 1,450 francs au lieu de 930 francs que j'attendais; je fis une exclamation de joie en disant: «Tant mieux! mes pauvres en profiteront.» Je tins parole, je doublai mes aumônes; il y avait dans mon quartier la veuve d'un militaire qui avait deux garçons et une fille, je mis les deux garçons en classe qui me coûtèrent 80 francs par an; je leur donnais toute ma défroque. Je peux en citer un, il se nomme Choude; il fit tant de progrès qu'il entra au petit séminaire d'Auxerre; maintenant il est curé dans une campagne. Je ne l'ai pas revu, mais j'ai fait le bien et cela me suffit.

L'année 1830 amena une grande agitation en France. Toutes les têtes étaient échauffées contre les vieilles monarchies, on voulait les chasser pour la dernière fois. Paris se souleva; c'est toujours lui qui donne le branle aux révolutions. Paris changerait de gouvernement aussi souvent que nous changeons de chemise. Du reste Auxerre était aussi en mouvement; c'était tout feu. Heureusement que ça ne dépassait pas les portes de la ville, ils se contentaient de faire leurs petits rassemblements à la porte du Temple, à l'Hôtel de ville, à la Préfecture, sur la route de Paris pour arrêter les dépêches; ils se donnaient bien garde de dépasser la montagne Saint-Siméon, mais ils escortaient la malle-poste. Ah! les bons défenseurs de la patrie! Je les regardais en dessous et suivais tous leurs mouvements. Que Robert était content d'avoir un paquet de proclamations de Paris! il montait sur les bancs, sur les bornes pour planer sur le public. Dieu! qu'il était heureux!

Quant aux autorités d'Auxerre, les moutards les avaient expulsées, ils s'étaient emparés de l'Hôtel de ville et avaient arboré le drapeau tricolore. On se dépêcha de rétablir l'ordre, on forma de suite la garde nationale, les élections eurent lieu le plus promptement possible. Je me trouve très surpris de me voir nommé porte-drapeau sans ma permission. La loi était pour moi: j'étais libre d'être de la garde nationale ou non; on m'apporte ce brevet de porte-drapeau: «Mais qui vous a permis de me nommer sans mon aveu?--Tout le monde vous a porté; vous êtes nommé à l'unanimité; vous ne pouvez refuser.--Vous êtes donc les maîtres? Qui est votre chef de bataillon?--C'est M. Turquet.--Vous avez fait un bon choix, je vous rendrai réponse demain; si j'accepte votre drapeau, je serai à l'Hôtel de ville à midi.»

Je consultai mon épouse: «Il ne faut pas refuser, dit-elle.--Mais c'est une dépense énorme, et un fardeau bien lourd pour moi.--Ne refuse pas, je t'en prie, ils croiraient que tu leur en veux.--Ils m'ont pourtant bien fait souffrir avec leurs dénonciations; ils mériteraient que je les envoie promener.--Non, me dit-elle, ne pense plus à cela.--Mais cela va nous gêner, il me faut 200 francs.--Ne recule pas, je t'en prie.»

À midi je leur portai ma réponse: «Voilà notre porte-drapeau! crient-ils.--Vous n'en savez rien, Messieurs, je suis mon maître et non pas vous; vous n'avez aucun droit sur moi; la loi est là. Si vous croyez me faire plaisir en me donnant un fardeau si lourd, vous vous trompez, mais je le porterai.--Nous vous donnerons un aide.--Et cette dépense qu'il faut que je fasse! vous êtes riches, vous autres, mais moi pas.--Allons, mon brave, vous êtes des nôtres.--Je vous promets de me mettre de suite en mesure, mais je ne vois pas votre maire, il faut le faire rentrer à son poste; les moutards l'ont chassé; ce n'est pas à nous à faire justice. S'il ne convient pas, il sera remplacé. Il faut de suite nommer un officier de planton chez le préfet pour le protéger; les moutards lui mettent la baïonnette sur la poitrine pour lui faire donner les dépêches.»

Tous mes avis furent suivis; l'autorité reprit son cours et le maire revint à son poste. La garde nationale fut convoquée pour se rendre à l'Arquebuse au nombre de 1,500 à 1,800 hommes, tous en blouse (les tailleurs n'eurent pas de bon temps). Je reçus l'ordre de m'y rendre pour être reçu, car ça pressait; le canon ronflait à Paris, on faisait la chasse aux Suisses; à Auxerre, on avait improvisé un drapeau pour faire les premières proclamations; tous les jours on me promenait dans toutes les rues avec mon pénible fardeau. Quand je rentrais, j'étais en nage.

Mais ce fut bien pis plus tard; la ville fit faire un drapeau qui coûtait 600 francs, il était magnifique; la draperie était aussi large que la grande voile d'un vaisseau de 74; il me bouchait la figure. J'en pliais dessous; quand je rentrais, tous mes habits étaient trempés. Comme c'était amusant pour un vieux capitaine qui avait assez de son épée! Ils me tenaient des deux heures à parcourir toute la ville, puis arrivés à l'Hôtel de ville, il fallait le reporter chez le commandant Turquet sur le port; si on l'avait gardé, je les aurais remerciés. Je faisais plus que mes forces; je le donnai un jour à M. Mathieu pour le descendre, il ne put le porter à son terme.

Heureusement la Reine en avait brodé un, dit-on, pour la garde nationale d'Auxerre; il fut apporté par le duc d'Orléans. Toute la garde nationale des campagnes arriva pour cette grande cérémonie; le prince descendit au _Léopard_, et il fallut une garde d'honneur: les pompiers, les chasseurs, les grenadiers et le drapeau (c'était de rigueur). Il fallut passer la nuit, les pieds dans l'eau, et avoir pour corps de garde l'écurie; personne ne tint compte de nous, nous passâmes la nuit à grelotter, couchés sur le fumier. Voilà la prévoyance des autorités d'Auxerre pour les citoyens. Si un bataillon de troupe de ligne avait été à notre place, les chefs ne les auraient pas laissés dans un pareil état; le lendemain, il fallut reporter le drapeau à l'Hôtel de ville. Je profitai de cette occasion pour passer chez moi, et déjeuner le plus vite possible pour rejoindre mon poste. J'eus tout le temps de me reconnaître; il fallut placer tous les gardes nationaux des campagnes dans la grande allée de l'Éperon à droite. Lorsque tous furent placés, on fut prévenir le duc d'Orléans; je fus à mon poste pour recevoir le drapeau. Le prince arrive à cheval, le portant lui-même; il s'arrête devant moi. Je lui dis: «Prince, vous remettez ce drapeau dans les mains du soldat qui a été décoré le premier, le 14 juin 1804, au dôme des Invalides, par les mains du premier Consul.»

Le prince répondit: «Tant mieux, mon brave! c'est une raison de plus pour qu'il soit bien défendu.» Ces paroles et les miennes furent consignées dans le journal.

Je portai ce drapeau pendant trois ans, et je puis dire que j'ai souffert; tous les fourriers et caporaux m'écrasaient les pieds, étant pris de vin les trois quarts du temps. Heureusement, on me donna un aide nommé Charbonnier, ancien gendarme décoré; sans lui, je n'aurais pas pu faire mon temps.

Le duc d'Orléans, rentré à son hôtel, prit des informations sur mon compte, et le lendemain nous fûmes lui faire la conduite avec le drapeau. Arrivé à Paris, il rendit compte de sa mission et lui parla de moi. Le Roi voulut éclaircir cette affaire, fit demander mes états de service au ministère de la guerre, et trouva que j'avais fait toutes les campagnes. Il envoya à la chancellerie pour s'assurer si réellement j'avais été décoré le premier ainsi que je l'avais dit à son fils; tout lui fut affirmé. Il vit que j'avais été nommé officier de la Légion d'honneur le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire. J'ignorais que j'avais intéressé le duc d'Orléans en ma faveur; je ne le sus qu'en janvier 1847.

Les vieux légionnaires de toute la France faisaient des pétitions à la Chambre des députés pour réclamer notre arriéré des sept ans que les Bourbons avaient retenu. Auxerre ne manqua pas d'adresser sa pétition à M. Larabit qui tonnait à la tribune en notre faveur, mais en vain. On ne reniait pas notre dette, mais c'était toujours rejeté; il ne lâchait pas prise; tous les ans, il recommençait. Un jour je le vis et lui dis: «Vous vous donnez bien du mal pour nous. Si vous pouviez seulement obtenir les intérêts de nos sept ans? Les intérêts de 875 francs ne feraient que 43 fr. 75 c. qu'ils ajouteraient tous les ans à notre pension et les vieux légionnaires seraient contents.--Je vous remercie, me dit-il, je n'oublierai pas votre avis.» À force de renouveler nos pétitions, ça finit par prévaloir. À partir du 1er janvier 1846 et en 1847, il nous était dû 350 francs au lieu de 250, ce qui fit la joie des 10,000 légionnaires les plus anciens. Le 1er janvier 1847 arrivé, ils reçurent tous leur 350 francs, mais moi je ne reçus rien. J'attends jusqu'au 5 janvier, puis jusqu'au 16; je réclamai, on me mit dans le panier, ce qui veut dire les oubliettes. On ne me répondit point. Mais mon Dieu, ils ne veulent donc plus me payer ma croix? Enfin, le 18 janvier, je reçois une lettre de la Légion, je me dis à part: J'ai bien fait de leur écrire, voilà mes 350 francs qui arrivent. Pas du tout, je ne trouve que 250 francs. Mais ce n'est pas mon compte! J'ai droit à 350, ils se moquent de moi. On fit ma déclaration à la Chancellerie, mais on en fit comme des autres, on la mit au panier. Enfin, le 31 janvier, je reçus une réponse, mais quelle est ma surprise de voir sur l'adresse: _À M. le capitaine Coignet, officier de la Légion d'honneur!_ Je me dis: «Ils se moquent de moi, ils me dorent la pilule pour ne pas me donner mes 100 francs.» Je décachette la lettre ainsi conçue: «Monsieur, les cent francs que vous réclamez ne vous sont point dus (je fus prêt à ôter ma casquette pour les remercier). Vous avez été nommé le 5 juillet 1815 par le gouvernement provisoire, puis le 28 novembre 1831 par le Roi, officier de la Légion d'honneur. Par conséquent, vous n'avez pas droit aux cent francs, vous êtes porté pour 250 francs qui vous seront payés annuellement. _Signé_: Le Secrétaire général de la Légion d'honneur, Vicomte de Saint-Mars.»

Me voilà donc nommé pour la troisième fois, mais qui a pu me faire nommer par le gouvernement provisoire? Me creusant la tête dans mes vieux souvenirs, je me suis rappelé la plaine des Vertus, le 30 juin, et le bel officier supérieur qui a pris mes nom et prénoms. C'est peut-être lui, il m'a pourtant dit son nom quand il m'a vu couper le nez à cet officier prussien. Ah! je le tiens, il se nomme Bory de Saint-Vincent. Quel bonheur pour moi de pouvoir citer un pareil homme!

Je reçus mon brevet et des lettres de tous ceux qui s'intéressaient à moi: le comte Monthyon, M. Larabit, ma belle-soeur Baillet, supérieure de la succursale des orphelines de la Légion d'honneur, rue Barbette.

Le 16 août 1848, anniversaire de ma naissance, je fus frappé du plus grand malheur; je perdis ma compagne chérie après 30 ans de jours fortunés; je restai seul, accablé de douleur. Que vais-je devenir à 72 ans! Je ne puis rien entreprendre; mes petites occupations ne pouvaient me tirer de mes ennuis profonds; il y avait longtemps que je me creusais la tête de tous mes anciens souvenirs qui se trouvaient bien loin derrière moi. Si je savais écrire! je pourrais entreprendre d'écrire mes belles campagnes, et l'enfance la plus pénible qu'un enfant de 8 ans a pu endurer. Eh bien, dis-je, Dieu viendra à mon aide. Ma résolution bien prise, j'achetai du papier et tout ce qu'il fallait; je mis la main à l'oeuvre.

Le plus difficile pour moi était de n'avoir point de notes ni aucun document pour me guider. Que de veilles et de tourments je me suis donnés pour pouvoir me retracer tout le chemin parcouru pendant ma carrière militaire! Il n'est pas possible de se faire une idée de ma peine pour arriver à me reconnaître et me ressouvenir des faits. Si j'ai atteint mon but, je me trouverai bien récompensé, mais il est temps que je finisse. Ma mémoire est bien affaiblie; ce n'est pas l'histoire des autres que j'ai écrite, c'est la mienne, avec toute la sincérité d'un soldat qui a fait son devoir et qui écrit sans passion. Voilà ma devise: l'honneur est mon guide.

Maintenant qu'il me soit permis de parler aux pères de famille qui me liront. Qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire apprendre à leurs enfants à lire et à écrire, et pour les amener au bien: c'est le plus bel héritage et il est facile à porter. Si mes parents m'avaient gratifié de ce don précieux, j'aurais pu faire un soldat marquant, mais il ne faut pas injurier ses parents. À 33 ans, je ne savais ni _A_ ni _B_; et là ma carrière pouvait être ouverte si j'avais su lire et écrire. Il y avait chez moi courage et intelligence. Jamais puni, toujours présent à l'appel, infatigable dans toutes les marches et contre-marches, j'aurais pu faire le tour du monde sans me plaindre. Pour faire un bon soldat, il faut: courage dans l'adversité, obéissance à tous ses chefs, sans exception de grade. Qui fait aussi le bon soldat, c'est le bon officier. Je termine mes souvenirs le 1er juillet 1850.

Fait par moi.

JEAN-ROCH COIGNET.

ADDITIONS ET VARIANTES

Les premiers éditeurs de Coignet ont suivi moins littéralement que nous le manuscrit original: ils l'ont aussi abrégé davantage, ce qui explique pourquoi notre édition peut être considérée comme plus complète. Si on la compare à l'édition de 1851, elle présente cependant certaines lacunes. Lors de la première publication, Coignet vivait encore, et, en écoutant la lecture des épreuves, il a fourni très probablement de mémoire quelques additions. Ces additions, on sera bien aise de les retrouver ici, bien qu'elles ne figurent pas sur le manuscrit; elles renferment des détails que l'auteur seul pouvait donner, et qui nous semblent devoir être lus avec confiance.

* * * * *

_Préliminaires de la bataille de Marengo._ (Voir le Troisème Cahier.)--La 24e demi-brigade fut détachée pour pointer en avant, à la découverte. Elle marcha très loin et finit par rencontrer des Autrichiens. Même elle eut avec eux une affaire très sérieuse. Elle fut obligée de se former en carré pour résister à l'effort des ennemis. Bonaparte l'abandonna dans cette position terrible. On prétendit qu'il voulait la laisser écraser. Voici pourquoi. Lors de la bataille de Montebello, cette demi-brigade, ayant été poussée au feu par le général Lannes, commença par fusiller ses officiers. Les soldats n'épargnèrent qu'un lieutenant. Je ne sais au juste quel pouvait être le motif de cette terrible vengeance. Le Consul, averti de ce qui s'était passé, cacha son indignation. Il ne pouvait sévir en face de l'ennemi. Le lieutenant qui avait survécu au désastre de ses camarades fut nommé capitaine, l'état-major recomposé immédiatement. Mais néanmoins on conçoit que Bonaparte n'avait rien oublié.

Vers les cinq ou six heures du soir, on nous envoya pour dégager la 24e. Quand nous arrivâmes, soldats et officiers nous accablèrent d'injures, prétendant que nous les avions laissé égorger de gaieté de coeur, comme s'il dépendait de nous de marcher à leur secours. Ils avaient été abîmés. J'estime qu'ils avaient perdu la moitié de leur monde, ce qui ne les empêcha pas de se battre encore mieux le lendemain.

_Description de l'uniforme de la Garde._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Rien de plus beau que cet habillement. Quand nous étions sous les armes en grande tenue, nous portions l'habit bleu à revers blancs, échancrés sur le bas de la poitrine, la veste de basin blanc, la culotte et les guêtres de basin blanc; la boucle d'argent aux souliers et à la culotte, la cravate double, blanche dessous et noire dessus, laissant apercevoir un petit liséré blanc vers le haut. En petite tenue, nous avions le frac bleu, la veste de basin blanc, la culotte de nankin et les bas de coton blanc uni. Ajoutez à cela les ailes de pigeon poudrées et la queue longue de six pouces, avec le bout coupé en brosse et retenu par un ruban de laine noire, flottant de deux pouces, ni plus ni moins.

Ajoutez encore le bonnet à poil avec son grand plumet, vous aurez la tenue d'été de la garde impériale. Mais ce dont rien ne peut donner une idée, c'est l'extrême propreté à laquelle nous étions assujettis. Quand nous dépassions la grille du casernement, les plantons nous inspectaient, et, s'il y avait une apparence de poussière sur nos souliers ou un grain de poudre sur le collet de notre habit, on nous faisait rentrer. Nous étions magnifiques, mais abominablement gênés.

_Au camp de Boulogne._ (Voir le Quatrième Cahier.)--Étant au camp d'Ambleteuse, je reçus la visite de mon ancien camarade de lit, en compagnie duquel j'avais fait mes débuts dans la garde. J'ai déjà dit qu'il était le plus grand de tous les grenadiers; du reste, charmant garçon, doux, enjoué, un peu goguenard. Je ne puis me rappeler son nom; je me souviens seulement qu'il était fils d'un aubergiste des environs de Meudon. Il avait quitté la garde à la suite d'une aventure singulière. Un jour, nous étions de service aux Tuileries; il fut placé à la porte même du premier Consul, à l'entrée de sa chambre. Quand le Consul passa, le soir, pour aller se coucher, il s'arrêta stupéfait. On l'eût été à moins. Figurez-vous un homme de six pieds quatre pouces, surmonté d'un bonnet à poil de dix-huit pouces de haut, et d'un plumet dépassant encore le bonnet à poil d'au moins un pied. Il m'appelait son nabot, et, quand il étendait le bras horizontalement, je passais dessous sans y toucher. Or, le premier Consul était encore plus petit que moi, et je pense qu'il fut obligé de lever singulièrement la tête pour apercevoir la figure de mon camarade.

Après l'avoir examiné un moment, il vit qu'en outre il était parfaitement taillé: «Veux-tu être tambour-major? lui dit-il.--Oui, Consul.--Eh bien! va chercher ton officier.»