Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 27
Je me trouvais sur le côté gauche; le procureur du roi se trouvant à mon côté, me dit: «Vous n'entendez donc pas que je vous crie de rester derrière?--Mais je suis mon général.--Je vous dis de laisser passer le tribunal.--C'est donc vous qui nous commandez? Eh bien! commandez!--Je ne vous connais pas, dit-il.--Je vous connais moi, vous vous nommez Gachon, et il n'y a qu'un Gachon comme vous qui puisse _gâcher_ un officier comme moi. Si vous étiez officier, je vous dirais deux mots.»
Il se trouvait parmi nous des chevaliers de Saint-Louis qui eurent l'insolence de me dire: «Donnez-lui un soufflet.» Je me retourne et les regardant, d'un air de mépris: «Que me dites-vous? C'est affaire à vous de lui donner un soufflet et non à moi; vous seriez pardonnés et moi fusillé.» Il fallut que je restasse encore une fois humilié. Cela fit grand bruit dans la procession, un des aides de camp du général vint lui rendre compte de ce qui venait de se passer derrière lui. Après la cérémonie, le général me dit: «Mon brave, cela n'arrivera plus; on connaîtra l'ordre de marche.--Il n'est plus temps, vous ne nous verrez plus. Que M. Gachon s'en souvienne!»
La duchesse d'Angoulême vint à passer à Auxerre et l'on fit tous les préparatifs pour la recevoir. Des hommes de la marine, tous habillés de blanc, étaient commandés pour dételer ses chevaux sous la porte du Temple. Moi, je reçus l'ordre de me porter en grand uniforme à la porte du Temple pour me placer à la portière de droite de la princesse, sabre au poing. Je m'y rendis; les ordres ne sont pas des invitations, il faut obéir.
Arrivé à mon poste, je me plaçai près de la portière, et mes dindons habillés de blanc traînaient la voiture au petit pas... Moi, avec ma figure antique, je ne soufflais mot. Elle pouvait se vanter, si elle m'avait connu, que je ne l'aurais pas laissé insulter; j'ai toujours respecté le malheur. Arrivée sur la place Saint-Étienne, la voiture s'arrêta près de la cathédrale, et le clergé avec la croix et le grand crucifix portés par l'abbé Viard et M. Fortin, vicaire, se présentèrent à la portière de gauche. L'abbé Viard présentait son crucifix, et ce pauvre Fortin, la tête penchée sur l'épaule de l'abbé Viard, pleurait de bon coeur; ça coulait sur ses grosses joues si fort qu'il me donnait presque l'envie d'en faire autant. Comme c'était amusant pour moi! Lorsque toutes les bénédictions et les baisers de crucifix furent terminés, la voiture de la princesse, traînée par les ânes du port, fit son entrée dans la cour de la Préfecture. Au pied du perron, elle fut reçue par les autorités, et monta d'un pas lent les degrés: elle était pâle, maigre et soucieuse. On l'introduisit dans une grande salle qui pouvait contenir 300 personnes; là un trône était préparé pour la recevoir. Ma mission remplie, je me réunis au corps des officiers en demi-solde pour aller faire notre visite à cette princesse, fille du malheureux Louis XVI. Notre tour arrive, nous sommes annoncés et formons le cercle dans cette salle immense; elle ne nous adressa pas un mot, elle avait l'air rechigné. Il se présente une grande dame pâle qui se fait annoncer pour faire présent d'un anneau ayant appartenu, disait-elle, aux ancêtres de la famille de Louis XVI. Une dame d'honneur rend compte de cette visite à la duchesse qui dit: «Faites retirer cette femme.» Force lui fut de se retirer, bien penaude.
En ce temps-là, il nous fut enjoint de chercher des établissements, ce qui voulait dire: «Vous êtes répudiés.» Tous les officiers qui ne purent rester en ville se sauvèrent dans les campagnes pour vivre à la table des laboureurs moyennant 300 francs de pension par an. Moi, je pris de suite mon parti. J'allais à Mouffy m'installer pour un mois, mettre mes morceaux de vigne en bon état, me disant que si j'y dépensais mes économies, je pourrais toujours vivre avec mes 73 francs par mois. Comme mes deux hommes de journée, je faisais trembler le manche de ma pioche; dans un mois, mes petits morceaux de vigne étaient dans l'état parfait. Je ne le cédais pas à mes deux vignerons, je leur montrais que le soldat pouvait reprendre la charrue. Mes pauvres mains avaient de fortes ampoules, mais je me déchaînais contre l'ouvrage, disant: «J'ai passé par de plus grosses épreuves. Je vous ferai voir, mes enfants, que la terre doit nourrir son maître.»
Je m'en revins à Auxerre pour des affaires plus sérieuses, je m'étais dit: «Il faut prendre un parti, il faut te marier; tu ne peux plus rester garçon, maintenant qu'il t'est permis de former un établissement, mais avant tout il faut la trouver.» À qui me confier? Je fus faire visite à M. More qui était un de mes dignes amis, je le fréquentais depuis 1814. J'étais toujours bien reçu. Il avait une parente pour fille de boutique qu'il appelait toujours: ma cousine; je l'avais distinguée à cause de son activité au commerce, mais je ne disais mot; le temps m'en fournit l'occasion. Cette aimable demoiselle trouva un petit fonds de commerce, et sans rien dire de ses intentions à ses parents, elle en devint propriétaire. Je l'avais perdue de vue; passant chez M. Labour, confiseur, pour lui faire visite, Mme Labour me dit: «Connaissez-vous un capitaine décoré qui demeure à Champ?--Non, Madame.--C'est qu'il désirait se marier avec une demoiselle de nos amies qui était chez M. More depuis 11 ans, et qui vient de s'établir à son compte.--Et où est-elle établie?--Au coin de la rue des Belles-Filles, elle a payé le fonds et la maison tout au comptant, avec un bon mobilier.--Eh bien, Madame, je ne connais ce capitaine que pour l'avoir vu aux grandes cérémonies; je ne puis vous en donner de renseignements positifs.»
Je pris congé: «Ah! me dis-je, on veut me souffler cette demoiselle. Il ne faut pas perdre de temps.» Le même jour je vais chez Mlle Baillet; c'était son nom de famille: «Mademoiselle, je désirerais avoir du café et du sucre.--Volontiers, Monsieur, dit-elle.--Je voudrais avoir le café frais moulu.--Je vais vous en moudre; combien en voulez-vous?--Une livre me suffit.» Et voilà que je lui fais tourner son moulin.
Cette opération finie et mes deux paquets attachés je paye: «Je n'en ai pas pris beaucoup?--Tant pis, Monsieur.--Ce n'est pas cela que je désirais; c'est à vous que je veux parler.--Eh bien! parlez, je vous écoute.--Je viens vous demander votre main pour moi; je fais ma commission moi-même, sans préambule et sans détour; je ne sais pas faire de phrases; c'est en franc militaire que je vous demande.--Eh bien, je vous réponds de même, cela se peut.--Eh bien, Mademoiselle, votre heure, s'il vous plaît, pour parler de cette sérieuse affaire?--À six heures.»
À six heures précises, je me présente: «Vous n'avez pas la permission?--Je vais la demander, mais il faut convenir de nos faits et de nos fortunes. Pour avoir la permission, il faut que ma future apporte en dot 12,000 francs.--Je puis le prouver, dit-elle, y compris ma maison et mon mobilier; ainsi nous sommes d'accord.--Pour moi, je n'ai rien que quelques arpents de terre et des vignes, mais je ne dois rien; toutes mes petites économies sont enfouies dans la réparation de mes vignes; je ne croyais pas me marier sitôt.--Eh bien, demandez votre permission, je vous donne ma parole.--Et moi, Mademoiselle, je vous donne la mienne. Demain, je ferai ma demande au général.»
Je fus bien accueilli du général: «Je vais faire partir votre demande de suite et je vais l'apostiller.--Je vous remercie, général.»
Huit jours après, j'avais ma permission; je cours chez Mlle Baillet: «Voilà ma permission, il faut prendre jour pour passer le contrat. Si vous êtes en règle, nous pouvons fixer le jour de notre mariage.--Vous allez bien vite; il faut que j'en fasse part à mes parents.--Prenez tout le temps nécessaire et puis nous fixerons l'époque que vous voudrez. Je désirais me marier le jour de ma fête, le 16 août.--Cela n'est pas possible, c'est jour de fête; mettons cela au 18, je vais écrire à Paris pour inviter seulement ma soeur, car nous ne ferons pas de noce.--C'est bien mon intention. D'abord, moi, je n'ai pas d'argent.--Et votre famille est trop considérable.--Je ne veux pas qu'ils sachent le jour de notre mariage; je leur ferai part que je me marie, voilà tout.--Cela coûterait 5 à 600 francs, il vaut mieux les mettre dans notre petit commerce.--Je vous approuve.» Nous fixâmes le 10 pour le contrat, et le 18 pour notre mariage.
Le contrat fut passé; M. Marais fut mon témoin, et M. Labour, celui de ma future; ma dot en espèces était des plus minces. Je lui dis: «J'ai pour toute fortune 4 fr. 50 c.; vous aurez la bonté de faire le reste. Je vous offre une montre à répétition, une belle chaîne et deux couverts d'argent; pour ma garde-robe, elle ne laisse rien à désirer: 40 chemises, et le reste à proportion, plus 73 francs par mois, 125 francs par an de la Légion d'honneur, et quatre feuillettes de vin. Mais je ne dois pas un sou.--Eh bien, Monsieur, nous ferons comme nous pourrons.»
Tout fut convenu, je fus de suite chez M. Rivolet le prier de me prêter 80 francs pour acheter un châle que je portai aussitôt à ma future; elle fut enchantée. J'allai ensuite chez M. More lui faire part de mon mariage: «Avec qui vous mariez-vous?--Avec votre cousine, Mlle Baillet.--C'est elle que je vous aurais choisie, mon brave; je vous offre mes services.--Je pourrais en avoir besoin.--Comptez sur moi.»
Je passai aussi chez M. Labour: «C'est vous qui êtes cause de mon mariage avec votre amie; vous m'avez donné l'éveil; sans vous, on aurait pu me la souffler.--Combien nous sommes heureux de vous en avoir parlé.»
Ce n'était pas tout cela qui me tourmentait le plus; il fallait aller à confesse. Je prends des renseignements: «Il faut vous adresser à M. Lelong, me dit-on, c'est un brave homme.»
Je vais de suite chez lui: «Monsieur, lui dis-je, je vous ai choisi pour me marier.--Mais êtes-vous confessé?--Pas du tout, c'est pour cela que je viens près de vous. Que peut-on demander à un militaire? J'ai fait mon devoir.--Eh bien, je vais faire le mien.» Il met ses deux genoux sur le bord d'une chaise, marmotte une petite prière, et, quittant sa chaise, il me donne sa bénédiction qui en valait bien une autre, avec mon billet de confession: «Vous direz à l'abbé Viard que c'est moi qui vous marie. Qui épousez-vous?--Mlle Baillet.--Ah! me dit-il, j'ai fait mes études avec son père; est-elle confessée?--Non, Monsieur.--Envoyez-la-moi.--Ça suffit. Je désirerais être marié le 18, à quatre heures du matin.--L'église ne s'ouvre qu'à cinq heures, mais je prendrai les clefs à quatre heures et demie, et je serai à la porte.--Je vous remercie; je vais vous envoyer ma future de suite.--Je l'attends.»
Je sautai de joie d'être débarrassé de cela. Je vais chez ma future: «Mademoiselle, je suis confessé; M. Lelong vous attend.--Eh bien, j'y vais.--C'est chez lui qu'il faut aller. C'est un vieil ami de votre père, il me l'a dit.--Eh bien, restez près de ces demoiselles; je ne serai pas longtemps.» Tout fut terminé en une demi-heure, et le lendemain nous portâmes nos 3 francs à l'abbé Viard.
J'avais tout prévu pour partir; j'avais loué une voiture à quatre places qui nous attendait porte Champinot, au sortir de l'église. À six heures, nous étions en voiture après avoir pris la tasse de café. Personne n'était levé dans le quartier; c'était comme un enlèvement. J'avais prévenu à Mouffy que je mènerais mon épouse le 18, qu'on m'attende, moi quatrième, avec un bon pot-au-feu, que je me chargeais du reste. Je pris un pâté de 3 francs, et nous voilà partis dîner à Mouffy.
Le lendemain, nous fûmes à Coulanges dîner chez M. Ledoux qui nous attendait avec un dîner de cérémonie; sa demoiselle était fille de boutique de mon épouse. Nous revînmes à Auxerre à neuf heures du soir, personne dans le quartier se doutait de rien.
Le lendemain, je me lève à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et les voisins me voyant si matin diraient: «L'amoureux est bien matinal.» Le lendemain, même répétition; ils ne se doutaient pas que je fusse marié. Je peux certifier que, y compris la voiture, pour frais de noce, j'ai dépensé 20 francs en deux jours; on ne peut pas être plus modeste.
Le dimanche, nous fûmes faire nos visites. Partout, des reproches de ne pas les avoir invités à la célébration de notre mariage: «Ne m'en voulez point, je ne le pouvais. Il aurait fallu que je vous renvoyasse au sortir de l'église, ne pouvant vous recevoir; vous êtes trop nombreux, je ne vous demande que votre amitié.» Les dames disaient: «Si nous avions assisté seulement à la bénédiction.--Il était trop matin pour vous déranger.» C'était partout les mêmes reproches.
La famille était si nombreuse que nous en eûmes pour trois jours. Ces pénibles visites terminées, je pris de suite le collier; je me multipliai: à quatre heures du matin sur pied pour faire notre petit ménage, je mettais la main à tout avec mon aimable épouse. Nous n'avions pas les moyens d'avoir une domestique, mais seulement une femme de ménage à 3 francs par mois. Je pris donc la serpillière pour brûler mon café, mais comme j'étais en disponibilité, il me fut défendu de la porter. Il fallut se résigner. J'allai chez M. More le prier de m'ouvrir un crédit en épiceries: «Je vous donnerai tout ce dont vous aurez besoin.--Mais pas de billets! tout sur ma bonne foi, je prendrai seulement un livret.--Tout ce que vous voudrez.--Eh bien, commençons aujourd'hui. Je ne prends pas tout chez vous; il faut que M. Labour me fournisse aussi certains objets, tels que de l'huile, du chocolat et des cierges.--Tout ce que vous voudrez est à votre service.»
Mes emplettes se montaient à 1,000 francs; il voulait m'en faire prendre davantage: «Si j'en ai besoin, je reviendrai.» Je fus chez M. Labour lui faire pareille demande: «Vous trouverez chez moi tout ce dont vous aurez besoin, avec un livret seulement.--C'est entendu, je partage ma pratique entre vous et M. More.--C'est juste, c'est de droit.--Voyons, commençons! Voilà la note que ma femme m'a donnée; mettez toutes ces marchandises sur mon livret; la recette du premier mois sera pour M. More et le mois suivant pour vous, cela vous arrange-t-il?--Tout m'arrange avec vous.» Sa note montait à 800 francs.
Tout cela placé, il fallut retourner. M. More donna un petit mouvement à son bonnet de coton en me voyant entrer: «Voilà une note.--C'est très bien, mon brave; vous aurez cela ce soir.» J'en fis autant chez M. Labour. Les quatre notes réunies se montaient à 3,500 francs; c'était effrayant pour moi, mais ma chère épouse me disait: «Sois sans inquiétude, nous nous tirerons d'affaire avec du travail et une sévère économie; nous viendrons à bout de tout.» Que j'étais heureux d'avoir trouvé un pareil trésor!
Lorsque toutes nos marchandises furent placées et nos factures reconnues, il vient un ami de M. More nous visiter, c'est M. Fleutelat. Après les compliments, il me dit: «Capitaine, si vous voulez, je vous prête 10,000 francs sans intérêt.--Je vous remercie; cela m'empêcherait de dormir! M. More et M. Labour m'ont ouvert un crédit, je vous suis bien reconnaissant.»
Lorsque nous fûmes bien organisés, les acheteurs arrivèrent de toutes parts, et la vente allait on ne peut mieux: 1,500 francs par mois. J'étais content de pouvoir porter 1,000 francs à M. More et 500 francs à M. Labour; je renouvelais nos marchandises avec joie.
J'étais toujours tourmenté par l'inquiétude des dénonciations. Lorsque je voyais un agent de police, je croyais que c'était pour moi, et souvent je ne me trompais pas: «Que me voulez-vous, Monsieur?--Passez à la Mairie.--Je vous suis dans une heure.--Ça suffit.»
Ma femme était tourmentée: «Mais tu n'es sorti que pour aller chez M. More.--Ma chère amie, quand tu me mettrais dans une boîte, ils me feraient parler par le trou de la serrure.»
Je me rendis à la Mairie, devant M. Leblanc: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Mon brave, vous êtes dénoncé.--Ce n'est pas possible, je ne suis sorti de chez moi que pour aller chez M. More; je ne quitte ma petite boutique que pour aller faire mes emplettes, je ne sors pas, je n'ai été au café qu'une fois depuis que je suis marié. Je vous prie de garder l'infâme qui me dénonce; mais, je crois ne pas me tromper, il passe de temps en temps des prisonniers qui demandent des secours avec une liste des noms de tous les officiers, je leur donne 3 francs. Aux plus mal chaussés, je donne mes bottes et mes souliers, mais je n'ai plus rien à leur donner. Je parie que je suis la dupe de mon bon coeur, que c'est des espions au lieu d'être des prisonniers. Vous devez savoir cela, Monsieur le Maire, c'est la police de Paris que l'on fait venir pour me perdre, mais je ne laisserai pas entrer un seul individu chez moi, je les recevrai à la porte.»
Je crois avoir mis le doigt sur le mal, car le maire me dit: «Vous pouvez vous retirer.--Je vous salue, Monsieur le maire.» Je rentrai chez moi: «Eh bien! me dit ma femme, que te voulait-on?--Eh bien! encore une dénonciation sans preuve.--Il ne faut plus laisser entrer personne dans notre chambre.--Je crois avoir deviné que c'est la police de Paris qui me poursuit. M. Leblanc m'a renvoyé sans aucune observation, c'est son secret et non le mien; il m'a bien reçu.» Mon épouse me dit: «Mon ami, il faut chercher si tu pourrais trouver un jardin pour te désennuyer.--Je le veux bien, lui dis-je.
Je me mets à la recherche; j'en parle à M. Marais qui me dit: «Je vous trouverai cela; il n'en manque pas.» Il vint me trouver: «J'ai votre affaire près de chez moi, sur la promenade. Allez trouver le père Chopard, tonnelier, marchand de sabots, il veut vendre son jardin.» Je vais trouver Chopard: «Vous voulez vendre votre jardin?--Oui, Monsieur.--Voulez-vous me le faire voir?--De suite, Monsieur.--Allons-y! S'il me convient et que le prix ne soit pas trop élevé, je vous l'achèterai.»
Visite faite, je dis: «Combien en voulez-vous?--1,200 francs.--Si vous voulez venir chez moi, vous prendrez ma femme pour qu'elle le voie; si ça lui convient, nous pourrons nous arranger.» Ma femme y va et dit: «Il nous convient, tu peux l'acheter.» Je vais trouver ces pauvres gens et termine le marché pour 1,200 francs.
Ah! que j'étais heureux d'avoir un jardin! C'était un désert, mais en un an il changea de face; j'y dépensai 600 francs; j'y faisais trembler la pioche et la bêche; j'en fis mon Champ d'asile.
Dans mon jardin j'étais à l'abri des espions, j'en fis mes délices, celles de ma femme; je lui dois ma belle santé; j'abandonnai tout le monde (je dois dire que je voyais des persécuteurs partout). Depuis 30 ans que je cultive mon champ de retraite, je n'ai pas passé deux jours sans aller le voir, et par tous les temps, toujours accompagné de ma femme. Combien je jouissais chaque jour de ma trouvaille! Je plantais des arbres, j'en réformais; je laissai l'allée principale un peu étroite, mais que je ne pouvais changer à cause de ses beaux arbres. Je fis un joli parterre et trois berceaux; je plantai des quenouilles qui ont 25 pieds de haut; il est rare d'en voir de pareilles.
Lorsque tout fut terminé, on vint me visiter; on venait voir le vieux grognard, toujours habit bas et pioche à la main, qui était heureux d'avoir un coin de terre.
J'eus le bonheur de devenir père d'un garçon qui faisait toute mon espérance; mais je le perdis à l'âge de 14 ans. Cela brisait toutes mes joies.
En 1818, je fis dans mes vignes de Mouffy une bonne récolte; je vendis pour 1,000 francs de vin qui bouchèrent un trou de mes dettes. Comme j'étais fier de porter, avec ma recette du mois, 2,000 francs à M. More et à M. Labour!
Mais les espions étaient toujours à ma poursuite. À la fin de septembre 1822, à 10 heures du matin, un bel homme se présente chez moi, assez bien vêtu: redingote bleue, pantalon _idem_, beaux favoris noirs. Un coup de sabre lui prenait depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il avait tout à fait l'air d'un militaire. Je ne pus m'empêcher de le faire entrer dans ma petite chambre: «Donnez-vous la peine de vous asseoir, vous prendrez bien un verre de vin?» Ma femme dit: «Si vous voulez, je vais vous donner un bouillon?--Ce n'est pas de refus», dit-il.
Après s'être rafraîchi, il me fit voir une liste de tous les officiers qui restaient en ville: «Qui vous a donné cette liste?--Je ne le connais pas.--Avez-vous trouvé quelque chose?--Oh! oui», me dit-il.--Je dis à ma femme: «Donne-lui 3 francs.--De suite, mon ami.»
Je lui demandai d'où il venait: «Je viens de la Grèce.» Et il tire de sa poche des papiers; il me lit les noms des principaux chefs qui commandaient en Grèce: «Pourquoi avez-vous été là-bas? Permettez-moi de vous faire cette question.--C'est mon commandant qui m'a emmené avec lui.--Et pourquoi êtes-vous revenu?--C'est que j'ai vu empaler mon commandant; cela m'a fait si peur que j'ai quitté de suite le pays.--Qu'ai lez-vous faire?--J'ai des protecteurs au ministère de la guerre.»
Je congédiai mon individu, qui se rendit de suite à la mairie pour me dénoncer; il dit au maire que j'avais tenu des propos à un conscrit dans la rue de la Draperie; ce conscrit m'aurait dit: «Bonjour, capitaine.--Où vas-tu?--En Espagne.--Eh bien! tu n'en reviendras pas, ni toi, ni tes camarades.»
Je ne tardai pas à être appelé devant le maire; à midi, l'agent de police me prévint que j'étais attendu. J'y vais sans faire de toilette, en casquette: «Que me voulez-vous, Monsieur le Maire?--Eh bien, dit-il, si vous entendiez dire du mal de moi, me le diriez-vous, mon brave? (Il me tenait les deux mains.)--Non, Monsieur le Maire, je ne suis pas dénonciateur.--Et si vous voyiez que l'on voulût me faire du mal, me le diriez-vous?--Non, Monsieur le Maire, car je m'en souviens, au moment de faire la récolte, on a coupé vos vignes par le pied. Si je l'avais vu, je ne vous l'aurais pas dit; mais si j'avais trouvé l'individu sur le fait, je l'aurais contraint de me suivre pour faire sa déclaration devant vous, et s'il ne l'avait pas faite, je lui aurais donné la correction devant vous. Voilà comme j'entends les dénonciations.--Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes dénoncé.--Je proteste; je ne vous demande ni grâce ni protection, je suis innocent. Je connais l'infâme; il a un coup de sabre sur la figure, il m'a dit qu'il venait de Grèce. Je lui ai donné 3 francs, un bouillon et deux verres de vin; il n'y a que lui qui a pu me dénoncer; si vous voulez le permettre, je vais aller chez le général.--Il le sait.--Déjà! C'est à dix heures que l'infâme est sorti de chez moi; il va vite, il fait du chemin en deux heures. Voulez-vous me permettre d'aller m'expliquer auprès du général?--Allez, vous viendrez me rendre compte de ce qu'il vous aura dit.--Ça suffit.»