Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 26

Chapter 264,119 wordsPublic domain

Le maréchal Macdonald arriva avec un brillant état-major dont le chef était le comte Hulot qui n'avait qu'un bras, et deux aides de camp décorés de la croix de Saint-Louis. Je me rendais tous les jours chez le maréchal pour prendre ses ordres, et de là à la poste prendre les dépêches. J'arrivais toujours tard et trouvais le maréchal à table. Il vient un de ses aides de camp qui me demande mon paquet de dépêches. «Je ne vous connais pas, lui dis-je, dites au maréchal que son vaguemestre l'attend à la porte.--Mais le maréchal est à table.--Je vous dis que je ne vous connais pas.» Il va rendre compte au maréchal de ma résistance. «Faites-le entrer.» Je vais près de lui, chapeau bas; il se lève pour recevoir son paquet, et me dit: «Vous connaissez votre service, vous avez bien fait de répondre ainsi à mon aide de camp. Je vous remercie, mon brave, cela n'arrivera plus; vous le ferez entrer toutes les fois qu'il se présentera avec mes dépêches; il ne doit les remettre qu'à moi. Vous avez été en Russie?--Partout, Monsieur le Maréchal! Je vous ai porté quelquefois des dépêches de l'Empereur.» (J'appuyais sur ce mot, et ses nobles aides de camp me regardaient.) Le maréchal reprend: «Il a fait la guerre, ce capitaine. De quel corps sortez-vous?--De la vieille garde (depuis 1803, après mes quatre campagnes).--C'est bien, me dit-il, je vous garderai près de moi tout le temps nécessaire à votre service.--Et nos lettres, dirent les aides de camp et le comte Hulot.--Toutes vos lettres sont dans le paquet. Je fais mon paquet à la poste, et ce qui fait partie de l'état-major est sous le couvert du maréchal.--Et moi, Monsieur le Capitaine dit la demoiselle du maréchal, n'y en a-t-il pas pour moi?--Trois, Mademoiselle.--Il faudra m'en apporter tous les jours; papa, tu payeras tout cela.--Oui, chère amie, le capitaine me remettra sa note, que je payerai. La poste arrive bien tard?--À cinq heures.»

Ce fut tous les jours la même répétition en 1815. L'armée fut licenciée et reformée en régiments qui portaient le nom de chaque département. Celui de l'Yonne était commandé par le marquis de Ganet, parfait colonel. J'ai eu l'occasion de le connaître à Auxerre.

J'étais chargé de faire faire toutes les distributions chaque jour, et pendant le temps que je restai à Bourges, je fis distribuer deux cent mille rations par rang de grade. Je ne pouvais souvent donner que la demi-ration, alors il me fallait des gendarmes pour maintenir l'ordre.

Le maréchal me garda près de lui le plus longtemps qu'il put, mais on lui intima l'ordre de me renvoyer dans mes foyers à demi-solde; le 1er janvier 1816, le maréchal me fit appeler: «Vous m'avez fait dire de venir vous parler?--Oui, mon brave, je suis forcé de vous renvoyer dans vos foyers, à demi-solde. Je regrette sincèrement de vous faire partir, mais j'en ai reçu l'ordre. J'ai tardé le plus possible.--Je vous remercie, Monsieur le Maréchal.--Si vous voulez rejoindre le dépôt de l'Yonne et reprendre du service, je vous ferai avoir la compagnie de grenadiers.--Je vous remercie; j'ai des affaires à terminer à Auxerre, et puis j'ai trois chevaux dont je voudrais me débarrasser. Je vous demanderai d'aller à Paris pour les vendre.--Je vous l'accorde avec plaisir.--Je n'ai besoin de permission que pour quinze jours; mes chevaux sont de prix, je ne les vendrai bien qu'à Paris.--Vous pouvez partir d'ici.--Je désirerais passer par Auxerre.--Je vous donne toute permission.»

Je pris congé, lui fis mes adieux, ainsi qu'au comte Hulot. En sortant du palais, je me dis: «Voilà de belles étrennes, il faudra se serrer le ventre avec la demi-solde.» Je dois dire que je n'eus jamais qu'à me louer des bontés du général.

Le 4 janvier, je partis de Bourges; le 5, j'arrivais à Auxerre avec trois beaux chevaux. À l'Hôtel de ville, je pris mon billet de logement pour cinq jours au _Faisan_, là je trouvai une table d'hôte où le marquis de Ganet prenait ses repas; je fus invité à sa table pour mes 3 francs par dîner; c'était trop cher pour ma petite bourse. Avec 73 francs par mois, on ne peut dépenser 90 francs pour dîner, sans compter mon domestique et mes trois chevaux. Je ne pus recommencer et je pris toutes les mesures d'économie. J'écrivis à mon frère à Paris, de me faire passer 200 francs pour nourrir mes chevaux, lui disant qu'aussitôt qu'ils seraient vendus je lui en donnerais le prix. Je reçus de suite les deux cents francs, et partis pour Ville-Fargeau faire emplette d'une voiture de foin, de paille et d'avoine, car l'auberge m'avait ruiné. En six jours, mes trois chevaux, moi et mon domestique me coûtèrent 60 francs. Je fis une visite à Carolus Monfort, aubergiste à côté de mon hôtel, qui me fit ses offres de service: «Venez chez moi, me dit-il, je vous logerai, vous et vos chevaux, et ne vous demanderai que 60 francs par mois; vos chevaux seront seuls, et vous vivrez à la table d'hôte.--C'est une affaire convenue, lui dis-je, je vais faire venir tous les fourrages chez vous.--Je me rappelle de vous en 1804, vous logeâtes chez mon père.--C'est vrai, mon ami; mais 60 francs c'est bien dur; je n'ai que 73 francs par mois.--Il faut renvoyer votre domestique, mon garçon d'écurie pansera vos chevaux; avec 3 francs par mois, vous en serez quitte.--Je vous remercie, lui dis-je, je suis content.» Me voilà donc installé chez cet excellent homme. Le 7 janvier 1816, je fus chez le général Boudin: «Général, me voilà rentré sous vos ordres. Le maréchal Macdonald m'a donné une permission de quinze jours pour aller à Paris vendre mes chevaux.--Je vous défends de sortir d'Auxerre.--Mais, général, j'ai la permission.--Je vous répète que je vous défends de sortir de la ville.--Mais, général, je n'ai point de fortune. Comment vais-je faire pour les nourrir?--Cela ne me regarde pas.--Quel parti prendre?--Laissez-moi tranquille! Si vous ne pouvez pas les vendre, il faut leur brûler la cervelle.--Non, général, je ne le ferai pas; ils mangeront jusqu'à ma vieille redingote et je ne leur ferai point de mal; j'en ferais plutôt cadeau à mes amis.» Je pris congé et me retirai bien consterné, mais je ne m'en vantai pas et gardai le silence le plus absolu. Rentré dans mon logement, je renvoyai de suite mon domestique, mais ce n'était que le prélude. Je ne me doutais pas que j'étais sous la surveillance de tous les dévots de la vieille monarchie. Installé chez Carolus Monfort, je formais le noyau de sa table d'hôte: le régiment de l'Yonne était caserné à l'hôpital des fous, porte de Paris; il vint 16 ou 17 officiers qui s'arrangèrent pour le prix de la pension, et me voilà doyen de cette table. Il fallut faire connaissance avec ces nouveaux arrivants. Il se trouvait parmi eux un vieux capitaine de vieille date, à cheveux gris, qui se mettait toujours en face de moi à table. Je voyais qu'il désirait faire ma connaissance et n'avait pas l'air à son aise avec ces jeunes officiers. Parmi eux, un nommé de Tourville, sous-lieutenant sortant des gardes du corps, et un nommé Saint-Léger, ancien sergent-major dans la ligne, qui avait été trouver le roi à Gand, se déboutonnèrent du beau rôle qu'ils avaient joué dans l'affaire du maréchal Ney; ils se vantèrent d'avoir été travestis en vétérans pour le fusiller au Luxembourg. Je ne me possédais plus. J'étais prêt à sauter par-dessus la table. Je me retins, me disant: «Je vous pincerai au premier jour.»

Le vendredi, Mme Carolus nous sert un plat de lentilles pour légumes; voilà mes antagonistes qui jettent feu et flammes, ils voulaient prendre le plat et le faire passer par la croisée. Je leur dis doucement: «Messieurs, il faut voir ce que décide votre vieux capitaine. Je m'en rapporte à lui.»

Le vieux capitaine goûte les lentilles: «Mais Messieurs, elles sont bonnes.--Nous n'en voulons pas.--Eh bien, leur dis-je, si je vous les faisais manger confites dans mon ventre pendant 24 heures, que diriez-vous? et si je vous faisais faire le tour de la ville avec un fouet de poste? Ça ne vous va pas? il faudrait pourtant en passer par là. Vous m'avez compris, ça suffit! je vous attends sous l'orme.»

Mais j'attendis en vain; j'avais affaire à des plats d'étain qui ne peuvent supporter le feu. Le vieux capitaine me serra la main.

Je reçus l'invitation de me présenter tous les dimanches chez le général, pour assister à la messe comme mes camarades, et de là chez le préfet; c'était l'étiquette du jour, il fallait se faire voir. Comme nous étions beaucoup d'officiers, le salon du général se trouvait plein; moi, je formais l'arrière-garde, je restais dans l'antichambre; je me donnais garde d'aller faire ma courbette, j'avais été trop bien reçu. Enfin, au bout de plusieurs dimanches, je fus aperçu par le général, qui tournait le dos à son feu; me voyant, il m'appelle: «Capitaine! approchez, mon brave.»

J'arrive chapeau bas: «Que me voulez-vous, général?--Je fais en ce moment un tableau pour porter les officiers qui veulent reprendre du service; j'ai ordre de les désigner. Si vous voulez, je me charge de vous faire avoir une compagnie de grenadiers.--Je vous remercie, général; le maréchal Macdonald me l'a offert, j'ai refusé.»

Tous mes camarades ne soufflaient mot; il s'en trouva un plus hardi, le capitaine de gendarmerie Glachan, qui dit: «Voyez ce vaguemestre, qui est revenu couvert d'or.» Me voyant apostrophé de cette manière, je m'avance devant le général, et relevant mon gilet: «Voyez, général, comme je flotte dans mes habits. Voyez le gendarme qui a trois boutons à son habit qu'il ne peut boutonner, tant il est gras...--Allons! allons, capitaine!--Je ne le connais pas, ce n'est pas à lui de me parler; qu'il s'en souvienne!»

Je rentrai chez moi, suffoqué de colère; j'aurais voulu être encore en Russie. Au moins, j'avais mes ennemis devant moi, tandis qu'ici ils sont partout dans mon pays.

Vers ce temps, il arriva chez Carolus un armurier poursuivi pour propos séditieux. Je m'attachai à cet homme. J'en fis mon ami, il se nommait Jacoud. Je demeurai chez lui à la sortie de mon hôtel; je n'eus qu'à m'en louer.

Un soir, je rentre chez moi à onze heures; je prends ma lanterne pour aller voir mes chevaux avant de me coucher, ce que je faisais toujours; mon écurie donnait dans la rue du Collège et j'entrais par l'intérieur de la cour. Je trouve mes trois chevaux couchés, je leur parle tout haut: «Vous voilà donc couchés, mes bons amis.» J'entends alors marcher près de la porte de l'écurie, je défais les deux verrous, je vois une patrouille, arme au pied, qui m'écoutait, j'ouvre la porte et leur dis: «Voilà les personnes à qui je parle.» Un peu confus, l'officier fait porter les armes et continue son chemin. «Mon Dieu! me dis-je, je suis donc surveillé.»

Tous les jours j'allais au café Milon passer mes soirées et voir faire la partie des vieux habitués. Je fis connaissance de M. Ravenot-Chaumont. Cet excellent homme me prit en amitié; après avoir pris sa demi-tasse de café, il me disait: «Allons, capitaine, faire notre petite promenade.» Nous sortions par la porte du Temple, nous allions par des sentiers détournés contempler les vignes. Je me croyais seul avec mon ami, mais pas du tout! nous aperçûmes un homme couché à plat ventre sous les pampres de vigne, qui nous écoutait parler. La police était alors contre moi; je ne tardai pas longtemps à en sentir les premières étincelles. Je fus invité à passer à l'Hôtel de ville pour me présenter devant le maire, M. Blandavot, grand et aimable magistrat. Je n'ai qu'à me louer de son accueil, toujours bienveillant. «Vous êtes dénoncé, me disait-il, il faut faire attention; vous avez tenu des propos contre le Gouvernement.--Je vous jure sur l'honneur que c'est faux. Je renie la dénonciation et le dénonciateur; faites-moi me justifier devant l'infâme; mettez-moi en présence de lui. Je ne vous demande ni grâce ni protection; si je suis coupable, faites moi arrêter, vous êtes le maître.--Allez, je vous crois, faites attention.»

Le lendemain, je me présente au café, je retrouve mon ami Ravenot; nous sortîmes ensemble. Arrivés sur la route de Courson, je lui dis: «Il ne faut pas prendre les petits sentiers; nous pourrions trouver des espions cachés dans les vignes. Suivons la route, car hier l'agent de police est venu me chercher pour paraître devant le maire, qui m'a renvoyé; nous n'avons pourtant pas dit un mot de politique.--Ce sont des gens qui font ce métier-là pour gagner de l'argent. Qui donc est cet agent?--J'ai demandé son nom; il se nomme Monbont[60]; il est grand, culottes courtes, des mollets comme un chevreuil et une loupe au coin de l'oreille.»

Les amateurs de beaux chevaux venaient voir les miens; enfin un nommé Cigalat, vétérinaire, me fit vendre mon beau cheval de bataille 924 francs au fils Robin, de la poste aux chevaux; il m'en avait coûté 1,800; il fallut passer par là. Il m'en restait encore deux. Lorsque le 60e (de l'Yonne) eut l'ordre de partir d'Auxerre pour prendre garnison à Auxonne, je reçus une lettre du chirurgien-major: «Mon brave Capitaine, vous pouvez amener vos deux chevaux, je les crois vendus si le prix vous convient (1,200 francs et 80 francs pour le voyage). Si cela vous arrange, vous nous trouverez à Dijon. Nous sommes là pour le passage de la duchesse d'Angoulême, le major en prend un, le commandant l'autre; vous descendrez au _Chapeau-Rouge_; c'est là qu'ils logent.»

Comment faire pour aller à Dijon? Si je le demande, on me dira: «Je vous défends de sortir de la ville.» Diable! mon coup serait manqué; il faut partir à trois heures du matin. Je ne dormais pas, comme si j'allais faire une mauvaise action. Le lendemain, j'étais à huit heures à l'hôtel du Chapeau-Rouge. À onze heures, le régiment de l'Yonne rentrait de faire la conduite à la duchesse; j'avais eu le temps de faire rafraîchir mes chevaux. On annonce mon arrivée à ces messieurs; ils viennent; le gros major me voyant, dit: «Le maître de ces chevaux n'est donc pas venu?--Vous me prenez, sans doute, pour un domestique, vous vous trompez; je suis le propriétaire de ces chevaux. Je n'ai pourtant pas la figure d'un domestique. Je suis décoré, et je l'ai été avant vous, ne vous déplaise. Lequel de ces deux chevaux prenez-vous?--Le cheval normand.--Je vous le donne, je veux 600 francs et les 80 francs promis.--Je vais vous faire un bon que vous toucherez chez mon frère, payeur.»

Une heure après, je revins livrer mon cheval, tout sellé et bridé, dans la cour: «Monsieur, si vous m'aviez demandé celui-là, je ne vous l'aurais pas donné; il vaut lui seul 1,200 francs.» Et je dis au marquis de Ganet qui était là: «Si vous voulez, je vous le cède au premier étage monté par moi, et je redescendrai dessus, si l'escalier est praticable; je vais vous faire voir les mérites de ce cheval.»

Je monte en effet, et le fais manoeuvrer dans tous les sens; il marchait le pas d'un homme en reculant; de même, je le fais se dresser sur l'appui d'une croisée: «Reste là! lui dis-je (il ne bougeait pas). Voilà, Monsieur le Major, un cheval de maître, et celui que vous avez est mon cheval de portemanteau; il n'est point dressé[61].»

Le lendemain, à Auxerre, personne ne s'était aperçu de mon absence. Je fus rendre compte de mon voyage à M. Marais: «Le prononcé de votre procès est rendu; ils sont condamnés chacun à 1,500 francs de dommages-intérêts; je suis nommé pour vous faire restituer votre bien. Il faut que tous ceux qui ont de votre bien se désistent, et le notaire de Courson fera les actes de désistement à leurs frais; je vais leur assigner le jour, j'ai tous les noms, ils sont dix-sept; cela ne vous regarde pas; je vous dirai le jour et nous partirons, vous et votre frère. Mon frère sautait de joie: «Voilà 17 ans, disait-il, qu'ils me font donner de l'argent!» Le jour indiqué, nous partîmes pour Mouffy, accompagnés de M. Marais, pour nous installer dans notre petit bien qui n'en valait pas la peine, car il nous coûtait 1,000 francs de plus que sa valeur; mais nous avions gagné.

Lorsque ces malheureux se furent désistés, nous rentrâmes à Auxerre; mon frère dit à M. Marais: «Tenez votre mémoire prêt, je vous payerai de suite, car mon frère n'a pas le sou.» Les frais se montèrent à 1,800 francs, et nous avions pourtant gagné. Voyant cette note, je fis un peu la grimace, mais je ne dis mot. Pauvres plaideurs, comme on vous plume! Cette affaire réglée, nous partîmes pour Druyes, notre pays natal, dans un beau cabriolet pour assister à la vente des biens de nos débiteurs. Je convins avec mon frère de ne pas dépouiller notre père, qu'il fallait lui laisser, sa vie durant, tout ce qu'on devait vendre pour couvrir notre somme. Après un débat orageux avec mon frère, on procéda à la vente. Nous nous rendîmes chez notre père pour lui faire part de nos bonnes intentions à son égard: «C'est plutôt pour augmenter votre fortune que pour la diminuer.--C'est bien, nous dit-il, mais je veux un logement pour ma femme après moi.--Cela ne sera pas, lui dit mon frère. Je me rappelle qu'elle m'a mené dans les bois avec ma soeur pour nous perdre. D'ailleurs, vous lui avez passé tout le reste de votre fortune, vous avez dépouillé vos enfants pour lui donner d'abord 36 bichets de froment sa vie durant, et puis, vous le savez, elle est plus riche que nous.» J'aurais consenti, mais mon frère, qui avait tant souffert des cruautés de cette femme, ne voulait pas céder. Tout fut terminé le même jour, mais mon père nous garda rancune plus tard. Revenus à Auxerre, mon frère régla nos comptes; je me trouvai débiteur de 700 francs: «Eh bien! me dit-il, avant de partager, donne-moi deux morceaux de vigne et nous serons quittes.--Choisis.» Enfin, il me restait six arpents de mauvaise terre et de vignes. Combien je me trouvai soulagé d'être débarrassé d'une pareille somme envers mon frère! J'avais un cheval de reste pour toute fortune. Le lendemain, nous fûmes chez M. Marais lui porter ses 1,800 francs; nous fûmes invités à dîner et mon frère partit pour Paris. Le dimanche, je fus invité à dîner chez M. Marais qui me fit la remise de 100 francs; il se rappelait les beaux pistolets dont je lui avais fais cadeau, mais il fallait de temps en temps lui prêter mon cheval lorsqu'il avait des biens à visiter. Cela ne pouvait se refuser; mais d'autres se présentèrent pour me l'emprunter aussi; je leur disais: «Il est retenu par M. Marais.» Je rendais compte de toutes ces invitations à M. Marais qui connaissait tout le monde: «Il ne faut pas le prêter, vous ne pourrez en jouir, et moi je compte sur votre obligeance.--Il est à votre service, mais ces messieurs que je ne connais pas me tourmentent.--Il faut refuser--Il est venu ce matin un grand monsieur habillé en noir, maigre et pâle, qui a la vue basse; il a l'air d'un juge. Il m'a prié de lui prêter mon cheval pour aller voir ses bois.--Vous a-t-il dit son nom?--Oui, il se nomme Chopin.--Ne vous avisez pas de lui prêter votre cheval, il lui ferait manger des javelles.--Et comment faire?--Il faut lui dire que je l'ai pour un mois.--Ça suffit, s'il me tourmente, je vous l'enverrai.--Je m'en charge», me dit-il.

Mon père se fâcha contre nous; il nous fit assigner pour lui payer une pension viagère; je partis pour Druyes afin de tâcher de concilier cette affaire par-devant le maire, M. Tremot. «Allons, mon père, il faut nous arranger.--Je le veux bien pour toi, mais je veux 14 bichets de froment par an et 200 francs.--Mais ça n'est pas possible, vous savez que je n'ai rien; vous êtes plus riche que moi. Est-ce votre dernier mot?--Si tu es venu pour cela, voilà ce que je veux: il faut que ma femme ait de quoi vivre après moi; vous payerez la sottise que vous m'avez faite.» Je fis prendre tous les renseignements sur la fortune que mon père possédait à l'époque de sa demande; il se trouvait être plus riche que moi de dix mille francs. J'apportai tous ces renseignements à M. Marais, et le chargeai de cette affaire; elle se plaida; je prouvai au tribunal que mon père avait dix mille francs de plus que moi. On ne m'en tint pas compte. Je reconnus dans mes juges M. Chopin et je fus condamné à 240 francs payables trois mois d'avance, j'en fus suffoqué; je revins chez mon avoué: «Eh bien! lui dis-je, vous m'avez donné un mauvais conseil; si j'avais laissé manger des javelles à mon cheval, je n'aurais peut-être pas perdu mon procès, car je crois que ce juge m'a nui.»

Mon père ne tarda pas à me faire signifier le jugement. Ce fut un coup de foudre pour moi. Eh! mais mon Dieu! je n'ai pourtant pas la goutte, et voilà de fortes sangsues qu'on applique à ma bourse: 80 francs pour quatre feuilles de papier, le timbre et l'enregistrement, c'est cher; allez donc plaider, je me ferais plutôt arracher les deux oreilles. Aussi cela ne m'est jamais arrivé depuis, je craignais trop les sangsues. J'empruntai 40 francs pour solder ces frais; la pauvre demi-solde ne suffisait pas, il fallut se serrer le ventre. Je vendis mon cheval à M. Cousin d'Avallon, ce qui me remit dans mes petites affaires, ayant touché de suite 600 francs. Que je me trouvais heureux de payer les premiers 30 francs à mon père (par le commissionnaire qui me remettait son reçu)!

Je me retirai chez le père Toussaint-Armansier, place du Marché-Neuf; là ma pension et mon logement ne me coûtaient que 45 francs par mois avec un petit pot-au-feu d une livre et demie pour deux jours. J'allais au café Milon regarder les habitués faire leur partie, sans jamais prendre une tasse de café; de là je sortais toujours avec mon ami Chaumont-Ravenot faire notre promenade habituelle, puis je rentrais au café pour en sortir à dix heures. Voilà la vie que je menais pendant tout le temps que je restai garçon.

Je ne passais pas plus de 15 jours sans être dénoncé, puis cela se ralentit. Le commissaire de police était interrogé pour rendre compte de ma conduite; je puis dire à sa louange que je lui dois ma liberté, c'est lui qui répondait de moi tout le temps de ma surveillance, il me suivait de l'oeil sans jamais me parler.

On fit la cérémonie funèbre de Louis XVI. Au jour indiqué pour la célébrer, toutes les autorités furent convoquées pour assister à ce pénible service, et nous reçûmes l'ordre de nous présenter chez le général Boudin pour aller prendre le préfet et nous rendre à la cathédrale. L'église était pleine; après le service, M. l'abbé Viard monta en chaire, le général nous fit signe de sortir du choeur pour nous mener en face de la chaire. Nous formions le cercle tous assis, notre général au milieu de nous. L'abbé Viard lut le testament de Louis XVI d'une voix de Stentor; après sa lecture, le voilà qui tombe sur l'usurpateur Bonaparte qui avait porté le carnage chez toutes les puissances avec ses satellites, ces buveurs de sang qui égorgeaient les enfants au berceau. Alors toutes les figures des vieux guerriers devinrent pâles, et le général, qui aurait dû venir à notre secours, ne dit mot. En sortant de cette cérémonie, tout le monde était silencieux; je croyais étouffer de colère contre l'abbé Viard; il m'a fait une si terrible blessure que je n'ai été depuis aux cérémonies que forcément. Voilà ce que j'ai vu et entendu; que les hommes de ce temps s'en souviennent! Il fallut que nous restâmes humiliés, il fallut aller à la messe tous les dimanches, je croyais toujours voir cette tête blanche, aux cheveux _regrichés_, monter en chaire. Je crois que je serais sorti de la cathédrale, tant cet homme me faisait mal à voir.

Un jour de Fête-Dieu, nous fûmes chez notre général, de là chez le préfet attendre le moment de partir pour la cathédrale, mais le chapitre des conversations se prolongeant un peu trop, la procession sortit et l'on vint avertir le préfet de ce contretemps. Au lieu d'aller à l'église, nous fûmes obligés de courir pour la rattraper sur la place, mais lorsque nous eûmes dépassé le portail, longeant le clergé pour nous porter derrière le dais, suivant notre général, on criait derrière nous à tue-tête: «En arrière! en arrière les officiers, en arrière!» C'était le tribunal qui voulait passer devant nous.