Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 25
Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille, quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.
Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure; l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait aux Quatre-Bras que les _sans-culottes_[58].--«Partez, Monsieur le Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois. Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur, près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées; notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai, j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.
Il paraît qu'il ne leur convenait pas de me voir approcher d'eux; ils me saluèrent de trois coups de canon. Je m'en reviens rendre compte à l'Empereur que, sur la droite, leur cavalerie était cachée derrière les seigles, leur infanterie, masquée par le ravin, qu'une batterie m'avait salué. L'Empereur donna l'ordre de l'attaque sur toute la ligne; et le maréchal Ney fit des prodiges de courage et de bravoure. Cet intrépide maréchal avait devant lui une position formidable; il ne pouvait la franchir. À chaque instant, il envoyait près de l'Empereur pour avoir du renfort, et _en finir_, disait-il. Enfin le soir, il reçut de la cavalerie qui mit les Anglais en déroute, mais sans succès prononcé. Encore un effort, et ils étaient renversés dans la forêt; notre centre faisait des progrès, on avait passé la baraque malgré la mitraille qui tombait dans les rangs. Nous ne connaissions pas les malheurs qui nous attendaient.
Il arrive un officier de notre aile droite; il dit à l'Empereur que nos soldats battaient en retraite: «Vous vous trompez, dit-il, c'est Grouchy qui arrive.» Il fit partir de suite dans cette direction pour s'assurer de la vérité. L'officier de retour confirma la nouvelle qu'il avait vu une colonne de Prussiens s'avancer rapidement sur nous, et que nos soldats battaient en retraite. L'Empereur prit de suite d'autres dispositions. Par une conversion à droite de son armée, il arrive près de cette colonne qui fut repoussée. Mais une armée, commandée par le général Blucher, arrivait, tandis que Grouchy la cherchait d'un côté opposé. Le centre de notre armée était affaibli par cette conversion; les Anglais purent respirer, on ne pouvait plus envoyer de renfort à Ney qui voulait, nous dirent les officiers, se faire tuer. L'armée prussienne était en ligne; la jonction était complète; on pouvait compter deux ou trois contre un; il n'y avait pas moyen de tenir. L'Empereur, se voyant débordé, prit sa garde, se porta en avant au centre de son armée en colonnes serrées, suivi de tout son état-major; il fait former les bataillons en carrés; cette manoeuvre terminée, il pousse son cheval pour entrer dans le carré que commandait Cambronne, mais tous ses généraux l'entourent: «Que faites-vous?» criaient-ils. «Ne sont-ils pas assez heureux d'avoir la victoire!» Son dessein était de se faire tuer. Que ne le laissèrent-ils s'accomplir! Ils lui auraient épargné bien des souffrances, et au moins nous serions morts à ses côtés, mais les grands dignitaires qui l'entouraient n'étaient pas décidés à faire un tel sacrifice. Cependant, je dois dire qu'il fut entouré par nous, et contraint de se retirer.
Nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir; on ne pouvait se faire jour à travers cette foule ébranlée par la peur. Ce fut bien pis quand nous fûmes arrivés à Jemmapes. L'Empereur essaya de rétablir un peu d'ordre parmi les fuyards; ses efforts furent sans succès. Les soldats de tous les corps et de toutes les armes, marchant sans ordre, confondus, se heurtaient, s'écrasaient dans les rues de cette petite ville, fuyant devant la cavalerie prussienne qui faisait un _hourra_ derrière eux. C'était à qui arriverait le plus vite de l'autre côté du pont jeté sur la Dyle. Tout se trouvait renversé.
Il était près de minuit. Au milieu de ce tumulte, aucune voix ne pouvait se faire entendre; l'Empereur, convaincu de son impuissance, prit le parti de laisser couler le torrent, certain qu'il s'arrêterait de lui-même quand viendrait le jour; il envoya plusieurs officiers au maréchal Grouchy pour lui annoncer la perte de la bataille. Le désordre dura un temps considérable. Rien ne pouvait les calmer; ils n'écoutaient personne, les cavaliers brûlaient la cervelle à leurs chevaux, des fantassins se la brûlaient pour ne pas rester au pouvoir de l'ennemi; tous étaient pêle-mêle. Je me voyais pour la seconde fois dans une déroute pareille à celle de Moscou: «Nous sommes trahis!» criaient-ils. Ce grand malheur nous venait de notre aile droite enfoncée; l'Empereur ne vit le désastre qu'arrivé à Jemmapes.
L'Empereur quitta Jemmapes et se dirigea sur Charleroi où il arriva entre 4 et 5 heures du matin; il donna des ordres pour tous ses équipages avec injonction de se retirer sur Laon, partie par Avesnes, partie par Philippeville, où il entra vers 10 heures. Des officiers furent encore envoyés au maréchal Grouchy avec l'ordre de se porter sur Laon. L'Empereur descendit au pied de la ville; là il eut une grande discussion avec les généraux admis à son conseil; les uns voulaient qu'il restât à son armée; les autres, qu'il partît sans différer pour Paris, et il leur disait: «Vous me faites faire une sottise, ma place est ici.»
Après qu'il eut donné ses ordres et fait son bulletin pour Paris, arrive un officier qui annonce une colonne; l'Empereur envoie la reconnaître; c'était la vieille garde qui revenait en ordre du champ de bataille. Lorsque l'Empereur apprit cette nouvelle, il ne voulait plus partir pour Paris, mais il y fut contraint par la majorité des généraux; on lui avait apprêté une vieille carriole, et des charrettes pour son état-major. Il arrive un de ses grands officiers qui donne ordre au colonel Boissy de prendre le commandement de la place et de réunir tous les traînards; la garde nationale arrivait de toutes parts. Enfin, l'Empereur se présente dans une grande cour où nous étions dans l'anxiété; il demande un verre de vin; on le lui donne sur un grand plat; il le boit, puis nous salue, et part. On ne devait plus jamais le revoir.
Nous restâmes dans cette cour sans nous parler; nous remontâmes cette montagne très rapide dans le plus profond silence, anéantis par la faim et la fatigue; nos pauvres chevaux eurent du mal à la monter, ayant couru 24 heures. Hommes et chevaux tombaient de besoin, sans savoir que devenir. Personne ne tenant compte de nous, nous étions bien malheureux. On réunit un peu de braves soldats qui n'avaient pas quitté leurs armes, car la plus grande partie les avaient abandonnées pour se sauver, ne suivant pas les routes et fuyant à travers les plaines. Le quartier général réuni, le comte Monthyon à sa tête, nous partîmes pour Avesnes l'oreille basse; nous arrivâmes à marches forcées à la forêt de Villers-Cotterets. À la sortie de cette grande forêt, nous logeâmes la nuit chez un médecin. Le comte Monthyon me dit: «Mon brave, il ne faut pas desseller vos chevaux, car l'ennemi pourrait venir nous surprendre pendant la nuit; je suis sûr qu'ils sont à notre poursuite; il ne faut pas nous déshabiller.» Je plaçai tous nos chevaux; heureusement je trouvai du foin dans cette maison. Les domestiques furent consignés à l'écurie, bride au bras; j'en mets un en faction pour prévenir le général, et rentre près de lui. Après avoir soupé, je priai le général d'ôter ses bottes pour se reposer: «Non!» me dit-il. Je tire un matelas: «Mettez-vous là-dessus! vous reposerez mieux que sur une chaise. Je vais veiller avec les domestiques. Restez tranquille, je vous préviendrai.» À trois heures du matin, les Prussiens attaquèrent Villers-Cotterets; ils débouchaient par la grande route, ayant coupé à droite pour nous enfermer dans la ville; c'est ce qui nous sauva. Ils tombèrent sur notre parc, et ils firent un carnage épouvantable. À ce bruit, je fais brider et sortir les chevaux et cours prévenir mon général: «À cheval, général! l'ennemi est en ville.»
C'est là qu'il faut voir des domestiques alertes; les chevaux étaient arrivés aussitôt que moi à la porte; le général descend l'escalier et monte à cheval ainsi que moi: «Par ici», nous dit-il, «suivez-moi!»
Il prend la gauche dans une allée à perte de vue qui longe la forêt et la belle plaine; avec trois minutes de retard, nous étions pincés. À deux portées de fusil derrière nous, étaient des pelotons de fantassins qui posaient des factionnaires partout. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la grande avenue, le général mit pied à terre pour souffler et délibérer; ensuite, nous partîmes pour Meaux. La désolation régnait de toutes parts; nos déserteurs arrivaient, la plus grande partie sans armes; c'était navrant à voir.
Meaux était tellement encombré de troupes qu'il fallut partir pour Claye; là, nous trouvâmes le pays désert. Tous les habitants avaient déménagé; c'était comme si l'ennemi y avait passé. Tout le monde rentrait dans Paris avec ce qu'il avait de plus précieux; les routes étaient encombrées de voitures; ils avaient tout renversé dans leur maison; l'ennemi n'en aurait pas fait davantage.
Nous arrivâmes aux portes de Paris par la porte Saint-Denis; toutes les barrières étaient barricadées; la troupe campait dans la plaine des Vertus et aux buttes Saint-Chaumont; le quartier général était au village de la Villette, où le maréchal Davoust s'établit. Il était ministre de la guerre, général en chef, enfin il était tout; on peut dire qu'il gouvernait la France. Toute notre armée était donc réunie au nord de Paris, dans cette plaine des Vertus où le maréchal Grouchy arriva avec son corps d'armée qui n'avait pas souffert; on nous dit qu'il avait trente mille hommes. Le grand quartier général était réuni à la Villette, près du maréchal Davoust; comme j'étais vaguemestre, j'avais le droit de me présenter tous les jours pour recevoir les ordres et assister aux distributions. Là, je voyais arriver toutes les députations: généraux et matadors en habit bourgeois... De grandes conférences se tenaient nuit et jour; je dois dire à la louange des Parisiens que rien ne nous manquait; ils envoyaient de tout, même des cervelas et du pain blanc à l'état-major. Le matin, à 4 et 5 heures, je voyais ces braves gardes nationaux monter sur les murs de clôture de l'enceinte de Paris, prendre à gauche du village pour ne pas se faire arrêter, et se porter sur la ligne pour faire le coup de fusil avec les Prussiens. Tous les jours, je voyais ce mouvement[59]. Le 29 ou le 30 juin, je dis à mon domestique: «Donne l'avoine à mon cheval; selle-le; je vais voir les gardes nationaux.»
Je pars bien armé; j'avais deux pistolets dans les fontes; ils étaient carabinés; il fallait un maillet pour les charger et portaient la balle loin; ils m'avaient coûté cent francs.
Sur le terrain de cette plaine des Vertus, j'avais la vieille garde à ma droite et les gardes nationaux à ma gauche; j'arrive près de nos derniers factionnaires qui étaient en première ligne, l'arme au bras. Je leur parlai; ils étaient furieux de leur inaction: «Point d'ordres! disaient-ils, les gardes nationaux font le coup de fusil, et nous, nous avons l'arme au bras, nous sommes trahis, capitaine.--Non, mes enfants, vous recevrez des ordres; prenez patience.--Mais on nous défend de tirer.--Dites-moi, mes braves soldats, je voudrais passer la ligne. Je vois là-bas un officier prussien qui fait ses embarras; je voudrais lui donner une petite correction. Si vous me permettez de passer, ne craignez rien de moi, je ne passe point à l'ennemi.--Passez, capitaine.»
Je vois derrière moi quatre beaux messieurs qui m'abordent; l'un d'eux vient près de moi et me dit: «Vous venez donc sur la ligne en amateur?--Comme vous, je pense.--C'est vrai, me dit-il, vous êtes bien monté.--Et vous de même, Monsieur.» Les trois autres appuyèrent à droite: «Que fixez-vous là, me dit-il encore, sur la ligne des Prussiens?--C'est l'officier là-bas, qui fait caracoler son cheval; je voudrais aller lui faire une visite un peu serrée; il me déplaît.--Vous ne pouvez l'approcher sans danger.--Je connais mon métier, je vais le faire sortir de sa ligne et le faire fâcher, si c'est possible. S'il se fâche, il est à moi. Je vous prie, Monsieur, de ne pas me suivre; vous dérangeriez ma manoeuvre. Retirez-vous plutôt en arrière.--Eh bien! voyons cela.»
Je pars bien décidé. Arrivé au milieu des deux lignes, il voit que je marche sur lui; il croit sans doute que je passe de son côté et sort de sa ligne pour venir au-devant de moi; à cent pas des siens, il s'arrête et m'attend. Arrivé à distance, je m'arrête aussi et, tirant mon pistolet, je lui fais passer ma balle près des oreilles. Il se fâche, me poursuit; je fais demi-tour; il ne poursuit plus et s'en retourne. Je fais alors mon à-gauche et fonds sur lui. Me voyant derechef, il vient sur moi; je lui envoie mon second coup de pistolet. Il se fâche plus fort, il me charge. Je fais demi-tour et je me sauve: il me poursuit à moitié de la distance des deux lignes, en furieux. Je fais volte-face et fonds sur lui; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe. Je relève son sabre par-dessus sa tête, et, de la même parade, je lui rabats mon coup de sabre sur la figure de telle sorte que son nez fut trouver son menton; il tomba raide mort.
Je saisis son cheval, et revins fier vers mes petits soldats qui m'entourèrent; le bel homme qui suivait tous mes mouvements vint au galop au-devant de moi: «Je suis enchanté, dit-il, c'est affaire à vous; vous savez vous y prendre, ce n'est pas votre coup d'essai, je vous prie de me donner votre nom.--Pourquoi faire, s'il vous plaît?--J'ai des amis à Paris, je voudrais leur faire part de cette action que j'ai vue. À quel corps appartenez-vous?--À l'état-major général de l'Empereur.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.--Et vos prénoms?--Jean-Roch.--Et votre grade?--Capitaine.» Il prit son calepin et écrivit. Il me dit son nom: Boray ou Bory. Il prit à droite du coté des buttes Saint-Chaumont où se trouvait la vieille garde, et moi je rentrai au quartier général avec mon cheval en main, bien fier de ma capture. Tout le monde de me regarder; un officier me demande d'où vient ce cheval: «C'est un cheval qui a déserté et qui a passé de notre côté; je l'ai agrafé en passant.--Bonne prise», dit-il.
Arrivé à mon logement, je fis donner l'avoine à mes chevaux, et vérifiai ma capture; je trouvai un petit portemanteau avec du beau linge et les choses nécessaires à un officier. Je fis desseller ce cheval et je le vendis; comme j'en avais trois, cela me suffisait. Je fus à l'état-major prendre un air de bureau; je trouvai beaucoup de monde près du maréchal: les uns sortaient, les autres arrivaient; toute la nuit ce ne fut que conférences. Le lendemain, 1er juillet, nous eûmes l'ordre de nous porter au midi de Paris, derrière les Invalides, où l'armée se réunit dans de bons retranchements. Je m'y rendis après avoir été prendre les ordres de mon général; il me fit partir avec son aide de camp et ses chevaux: «Partez, dit-il, Paris est rendu; l'ennemi va en prendre possession. Ne perdez point de temps; tous les officiers doivent sortir de Paris; vous seriez arrêtés. Allez rejoindre l'armée qui se réunit du côté de la barrière d'Enfer, et là vous recevrez des ordres pour passer la Loire à Orléans.»
Arrivé à la barrière d'Enfer où l'armée était réunie, je trouvai le maréchal Davoust à pied, les bras croisés, contemplant cette belle armée qui criait: «_En avant!_» Lui, silencieux, ne disait mot; il se promenait le long des fortifications, sourd aux supplications de l'armée qui voulait marcher sur l'ennemi. Nos soldats voulaient se porter sur l'ennemi qui avait passé la Seine, une partie sur Saint-Germain, l'autre sur Versailles, tandis que nous n'avions que le Champ de Mars à traverser pour gagner le bois de Boulogne. Avec notre aile gauche sur Versailles, il ne serait resté pas un Prussien ni un Anglais devant la fureur de nos soldats. Le maréchal Davoust ne savait quel parti prendre; il fit appeler les généraux de la vieille garde et donna ordre au général Drouot de montrer l'exemple à l'armée, disant qu'il ferait suivre son mouvement et partir sur-le-champ pour Orléans. Notre sort fut ainsi décidé. Les vieux braves partirent sans murmurer; le mouvement commença, notre aile droite sur Tours et l'aile gauche sur Orléans. Les ennemis formèrent de suite notre arrière-garde, et ils eurent la cruauté de s'emparer des hommes qui rejoignaient leur corps et de les dépouiller, ainsi que les officiers. À notre première étape, ils nous serraient de si près, que l'armée fit demi-tour et tomba sur leur avant-garde; on les poursuivit, ils ne furent plus si insolents et ne nous suivirent que de loin.
Nous arrivâmes dans Orléans sans être poursuivis; nous passâmes le pont sur la Loire et on établit le quartier général dans un grand faubourg qui se trouvait presque désert; les habitants étaient rentrés en ville et nous manquions de tout. Quand nous fûmes installés, on s'occupa de barricader le pont par le milieu avec des poteaux énormes et deux portes à résister contre une attaque de vive force; puis on mit la tête du pont dans un état de défense, toute hérissée de pièces d'artillerie. Nous restâmes tranquilles pendant quelques jours; ces deux énormes portes s'ouvraient à volonté pour aller aux vivres; nous fûmes obligés d'aller en ville pour en chercher. Nous trouvâmes une pension à l'entrée de la grande rue, et tous les jours il fallait faire ouvrir les portes, mais cela ne dura pas longtemps. On voyait le grand maréchal derrière ses batteries, les bras derrière le dos, bien soucieux; personne ne lui parlait. Ce n'était plus ce grand guerrier que j'avais vu naguère sur le champ de bataille, si brillant; tous les officiers le fuyaient. S'il avait voulu, sous les murs de Paris, lui qui était le maître des destinées de la France, il n'avait qu'à tirer son épée.
Un matin donc, comme à l'ordinaire, nous partîmes à 9 heures pour nous rendre à notre pension pour déjeuner. Arrive le traiteur qui nous dit: «Je ne puis vous servir. J'ai ordre de me tenir prêt à recevoir les alliés qui sont aux portes et vont faire leur entrée; les autorités leur ont porté les clefs de la ville.» Au même instant, on crie: «Aux cosaques!» Nous sortîmes le ventre creux; à peine dans la rue, nous vîmes la cavalerie qui marchait en bataille au petit pas et une foule immense de peuple de tout sexe, hommes et femmes. Ce coup d'oeil faisait frémir; toutes les dames, richement vêtues, avec de petits drapeaux blancs d'une main et le mouchoir blanc de l'autre, formaient l'avant-garde en criant: «Vivent nos bons alliés!» Mais la foule fut pressée par cette cavalerie contre le pont et passa nos portes. Puis, l'ennemi posa ses factionnaires; les portes se fermèrent, et chacun chez soi, de chaque côté des palissades! Quant aux mouchoirs blancs et aux petits drapeaux, nos soldats s'en emparèrent, et, bras dessus bras dessous, les emmenèrent dans leurs logements. Des maris voulurent s'y opposer, mais les soldats pour toute réponse leur envoyaient un soufflet; il fallut subir la loi du plus fort, et les maris de repasser la Loire dans des barques pour rejoindre leurs chers alliés, comme ils les appelaient. Leurs femmes passèrent la nuit de notre côté; il leur fallut retourner en bateaux.
Le maréchal ne souffla mot; tout alla le mieux du monde. Peines et plaisirs se passent avec le temps. Nous reçûmes l'ordre de porter le quartier général à Bourges, et le maréchal Davoust s'y installa, mais ce ne fut pas de longue durée. N'étant pas le favori de Louis XVIII, il fut dégommé par le maréchal Macdonald, qui prit le commandement de l'armée de la Loire. Davoust vint faire sa soumission au roi, mais il fut le premier licencié.