Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 24

Chapter 244,045 wordsPublic domain

Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?--À l'état-major de l'Empereur.--Avez-vous été en Russie?--Oui, Monsieur le Ministre.--C'est bien, partez pour votre département.»

J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il faut vous mettre des sangsues.--Combien? Vous ne le savez pas, répond le docteur,... autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la justice pour vous.--Voyons», me dit-il.--Après lecture: «Vous connaissez donc le ministre?--Je connais le prince de Cambacérès.--Votre affaire sera terminée sous peu.--Il est temps: dix-sept ans, c'est long.--C'est vrai», dit-il.

Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et que les rations pour mon cheval me seront accordées.--Ça suffit», dit le général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de l'avoué.

Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.--Vous ne voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.--Je vous jure que je ne sais rien.--Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait faire arrêter.--Je ne vous comprends pas.--Vous faites l'ignorant. C'est pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la _capote grise_.--Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous compromettre.»

Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)... Je vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.--De bon coeur, c'est vrai!--Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours. Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte, je n'en vis la fin qu'en 1816.

Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres. On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et _à bas Bonaparte! Vive le Roi!_ Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de fléchir.

Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la rate.

Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de lui: «Te voilà, grognard.--Oui, Sire.--Quel grade avais-tu à mon état-major?--Vaguemestre du grand quartier général.--Eh bien, je te nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier général. Es-tu monté?--Oui, Sire.--Eh bien, suis-moi, va trouver Monthyon à Paris.»

Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit: «Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse d'Angoulême.»

Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous êtes content, vous nous restez.--Oui, mon général.--Vous viendrez me voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre gendarmerie s'est donc sauvée?--Je ne sais pas, mon général.--L'Empereur est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est bien sûr.»

Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près de l'Empereur pour recevoir son _galop_. Le corps d'officiers arrive pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?--C'est vrai, colonel.--Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.--Vous avez grandi; votre carrière est belle, colonel.--Je vous remercie; nous nous reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler au général Bertrand.--Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?--Je suis venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six jours, mon général.--Accordé! partez!»

Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin. À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.--Mais il faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.--Eh bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste, j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit comme faisant partie du _bataillon sacré_ à 300 francs, vous irez les toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»

Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le frère du logeur du marché d'Aguesseau?--Oui, Monsieur.--Vous êtes vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.--Je vous remettrai cela, j'en prendrai note.--Vous me rendrez service, crainte d'abus.--Vous l'aurez sous trois jours.--Depuis quand êtes-vous à Paris?--Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me présenter sans ordre pour avoir mon logement.--Eh bien, vous y avez droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 francs de gratification du _bataillon sacré_. Arrivé près du capitaine qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine, réclamer les 300 francs qui me sont dus.--Comment vous nommez-vous?--Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.--Mais vous avez mon argent.--Je vous dis que la paye est terminée.--Ça suffit, capitaine, je vais voir cela.»

C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce vieux chevalier ne veut pas vous payer?--Du tout, mon général.--Eh bien! je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries? ce n'est pas votre place.--Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300 francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai 2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.

Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs, et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu trouveras mon testament chez ton notaire.»

Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà monté.--Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!--Mon cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique 900 francs.--Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave; vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?--C'est mon frère qui m'a prêté.»

Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille; il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette précaution me servit, et je fus félicité plus tard.

Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait: «Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.

Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.» Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.

Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit: «Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.--Oui, Sire.--Va au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela d'ici.--Oui, Sire.--Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr. Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli, je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement, Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te tiens.--Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui; me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur: «Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un pareil tour?--C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de Russie.--Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.--Oui, Sire, j'aurais dû prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder: «Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et prenez-le.»

L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note; après la campagne, je verrai.»

C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne avec une perte considérable; la campagne était commencée.

Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le 15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent. On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.--Faites monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. Grouchy a mes ordres.»

Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas; alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre. Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon général.--Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»

Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros arbres et fermes.--C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des bois.--Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval, au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis. Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était entier, je le prendrais.»