Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 23
Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une manoeuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait: «Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi; mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à cheval?--Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»
Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé; je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonçait dans la bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.
Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes pas de taille, vous gêneriez la manoeuvre.»
J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil à ma gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour? À qui ce cheval?--À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave; c'est lui qui m'a chargé.--Te voilà monté sur un bon cheval; fais préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort, sitôt le chemin libre.--Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns sur les autres.--Je vais faire déblayer la route de suite.
Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une journée de bonheur.
Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner, opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises; ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire, car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.
Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent jamais!
Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand homme; il était partout, il voyait tout.
Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À force de manoeuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait, on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit: «Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»
Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur fit alors faire un _à-gauche_, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.
De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube, au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain. Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait, l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée, dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre: «Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.
Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits; nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des pièces de bois pour aider au passage.
Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du maréchal, tellement il frappait.
Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge, dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.--Vos chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.
J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.
Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars, combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques; le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu; l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par là?--C'est un _hourra_, Sire, lui répond son aide de camp.--Où est un tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)--Le voilà, Sire!» lui dit-on.
Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?--Sur la route.--Va les faire venir.--Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne est devant moi.--Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c-- si tu ne perces pas les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les fossés.»
Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout. Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à discrétion, leur _hourra_ leur coûta cher. Si l'Empereur avait été secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la force, il fallut succomber.
Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer: «Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang, il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long. Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.--Il vous en faut encore vingt, dit le général Drouot.--Je vais les faire sortir.»
Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde à Louis XVIII à Paris après mon départ.»
Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai conservé la mienne comme souvenir.
NEUVIÈME CAHIER
EN DEMI-SOLDE.--LES CENT JOURS ET WATERLOO.--RENTRÉE À AUXERRE.--DIX ANS DE SURVEILLANCE.--MON MARIAGE.--1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner; je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans cette ville toute l'année 1814.
Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais, avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»
Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.
À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez. Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?--Non, Monsieur le Président.--Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses, il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»
M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.
Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave; votre procès sera terminé.»