Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 22
Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille. Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes. Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des couronnes.
Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs; l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.
Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.
Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire 200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste; les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»
Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.--Il se peut, mon prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.--Eh bien! je le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il continuera ses fonctions.»
Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?--Oui, mon général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.--Allons dîner!»
Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval demain.--Mais, mon général, vous dites: Capitaine...--Oui, voilà la lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination en attendant votre lettre de service.
--Combien je suis heureux!
--Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de suite des épaulettes de capitaine.--Mais, général, comment?--J'ai fait donner permission à un passementier de s'installer dans la grande rue.--Je vais le trouver, si vous me le permettez.--Allez, mon brave.--Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors: «Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait, mon général?--Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, mais les autres voitures?--Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela sous ma responsabilité.--Vous avez bien fait.»
Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»
Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il a perdu ses enfants.»
Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp, accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan; il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp, il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.
Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit 7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et 2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ 3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent pas des palissades de l'enceinte.
Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?--C'est mon pruneau, Sire.--Ah! tu chiques?--Oui, Sire.--Prends ta compagnie et va prendre cette redoute qui me gêne.--Ça suffit.--Tu marcheras le long des palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de suite.»
Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur, qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena au milieu de sa compagnie.
Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les épaules.
Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier: «Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde: leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite lorgnette dit: «Moreau est tombé!»
Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On blasphémait contre l'Empereur: «C'est un ---, disaient-ils, qui nous fera tous périr.»
J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous porter à marches forcées.--J'approuve votre idée, mais l'Empereur est têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»
L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du 15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa la victoire indécise.
Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et tirent à toutes volées sur nous.
J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine. Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les boulevards et la grande chaussée.»
Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.--Ils me disent en italien: «Ils sont morts (les canonniers).--Mettez-vous à la tête des voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.
Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons; le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre; j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre de les conduire au delà du fleuve.--Oui, mon brave, sitôt que nous aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous faire traverser le pont.--Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui était abandonnée; je vous la remets tout attelée.--Allez la chercher, dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»
Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder la moitié du chemin.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Je vais en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.--Qu'il vienne, je l'attends!»
Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, et nous doublerons.--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.--Est-ce là votre dernier mot, colonel?--Oui.--Eh bien! au nom de l'Empereur, appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée, je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.--Faites votre rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne ma parole.»
Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la ville et s'établit dans l'auberge des _Armes de Prusse_, où il passa la nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain, mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment vous êtes-vous tiré de cette bagarre?--Bien, mon général, toute la maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée; rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de l'ennemi; il va avoir un _savon_ de l'Empereur. Vous étiez à votre poste, et lui n'y était pas.--Mais, général, je l'ai mené dur; je voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré, mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.--Eh bien! je me charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!
Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?--Tout est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les promenades.--Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un colonel.--Je le sais, dit le général.--Fais-les venir tous les deux, qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de l'Empereur. «Où est ton chapeau?--Sire, je l'ai jeté dans une des voitures, je ne peux le retrouver.--Tu as eu des raisons sur la grande chaussée?--Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé; s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»
L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison. Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»